‹ Le monde comme volonté et comme représentationChapitre 97 sur 167 · LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

d’une nouvelle souffrance, ou bien de „languor“ , d’aspiration dans le vide et d’ennui ; — cette vérité, dis-je, est confirmée aussi par l’art et surtout par la poésie ce fidèle miroir de la nature du monde et de la vie. Toute composition épique, ou dramatique, ne peut en effet avoir pour sujet que les luttes, les efforts, les combats à la poursuite du bonheur, mais jamais le bonheur durable et parfait lui-même. Elle conduit son héros à travers mille difficultés et mille périls jusqu’au but; sitôt qu’il l’a atteint, elle s’empresse de laisser tomber le rideau. Car il ne lui resterait plus qu’à montrer, que ce but glorieux où le héros pensait trouver le bonheur n’a fait que le leurrer lui aussi, et que pour y être arrivé il ne s’en trouve pas mieux qu’auparavant. Le bonheur vrai et durable étant chose impossible, ne peut pas faire l’objet de l’art. L’idylle a bien pour but de peindre un pareil état : mais l’on peut facilement voir que l’idylle ne peut pas se maintenir comme pure idylle. Entre les mains du poète, elle deviendra toujours ou bien épique, et alors ce seras une épopée insignifiante, composée de petites souffrances, de petites joies et de petites ambitions : c’est là le cas le plus fréquent; ou bien, ce sera une simple poésie descriptive, peignant la beauté de la nature, c’est-à-dire la connaissance pure et libre de volonté, ce qui constitue en effet le seul bonheur vrai, que nulle souffrance, nulle privation ne précède, ni que jamais le repentir, la souffrance, le vide, la satiété ne suit forcément : seulement un tel bonheur ne peut remplir que quelques moments, et non une existence entière. — Ce que nous voyons dans la poésie, nous le retrouvons dans la musique, puisque nous avons reconnu qu’ici la mélodie raconte, d’une manière générale, l’histoire intime de la volonté consciente d’elle-même, la vie cachée , les aspirations , les tristesses et les joies,

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ. 513

les flux et les reflux du coeur humain. La mélodie marche toujours s’éloignant du ton fondamental, suivant mille sentier détournés et capricieux, passant par les dissonances les plus douloureuses, jusqu’à ce qu’elle retrouve enfin le ton fondamental, qui exprime la satisfaction et l’apaisement du vouloir, mais dont ensuite on n’a plus que faire: tenir alors plus longtemps la note fondamentale produirait une monotonie fatigante et oiseuse, correspondant à l’ennui.

Tout ce que les présentes considérations avaient pour but d’élucider, c’est-à-dire l’impossibilité d’arriver à un contentement durable, ainsi que le caractère négatif du bonheur, trouve son explication dans ce que nous avons dit à la fin de notre 2d livre, à savoir que la volonté, dont la vie humaine est l’objectivation, comme tous les autres phénomènes, est une tendance sans but et sans fin. Nous lui retrouvons ce cachet d’éternité dans tous les éléments partiels composant son phénomène total, depuis sa forme la plus générale, le temps et l’espace infinis, jusqu’à sa manifestation la plus accomplie, qui est la vie et l’aspiration humaines. — En théorie on peut admettre trois extrêmes de la vie humaine, et les considérer comme les éléments de la vie réelle de l’homme. En premier lieu, une volition puissante, de grandes passions (Radscha-Guna). C’est ce qui se manifeste dans les grands caractères historiques, et fait le sujet de l’épopée et du drame : mais cela peut se montrer aussi dans des sphères moindres, car la proportion des objets se mesure ici d’après le degré auquel ils agitent la volonté, et non d’après leurs relalations extérieures. Puis, en second lieu, la connaissance pure, la conception des Idées, ayant pour condition une intelligence affranchie du service de la volonté: c’est la vie de l’homme de génie (Satwa-Guna). Enfin en troisième lieu, la léthargie extrême de la volonté ainsi

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