‹ Le monde de demainChapitre 9 sur 28 · III. — L’ART · texte numérisé non relu

III. — L’ART

Et l’Art ?

De nos jours, nombre de personnes, je le crains, dans ce pays comme ailleurs, ignorent que la Beauté est, pour l’homme, une nécessité de la vie de chaque jour. L’homme et la femme qui en sont privés perdent de leur humanité.

Point n'est besoin de se demander si l’on peut et si F on doit s’offrir le luxe des choses belles ; ce n’est pas là du luxe, mais une véritable nécessité, c’est un autre pain quotidien.

Les peuples qui surent apprécier la valeur de la Beauté, possédaient de belles capitales ; leurs œuvres d’art étaient une propriété commune ; leurs édifices étaient magnifiques de proportions, leur architecture admirable, et l’on ^arrangeait de manière que le public pût en jouir. Aussi, en résultait-il une pureté déformé dont le moral bénéficiait en s’embellissant luiméme, ce qui ne saurait être pour un peuple que la laideur d’une ville et de toutes les choses de la vie humaine, n’effraie pas.

J’ai notamment fait, aux Indes, une pénibJe constatation, et ce que je puis vous en dire ne peut vous frapper ainsi que vous le seriez certainement si vous vous trouviez sur les lieux. Autrefois, la vie hindoue respirait la beauté. Maintenant encore, en pleine campagne, la vie y est belle à voir. Les costumes sont jolis, amples, de couleurs ravissantes et c’est un charmant tableau qu’une paysanne aux champs, tant sont grandes la grâce de ses vêtements et la coloration des étoffes qu’elle porte. Lorsqu’elle va à la fontaine du village, elle a, sur la tête, un vase en bronze, en cuivre ou en argile, dont la forme et les tons sont toujours exquis.

Aujourd’hui, notre civilisation ayant filtré dans l’Inde tout entière, tout change. Les couleurs d’aniline remplacent les couleurs végétales, les seaux en zinc prennent la place des ravissantes cruches d’autrefois. Jadis,lorsqu’il y avait une noce dans un village, chaque famille apportait, pour la fête, ses plus beaux vases, lesquels sont aujourd’hui délaissés et remplacés par d’horribles récipients en fer-blanc.

Tout cela, me direz-vous, est de peu d’impor tance ; je prétends et vous affirme que cela en a beaucoup.

Détruire le sentiment delabeauté, lequel ré-

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suite du contact avec la nature, — (car la nature est toujours belle et notre contact avec elle ennoblit le visage, la forme et l'Esprit), — détruire ce sentiment, qui se développe en nous à la vue des montagnes, des rivières, des prés, des bois... c’est là une perte nationale, c'est là un signe de décadence. Les cités embellies de jardins, telles que vous commencez à les désirer, ne sont pas les résultats des caprices d insensés; c'est au contraire une sage tentative pour arracher les individus au spectacle affreux de la brique et du mortier tels qu’ils sont employés dans la campagne anglaise où la vie est encore belle, où le soleil et la couleur resplendissent.

Là où la Beauté n'est pas une force dominante, la vie est misérable, devient commune et vulgaire.

La Beauté est 1 une des grandes révélations divines car elle consiste dans une harmonie parfaite, dans la perfection des lignes et de la couleur, caractéristiques de l’Artisan Divin qui, toujours, se manifeste par la Beauté assise sur la Sagesse et la Puissance.

Voyez vos œuvres d’art! Elles ne sont pas créées, mais imitées. Cela vous prouve que 1 Art, lui aussi, est parvenu aux limites de son

domaine, et que, pour continuer, une nouvelle source d’inspiration lui est nécessaire.

On entend dire parfois « qu’on ne peut faire plus beau que nature ». Ignorez-vous donc qu’il est possible de voir la nature autrement que ne la voient les yeux aveugles des gens ordinaires ? Prenez une simple fleur qui, il est vrai, est belle d’elle-même ; un petit esprit de la nature Ta construite aussi bien que sa petite intelligence lui a permis de le faire dans sa conception de la Pensée Divine. Me direz-vous que l’artiste, dont l’évolution est de beaucoup supérieure à celle de ce petit esprit de la Nature, est incapable de mieux saisir la pensée que Dieu a mise en cette fleur ? C’est précisément ce que font les grands peintres, les poètes, les musiciens : ils voient, expriment et entendent les pensées divines, plus complètement que vous et moi ne saurions le faire à l’aide de notre vision limitée, de notre parole inhabile, de notre ouïe si peu sensible. La Pensée Divine est là, niais nous ne la percevons pas ; c’est à l'artiste qu’incombe le devoir de nous révéler la Beauté divine dans la forme ; s'il n'y parvient pas, il n'est pas un véritable artiste.

A venir lest encore l’artiste de la nouvelle civilisation,celui qui pourra voir, à travers les

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formes, l’Idée Divine qui s'efforce d’exprimer un nouvel idéal, une nouvelle espérance et de nouveaux pouvoirs. C’est là ce qui vous manque, en art, mais l’aurore va bientôt vous apporter un art nouveau sous le ciel nouveau et sur la terre de demain.

Si je vous ai conduits aujourd'hui sur une route désolée, — (en vous parlant de ce qui disparaît et non de ce qui vient), — c'est pour vous montrer les signes qui vous entourent et vous indiquent la fin d'un cycle ; et ce n est pas seulement pour vous les montrer, — ce qui serait de peu d'importance, — c'est aussi pour que, grâce à la connaissance que vous aurez de ce qui s'en va, vous puissiez préparer l'avènement de la race qui va naître.

Vous ne saurez guider vos pas si vous ne comprenez pas ; si vous ne savez rien, si vous il entrevoyez rien, le monde restera pour vous une énigme, au lieu d'être une expression de la Pensée Divine.

L'âge qui meurt a fait son œuvre ; il a développé le mental concret, la pensée scientifique, la puissance, la force, l’énergie, autant de dons divins qu'il faut désormais employer à des buts plus nobles que ceux qu'on a poursuivis jusqu’alors. Il n'y a rien à regretter,

rien à pleurer, rien à souhaiter de plus, dans ce monde qui s’en va et a terminé son œuvre.

À vous de sortir de ce monde agonisant pour pénétrer dans le nouveau. C’est vers ce dernier que je voudrais essayer d’entraîner vos pensées et peut-être aussi, je l’espère, votre

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