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LIVRE IV. LE MONDE COMME VOLONTÉ

que de l’intelligence qui lui est attachée, l’aspiration creuse, l’ennui qui engourdit l’existence ( Tama-Guna ). La vie individuelle, bien loin de se maintenir dans un de ces extrêmes, n’y arrive que rarement ; le plus souvent elle n’est qu’une marche lente et hésitante qui la rapproche de l’un ou l’autre de ces états; c’est un vouloir débile d’objets mesquins, qui se renouvelle sans cesse pour échapper ainsi à l’ennui. — Il est vraiment incroyable combien, vue du dehors, la vie de la plupart des hommes s’écoule insignifiante et futile, et combien, sentie à l’intérieur, elle s’écoule morne et irréfléchie. C’est une aspiration vague, des tourments sourds, une marche chancelante et endormie à travers les quatre âges de la vie jusqu’à la mort, le tout acompagné d’une série de pensées triviales. Ils ressemblent à des horloges que l’on remonte et qui marchent sans savoir pourquoi; chaque fois qu’un homme est conçu et vient au monde, l’horloge de la vie humaine est montée de nouveau, afin de répéter phrase à phrase, mesure par mesure, avec d’imperceptibles variations, la complainte déjà innombrablement de fois rabâchée. — Chaque individu, chaque figure humaine, avec son existence, n’est qu’un court rêve que refait l’éternelle volonté de vivre, le génie immortel de la nature; c’est une esquisse fugitive de plus qu’il dessine, en se jouant, sur sa feuille infinie, l’espace et le temps, qu’il ne laisse durer qu’un instant imperceptiblement court relativement, et qu’il efface ensuite pour faire place à de nouvelles images. Pourtant, et c’est là le côté grave de la vie, chacune de ces fugitives esquisses, chacune de ces banales pochades doit être payée par tout le vouloir- vivre, dans la plénitude de sa violence, au prix de mille profondes douleurs et finalement au prix amer d’une mort longtemps redoutée et arrivant

AFFIRMATION ET NÉGATION DE LA VOLONTÉ

infailliblement. C’est là ce qui fait que la vue d’un cadavre nous rend subitement sérieux.

La vie de chaque individu, considérée dans son ensemble et dans sa généralité, et si l’on n’en relève que les traits les p’us saillants, est toujours réellement une tragédie ; mais examinée dans ses détails elle a le caractère de la comédie. Car le train et les tourments de chaque jour, les taquineries incessantes du moment, les souhaits et les craintes de la semaine, les désagréments de chaque heure, envoyés par le sort sans cesse occupé à nous berner, voilà certes des •scènes de comédie. Mais les souhaits toujours déçus, les efforts toujours déjoués, les espérances que le sort foule impitoyablement aux pieds, les erreurs fatales de toute 1a, vie, avec la souffrance qui va grandissant et avec la mort pour dénouement, voilà toujours bien de la tragédie. De cette manière, et comme si aux désolations de notre existence le sort avait voulu ajouter l’ironie, notre vie doit renfermer toutes les douleurs de la tragédie, sans que nous puissions en même temps garder au moins la dignité de personnages tragiques; nous devons au contraire, dans le large détail de la vie, être forcément de vulgaires caractères comiques.

Bien que des tourments grands et petits remplissent la vie humaine et la maintiennent perpétuellement dans l’agitation et l’inquiétude, ils ne peuvent pourtant pas réussir à nous cacher l’insuffisance de la vie à occuper tout l’esprit, le vide et l’inanité de l’existence, ou à exclure l’ennui, prêt à envahir chaque instant de trêve que nous accorde le souci. En conséquence, l’esprit humain, non content des tourments, des inquiétudes et des occupations que lui impose le monde réel, se crée encore, sous forme de mille superstitions diverses, un monde imaginaire , auquel il s’adonne entièrement et

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