A en croire M. Truschel, par exemple, la faculté de se
conduire chez l’aveugle viendrait presque entièrement du sens
des obstacles. Cette opinion erronée ôte, à mon avis, beaucoup
de leur portée pratique aux conseils qu’il donne.
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s’épaissit, me dit-il, à la muraille nue succède le premier casier qui marque une forte saillie. » Quelques pas plus loin : « Le voile s’épaissit encore, reprend-il, s’il n’y a pas dans les rangées de livres quelque interruption qui me trouble, ici commence la bibliothèque fermée. » Je le prie de préciser davantage encore. Il fait un pas à droite, un pas à gauche, penche la tête et arrête le front exactement devant l’intervalle de 3 à 4 centimètres laissé vide entre les deux meubles. Al’autre extrémité, même succès, même précision. Le voile se détend à deux reprises. Le sujet a donc une conscience claire de l’étendue de chaque meuble.
Cette observation nous montre fort bien l’usage que l’aveugle peut faire de la sensation des obstacles. S’il pénètre dans une chambre nouvelle pour lui, elle lui permettra d’en suivre les contours et d’en mesurer les dimensions, elle pourra lui épargner aussi quelques heurts, encore sera-t-il nécessaire pour cela qu’il avance avec précaution, car il faut beaucoup plus d’attention pour percevoir les obstacles inconnus que ceux dont l’existence a été signalée aux sens par la mémoire. Mais elle ne lui donnera sur la topographie de la pièce où il entre et sur les meubles qui la garnissent que des informations bien vagues et presques inutilisables. Pour qu’il s’en fasse une idée claire, il faudra ou qu’il les touche ou qu’on les lui décrive.
En revanche, dans un appartement familier, elle lui permettra de se diriger en s’appuyant, en quelque sorte, sur les obstacles qu’il rencontre, elle lui donnera la sensation de la présence des objets qui l’avoisinent. Grâce à elle il longera un mur même séparé de lui par une plate-bande assez large, sans le toucher, presque avec l’illusion de le toucher. Il comptera les portes et les fenêtres qui y sont pratiquées pourvu que ces portes et ces fenêtres soient en retrait de quel-
ques centimètres par rapport à la surface. Il distinguera les principaux accidents, golfes ou promontoires, qui s’y dessinent. Le long d’un chemin, il comptera les arbres qui le bornent, il saura où tourner, après le cinquième ou le dixième, pour s’engager dans une autre voie. Le sens des obstacles fournit donc surtout des points de repère qui jalonnent la route de l’aveugle.
Une autre catégorie de points de repère non moins abondants est fournie par les impressions tactiles, olfactives et auditives que l’aveugle recueille du milieu ambiant. Il s’agit cette fois de sensations auditives qui sont perçues comme sensations auditives. Surtout dans un endroit clos, le bruit de ses pas et le son de sa voix donnent à l’aveugle des indications vagues sans doute, mais utilisables néanmoins, sur la distance où il se trouve des murs. Ils lui disent encore si la pièce est tapissée et meublée ou ne l’est point.
Ces bruits provoqués ont l’avantage d’être constamment à sa disposition, mais ils présentent, en revanche, ce grave inconvénient que, se déplaçant avec lui, ils ne situent pour lui aucun point déterminé. Autrement précieux sont les bruits qui émanent de sources immobiles, surtout lorsqu’ils sont permanents et discrets. Un aveugle qui visite pour la première fois une pièce dont les fenêtres donnent sur la rue ne manque point de remarquer cette particularité. Les bruits qui monteront du dehors lui diront toujours désormais avec précision où se trouve la fenêtre, où aussi, par conséquent, chacune des portes et chacun des meubles qu’il aura classé par rapport à cette fenêtre. Les sonneries de la pendule, son tic-tac s’il est assez fort, le pétillement du feu dans
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la cheminée, une porte qui se ferme dans l’escalier voisin, un bruit de pas sur le palier, que de choses encore peuvent lui rendre le même service. Et remarquez que tous ces bruits familiers peuvent cesser d’être perçus distinctement, comme il arrive toujours aux bruits familiers, et continuer néanmoins à jouer leur rôle indicateur. Le demi-jour de la subconscience y suffit.
Les parfums, bien souvent, se dispersent trop subtilement dans l’atmosphère pour que leur source soit toujours aisément et distinctement localisée. Leur utilisation en est d’autant réduite. Le parfum de roses que je respire, assis devant ma table de travail, ne me dit pas de quel côté sont les roses, ni par conséquent la cheminée où on les a mises. Il me faudraitpour cela faire quelques pas, observer comment croît et décroît l’intensité de la sensation. Les odeurs qui viennent du dehors pourtant, qui par bouffées montent du jardin par la fenêtre, de la cuisine par la porte, ne sont pas négligeables.
Bruits et parfums font souvent défaut. Les impressions tactiles n’abandonnent presque jamais l’aveugle. Ce sont les plus constantes. Il en est qui viennent du visage. C’est par le visage que sont perçues la direction du vent et la position du soleil, et ces points de repère-là sont les seuls dont dispose l’aveugle pour s’orienter un peu sur une esplanade où les obstacles font défaut et dont le sol est uniforme.
Le pied renseigne bien davantage. Il remarque que le terrain change de nature, qu’à l’allée, par exemple, succède le gazon, au sable mouillé le sable sec, au pavé l’asphalte. Il note et enregistre. les déclivités du sol, les inclinaisons, les aspéritéf et bosses de toute nature, et ces accidents infimes sont multiples pour un observateur. Un trottoir à monter ou à descendre est presque toujours annoncé par un léger affaissement du terrain sous les pieds. Même dans les
maisons, où les parquets sont relativement unis, souvent les petites défectuosités ou particularités ne font pas défaut, et si le plancher n’y change que rarement de nature, les tapis, paillassons, toiles cirées, nattes de toute espèce y fournissent de multiples indications. Poser le pied sur le rebord d’un tapis suffît souvent pour qu’aussitôt apparaisse la place de chacun des objets contenus dans la pièce. Un rideau, une portière, frôlés simplement du coude, ne fournissent pas moins d’indications. De même, poser délicatement le doigt sur l’angle d’une table, sur le bras d’un fauteuil ou sur tout autre meuble à place fixe (et dans une maison ordonnée presque tous les meubles occupent une position déterminée) suffit pour dresser dans l’esprit de l’aveugle l’image de la pièce tout entière. Pour qui connaît la table, en effet, dans la position d’un de ses angles est impliquée la position de sa surface et de ses quatre côtés, dans la position de la table la position des murs de la pièce, et de la position des murs se déduit la position normale de chacun des meubles.
La mémoire musculaire procède autrement. Sa méthode à elle n’est pas de fournir des points de repère. Elle ne suppose aucune déduction, même inconsciente. Ses effets sont de fixer les mouvements par l’habitude de les enchaîner les uns aux autres et de rendre ainsi l’orientation comme mécanique.
Chacun peut reconnaître en soi des traces de mémoire musculaire. C’est elle qui fait que, sans compter les marches et sans les regarder, nous savons quand nous arrivons en haut de notre escalier. Nos jambes ont enregistré en quelque sorte le nombre de contractions qu’elles ont à faire. De même
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que la hauteur d’un escalier, elle retient fort bien les dimensions d’une pièce, l’écartement de deux murs. Elle invite sourdement l’aveugle à répéter avec une parfaite régularité les mouvements qui lui sont devenus habituels.
L’un des exemples les plus frappants de ce que peut la mémoire musculaire nous est offert par l’écriture vulgaire. Ecrire une phrase est une opération très complexe, qui comporte un nombre considérable de mouvements dont chacun exige une extrême précision. Nous savons combien de peine il en coûte à l’enfant, quel travail persévérant lui est nécessaire pour qu’il parvienne à écrire couramment. Ces mêmes mouvements, lorsque la mémoire musculaire les a enregistrés, deviennent pour l’homme fait si aisés, si rapides, qu’il est capable d’écrire sans fatigue des heures entières, à une vitesse vertigineuse. Supposez qu’il perde soudainement la vue : en s’aidant d’un guide-main fort simple il pourra continuer à écrire comme par le passé sans le contrôle du regard. La mémoire de la main suffira à assurer la lisibilité. Une seule condition pour cela est nécessaire : qu’il ne cesse pas d’écrire, qu’il n’interrompe pas durant quelques années son activité, afin que les muscles ne perdent pas l’empreinte de l’habitude acquise. Les muscles des jambes et des pieds conservent le souvenir des mouvements qu’ils exécutent comme les muscles des doigts et des mains.
La mémoire musculaire semble être développée surtout chez les êtres d’instinct. A voir l’aisance avec laquelle certains chiens aveugles, encore jeunes, se meuvent au milieu des obstacles, la sûreté avec laquelle ils montent et descendent les escaliers qui leur sont connus, on conjecture non sans raison qu’elle doit guider et commander leurs mouvements. Elle est souvent grande aussi chez les sauvages. Lorsqu’au lieu de se confier à ses suggestions instinctives
on coordonne tous ses mouvements au moyen de signes extérieurs perçus par la conscience, on la désagrège peu à peu, on finit par lui ôter toute sûreté. La vue, qui fournit tant de points de repère et à si bon compte, lui est particulièrement funeste, et chez les clairvoyants civilisés son rôle semble se réduire considérablement. Les sujets à type visuel, qui. sont légion, estiment qu’il leur faut voir leurs membres pour les mouvoir avec agilité, mesurer de l’œil leurs gestes et guider leurs mains du regard.
Chez les aveugles, surtout chez ceux qui ont été frappés de bonne heure par la cécité et dont l’enfance n’a pas été négligée, le type moteur semble être beaucoup plus répandu et la mémoire musculaire est moins atrophiée. Même chez eux, l’habitude d’interpréter les impressions de toute nature qu’ils reçoivent, de se guider d’après les obstacles perçus à distance, quelquefois de compter leurs pas, tend à réduire son rôle, mais ils en tirent plus de services en général. L’aisance de leurs mouvements s’explique principalement par elle. Plus est fidèle la mémoire musculaire de l’aveugle, plus les gestes qu’il fait pour atteindre les objets sont souples et assurés, plus aussi sa démarche est libre et ferme.
Le rôle de la mémoire musculaire, dont l’importance très variable selon les individus est toujours difficile à apprécier, nous est rendu manifeste principalement par les aveugles-sourds. Car les aveuglessourds eux-mêmes ne sont pas complètement dépourvus de ressources pour se diriger : s’ils sont privés des sensations auditives, et presque toujours des sensations d’obstacles, il leur reste du moins les impressions olfactives et tactiles, et surtout la mémoire musculaire.
Nous avons vu tout le secours que M. Guégan tire des odeurs. Pour lui beaucoup de meubles ont des odeurs caractéristiques qui lui permettent de les dis-
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tinguer, et par suite de s’orienter. Nous avons vu aussi que ses organes tactiles perçoivent beaucoup de phénomènes que nous ne percevons guère que par l’ouïe. « Je ne traverse jamais une rue, m’écrit-il, sans m’arrêter quelques secondes pour m’assurer qu’aucune voiture ne passe, ce que je devine d’après les vibrations du sol sous mes pieds. Je retire des vibrations une foule d’indications j je les perçois si nettement qu’elles me donnent l’illusion d’entendre. »
C’est pourtant surtout avec le degré de fidélité de la mémoire musculaire que varie chez les aveuglessourds la faculté de se diriger, et elle varie de sujet à sujet plus encore que chez les aveugles-entendants. Ceux qui sont bien doués de ce facteur essentiel circulent dans la maison avec aisance et rapidité, sans porter la main sur les objets qui les entourent, et ils ne se heurtent que lorsque leur attention fléchit. Marie Heurtin se dirige sans hésitation dans toutes les parties du couvent de Larnay qu’elle habite. Mais, qu’une de ses camarades vienne la distraire pendant le trajet et troubler le travail intérieur de sa mémoire musculaire, aussitôt elle se sent égarée.
Il est même des aveugles-sourds qui se hasardent seuls hors de leur demeure pour de petits parcours. M. Gnégan, à Brest, se rend coutumièrement sans guide de son domicile au domicile d’un de ses amis. Il lui faut pour cela traverser une petite place, la place Saint-Sauveur, au milieu de laquelle est un square entouré d’un mur bas et ouvert seulement à îes quatre extrémités. Guidé par sa mémoire musculaire il s’engage exactement dans une des portes sans jamais se heurter aux piliers qui 1? bordent, ressort par une autre après un parcours d’environ 70 mètres. Il s’arrête au bord de la rue de l’Église pour s’assurer qu’elle est libre, la traverse, puis s’enfonce dans une rue adjacente, la rue des Remparts, qu’il suit d’un
pas alerte sans même prendre le trottoir et il s’arrête précisément devant la porte de son ami. A la campagne, dans le pays que ses yeux ont vu jadis, il se hasardait dans sa jeunesse au milieu des routes, seul et sans canne. L’invasion des automobiles et des bicyclettes le condamne aujourd’hui à plus de prudence : il suit le bord des chemins, et ne parcourt plus que de courts trajets. On parle d’un aveugle-sourd à Osnabrück qui, chaque jour, se rendait seul de son atelier, situé au centre de la ville, à son domicile dans les faubourgs.
S’il en est ainsi de quelques aveugles-sourds, nous ne devons plus nous étonner de trouver parfois beaucoup d’adresse chez des aveugles-entendants. Je tiens pourtant à prévenir les exagérations. A suivre l’énumération que nous venons de faire des ressources dont dispose l’aveugle pour se diriger, le lecteur pourrait être induit en un optimisme excessif. Peutêtre voit-il déjà tous les aveugles, si richement dotés de points de repère, courant sans encombre parmi les obstacles. Mais tous ces moyens d’action, dont nous devions montrer le mécanisme dans des conditions favorables de fonctionnement, sont fragiles, et (il convient de ne pas l’oublier) souvent partiellement paralysés par les circonstances.
Dans la pratique il faut compter sans cesse avec les obstacles trop bas pour être perçus. Il faut compter avec les fléchissements de l’attention qui deviennent dangereux lorsqu’on est au milieu d’obstacles qui se meuvent rapidement (personnes affairées, bicyclettes) et quelquefois sans se faire entendre. Il faut compter par-dessus tout avec les grands bruits qu’on n’évite guère dans les villes qui suppriment la sensation des obstacles et émoussent les impressions
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de tout genre. Les bruits se taisent pendant la nuit. Aussi ai-je vu des aveugles qui, lorsqu’ils veulent s’assimiler un parcours nouveau dans Paris, choisissent pour l’étudier, les heures où la grande ville est assoupie. Là, dans les ténèbres, ils retrouvent tous leurs moyens d’action. Ils notent à loisir les accidents du sol et les obstacles qui peuvent leur servir de points de repère, et ils en sont plus forts le lendemain pour se hasarder au milieu des agitations et du tapage de la rue.
Ces difficultés expliquent pourquoi un exercice commencé jeune et continué avec persévérance est nécessaire à l'aveugle qui veut développer sa faculté de direction et conquérir la circulation libre ou relativement libre dans une ville. Même ceux (et c’est de beaucoup le plus grand nombre) qui bornent leur ambition à se mouvoir, avec une parfaite aisance, dans des locaux vastes et nombreux et à s’en assimiler sans peine de nouveaux, doivent faire bonne garde pour écarter les ennemis qui les guettent sans cesse : c’est d’abord une timidité très ordinaire aux aveugles, qui vient de l’amour-propre comme toutes les timidités, d’un souci exagéré de ne trahir sa cécité par aucune gaucherie et qui paralyse étrangement les mouvements; ensuite la paresse de l’oreille et les affections de l’ouïe même les plus légères qui se traduisent immanquablement par une diminution d’adresse ; plus que tout peut-être une vie trop sédentaire et l’abus du travail mental dont l’effet ordinaire est d’alourdir les mouvements, de rendre les membres hésitants et gauches et de désagréger la mémoire musculaire.