CHAPITRE VI
La faculté d’orientation.
Suppléance du toucher et de l’ouïe, sensation des obstacles qui n’est, semble-t-il, qu’une application particulière de la suppléance de l’ouïe, nous tenons maintenant les principaux moyens dont l’aveugle dispose pour s’orienter dans l’espace. Il en faut cependant joindre un troisième, la mémoire musculaire. Voilà les trois guides qui permettent à nos aveugles de se diriger dans les lieux qu’ils fréquentent habituellement, quelquefois à la grande stupéfaction de ceux qui les observent pour la première fois.
Tout aveugle dont la santé est bonne doit circuler avec aisance et sûreté dans les demeures qui lui sont familières. Il doit pouvoir s’en assimiler très rapidement de nouvelles. Si son audition est parfaite, pour peu qu’on l’y exerce assez jeune, il est en mesure de se conduire dans un village et même dans les quartiers des grandes villes où la circulation n’est pas intense.
Gardons-nous toutefois des exagérations : quelques hâbleurs (il en est parmi les aveugles) aimeraient à faire croire que, sans un point de vue, ils traversent seuls la place de la Concorde. Sans doute, il en est d’exceptionnellement adroits; il en est aussi d’excep-
LA FACULTÉ D’ORIENTATION
tionnellement hardis. Mais un tour de force dont le succès dépend de la fortune plus que de l’adresse de qui l’entreprend n’a jamais rien prouvé, et comme l’enjeu Je la partie n’est rien de moins ici qu’une vie humaine, fort peu s’y risquent, en réalité : les aveugles qui se plaisent ainsi à conter qu’ils se hasardent dans les quartiers périlleux oublient volontiers d’ajouter qu’ils se font aider à tous les passages difficiles.
Débarrassée de ces extravagances et réduite à sa véritable portée, l’aptitude des aveugles à se diriger n’a plus rien de mystérieux. Elle est infiniment moins surprenante, sans aucune comparaison possible, que la faculté d’orientation dont font preuve les pigeons voyageurs et les oiseaux migrateurs. Pour ces animaux, la science hésite. Elle se demande si elle est en présence d’un sens spécial qui aurait son siège dans les canaux semi-circulaires de l’oreille et son principe d’excitation dans le magnétisme terrestre, ou si tout s’explique par une utilisation plus parfaite des facultés habituelles de l’intelligence animale : vue, mémoire, odorat, ouïe et toucher.
Dans le cas de l’aveugle, cette seconde explication, qui d’ailleurs prévaut même pour le pigeon, est incontestablement la bonne. L’analyse rend compte de tous les éléments qu’elle comporte. Tout clairvoyant observateur peut en reconnaître en lui les germes, s’il étudie avec patience ses propres impressions lorsqu’il circule dans l’obscurité. Ils lui sont cachés, en général, par l’image visuelle qu’il a des lieux traversés. Dans le cas de l’aveugle, il y a seulement une prise de possession plus complète par la conscience de ces impressions fugitives, prise de possession qui a pour effet de les amplifier, surtout de les coordonner et de les interpréter en vue de l’action.
Suppléance des sens, sensation des obstacles et mémoire musculaire se combinent dans des propor-
tions très variables suivant les individus dans la faculté d’orientation.
On a tendance, en général, à exagérer l’importance de la sensation des obstacles1 * * 4. Elle ne donne jamais sur les objets que des indications extrêmement pauvres. Elle ne dit absolument rien de leur nature, et toutes les expériences tentées pour distinguer le bois du verre ou des divers métaux ont complètement échoué. Elle trompe constamment sur la distance où ils se trouvent du sujet. Elle ne dit que leur présence, leur orientation, et aussi leur étendue, mais seulement leur étendue en largeur, non en hauteur ou en épaisseur. Encore ne la donne-t-elle pas immédiatement. Pour la mesurer, il faut se déplacer devant l’objet, constater où l’impression de voile commence à être sentie, où elle cesse.
Un des pans de mur de mon cabinet de travail est occupé par deux casiers de livres, séparés par une bibliothèque fermée. Je prends un de nos sujets par la main et je lui fais suivre cette rangée de meubles à environ 0m,50 de distance. Bien que la porte de la bibliothèque fermée dépasse de 0m,10 à peine les dos des in-folios pressés sur les rayons ouverts, il me déclare immédiatement que la muraille n’est pas uniforme et qu’il y perçoit différents reliefs. De ce que sont ces meubles il n’a pas la moindre idée, il sait seulement qu’il y a des meubles. En deux mots je les lui décris, et je le prie de préciser le point où commence chacun d’eux. Nous reprenons notre marche. Au bout de quelques pas il s’arrête : « Le voile