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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

xistence et que toute réelle satisfaction est impossible. Le résultat déflnitiv de cette métamorphose c’est une disposition légèrement mélancolique : l’homme porte alors constamment en soi une grande et unique douleur, qui lui fait mépriser toutes les joies ou toutes les souffrances moindres : cela constitne déjà une attitude plus digne que ce phénomène habituel d’une course incessante à la poursuite de fantômes toujours changeants.

Toute satisfaction, ce qu’on appelle vulgairement le bonheur, est en réalité d’essence toujours négative, et nullement positive. Ce n’est pas une félicité spontanée et nous arrivant d’elle-même; elle doit toujours être la satisfaction d’un souhait. Car souhaiter, c’est-à-dire avoir besoin d’une chose, est la condition préalable de toute jouissance. Mais avec la satisfaction cesse le souhait, et par suite, la jouissance. La satisfaction, ou le bonheur, ne peut donc jamais être quelque chose de plus que la suppression d’une douleur, d’un besoin ; car à cette catégorie appartiennent non seulement les souffrance réelles, manifestes, mais encore chaque désir dont l’importunité trouble notre repos, et même le mortel ennui qui fait de notre existence un fardeau. — Et puis, comme il est difficile d’arriver à un but, de venir à bout de quelque chose ! Chaque projet nous oppose des difficultés et réclame des efforts sans nombre; à chaque pas s’accumulent les obstacles. Quand enfin tout a été surmonté, quand nous sommes arrivés au but, quel autre résultat avons-nous acquis, sinon de nous être libérés d’une souffrance ou d’un désir, c’est-à-dire de nous trouver exactement dans le même état qu’auparavarit. — Il n’y a de donné directement que le besoin, c’est-àdire la douleur. La satisfaction et la

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

jouissance ne peuvent être reconnues qu’indirectement, par le souvenir de la souffrance et de la privation passées, qui ont cessé quand les autres se sont montrées. De là vient que nous ne sentons ni n’apprécions pas assez les biens et les avantages que nous possédons effectivement : il ne nous semble pas autrement, que s’il devait naturellement en être ainsi, car ils ne nous rendent heureux que négativement, en éloignant de nous la souffrance. Nous ne sentons leur prix qu’après les avoir perdus : car la nécessité, la privation, la souffrance, cela seul est positif et se fait sentir directement. Voilà pourquoi le souvenir des maux surmontés, chagrins, maladies, pauvreté, etc., nous est agréable, car c’est l’unique moyen de goûter les biens présents. Nous devons aussi avouer, que sous ce rapport et au point de vue de l’égoïsme, qui est la forme du vouloir-vivre, c’est d’une manière analogue que l’aspect ou le récit des malheurs d’autrui nous donne une agréable satisfaction, ainsi que Lucrèce l’exprime franchement et en beaux vers, au commencement de son 2d livre:

Suave, mari magno, turbantibus aequora ventis,

E terra magnum alterius spectaro laborem:

Non, quia vexari quemquam est jucunda voluptas;

Sed, quibus ipse malis careas, quia cernere suave est.

Cependant nous verrons plus loin, que le contentement dû à une appréciation de son propre bien être dans de pareilles circonstances, est très voisin de la source d’où découle la méchanceté positive et réelle.

Cette vérité que le bonheur est d’une nature négative et non pas positive, qu’il n’est pas un apaisement, un contentement durable, qu’il peut tout au plus nous délivrer d’une souffrance ou d’un besoin, suivis bientôt

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