PROBLÈME DE L’ÉDUCATION
est évidemment celui qui se présente tout d’abord. G est dans ces corps plastiques, ces cerveaux souples et malléables des enfants que résident les plus grandes possibilités d’éveiller rapidement de nobles sentiments concernant l’idéal social.
Comme je l’ai dit dans ma première conférence, la tentative qui est faite dans le but de séparer la morale de la religion, de rendre Tune indépendante de l’autre, est vouée à un échec certain pour les raisons que je vous ai déjà indiquées.
Il est facile de comprendre, qu’impatientés par les querelles des sectaires, les politiciens et le public songent à rejeter la religion, et désirent éviter désormais les controverses religieuses dans les écoles. Mais si vous appliquez le principe de Fraternité à la religion, vous pouvez, avec juste raison, dans un pays où la plupart des individus sont chrétiens, tout au moins de nom, espérer trouver un terrain d’entente quant à la question de l’éducation des enfants.
Aux Indes, comme ici, existent des religions sectaires ; il y a des divisions entre les écoles s’adonnant aux études religieuses, et, il y a quelque douze ans, vous auriez entendu dire
LE PRINCIPE DE FRATERNITE
là-bas, comme aujourd’hui en Angleterre, et cela avec autant de conviction qu’à présent : il est impossible d’enseigner la religion aux enfants hindous, les luttes entre les sectes rendent l’union illusoire, et comment voulez-vous enseigner quoi que ce soit aux enfants si vous n’êfces pas d’accord sur les bases mêmes de l’enseignement à donner?
Alors, comme aujourd’hui l'abîme ne paraissait pas près d’être comblé, et pourtant, en l’espace de quatre ou cinq ans, la question était résolue aux Indes, tout au moins en ce qui concerne l’Hindouisme, religion d’une énorme majorité. Que fut-il fait pour cela? Le principe de Fraternité fut simplement appliqué. Quelques-uns d’entre nous, de concert avec les Hindous théosophes, nommèrent un comité destiné à rassembler, d’un côté les doctrines essentielles de l’Hindouisme, de l’autre, tout ce qui paraissait inutile et susceptible de fournir un aliment au sectarisme.
Quand cela fut fait, nous nous mîmes à l’œuvre, nous priâmes des étudiants de recueillir, dans les Écritures de l’Inde, tout ce qu’ils pourraient trouver se rapportant aux doctrines caractéristiques de l’Hindouisme, et, lorsque les documents furent assez nombreux, un théoso-
phe entreprit alors une sorte de catéchisme de IHindouisme. Quand celui-ci fut prêt, une centaine de copies^en furent tirées et envoyées aux chefs des principales écoles et branches de philosophie. On les pria de vouloir bien prendre connaissance du manuscrit, d'y ajouter leurs objections, d'y faire toutes les remarques qu'ils jugeraient utiles. Quand ces copies eurent ainsi voyagé de mains en mains, parmi les sectes hindoues que des divergences d’opinions divisaient, elles nous revinrent remplies de corrections et d observations. Une fois de plus, nous reprîmes notre travail, examinant les critiques, adoptant les avis donnés sur lesquels nous tombions tous d’accord. Quand enfin parurent l’ouvrage élémentaire et celui plus avancé [Advanced Text-Books) sur l'Hindouisme, ils se répandirent très rapidement dans toutes les sectes de l’Inde et furent adoptés d’emblée comme contenant une exposition impartiale des doctrines fondamentales de rHindouisme. Ces ouvrages ont été admis successivement dans toutes les écoles, chez tous les princes, en sorte que, quand le grand régent musulman, du Decan à Hyderabad, désira donner à ses sujets une éducation hindoue, il prit simplement ces livres, en dota toutes les écoles pour que les
LE PRINCIPE DE FRATERNITÉ
Hindous mêlés à son peuple pussent être : n?
traits dans leurs croyances. Une chose analogue fut faite par le Gouvernement anglais au Princes*' College de Rajputana, du jour où Ton s’aperçut que la vieille méthode employée jusqu’alors rendait les princes immoraux et incapables de gouverner. Durant ces huit dernières années, ces livres se sont répandus, ont été adoptés et utilisés partout.
Croyez-vous que les divisions entre chrétiens soient si profondes qu'on ne saurait, pour ceuxci, tenter ce qui fut tenté pour les Hindous? Les points communs ne sont-ils pas plus nombreux que les points en litige ? Ne pouvez-vous éduquer vos enfants; attendrez-vous qu’ils soient grands pour les voir amplifier le sectarisme de certaines doctrines ?
Afin d’attirer davantage encore votre attention sur ce sujet, je vous répéterai ce qu’un jour me demanda le directeur d’une institution publique: « Madame Besant, me dit-il, ne pourriez-vous écrire un catéchisme 1 pour les chrétiens? » Et je répondis : « Oui, je pourrais écrire un tel ouvrage, mais je craindrais de ne les voir jamais s’en servir. »