CHAPITRE VII
La gymnastique et les jeux.
On conçoit par ce que nous venons de dire combien est précieuse à l’aveugle une bonne éducation physique, et combien aussi il lui est essentiel d’entretenir par un exercice régulier l’agilité de son corps. Pour s’acquitter des actions les plus simples de la vie, même pour s’orienter, quand les mouvements des membres ne sont pas guidés et comme soutenus par la vue, un appareil moteur excellent est nécessaire ; et chez l’aveugle l’appareil moteur est exceptionnellement menacé.
L’enfant aveugle est souvent vif, remuant, pétulant comme les clairvoyants de son âge. Il n’est pas rare qu’il joue et qu’il s’agite avec passion. Mais trop souvent aussi cette vivacité naturelle se calme de bonne heure. L’enfant devient homme avant l’âge. Ses membres s’alourdissent. Les jeux, l’exercice même ont perdu pour lui tout attrait.
Parfois, par la volonté de parents bien intentionnés mais mal avisés, l’enfance elle-même de l’aveugle est sédentaire. On veut éviter tout risque au petit infirme, et lour lui on voit partout des risques. Alors les muscles ne se développent pas. Les mouvements sont incertains et comme sans but. La tenue du corps tout
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entière est gauche et pitoyable. Souvent la santé en est altérée. L’intelligence elle aussi souffre gravement d’être emprisonnée dans un corps aussi débile.
Le développement physique est en moyenne chez l’aveugle notablement inférieur à ce qu’il est chez le clairvoyant du même âge. Cette infériorité se constate aussi bien sous le rapport de la force que sous le rapport de l’agilité. M. Allen, directeur de l’Institution des Aveugles de Boston, a vérifié que les élèves de son établissement sont au-dessous de la normale par le poids, par la taille et par les dimensions de la cage thoracique. La lumière est peut-être un aliment pour le système nerveux ; à tout le moins elle favorise les échanges et elle est utile au bon fonctionnement des organes, et l’on a pu se demander si sa privation ne devait pas nuire au corps tout entier. Mais la lumière dans laquelle nous baignons ne pénètre pas en nous par les yeux seuls : tous nos pores la boivent à longs traits. Les infériorités physiques de l’aveugle sans aucun doute proviennent principalement de ce que la cécité détourne des exercices physiques et de la culture du corps. Elle agit donc comme une cause indirecte et dont les effets peuvent être conjurés.
C’est pourquoi dans toutes les bonnes écoles spéciales une place importante est faite à la gymnastique dans les programmes, et l’on s’efforce de faire jouer les élèves, de leur faire prendre le plus d’exercice possible. Ce n’est pas seulement leur santé qu’on préserve et qu’on améliore ainsi, c’est encore leur adresse qui leur est si nécessaire dans toutes les circonstances de la vie, et, comme nous le verrons dans la suite, jusque dans la mise en œuvre de leurs facultés intellectuelles. A ce point de vue, les institutions anglaises et américaines laissent loin derrière elles toutes les autres. D’elles nous sont venus les exemples à suivre. En particulier, le Royal Normal College de Londres grâce à l’initiative personnelle de
son directeur aveugle, M. Campbell, s’est fait, par la culture physique qui y est donnée, une réputation mondiale.
Sans doute la gymnastique suédoise sous toutes ses formes (mouvements libres, mouvements avec haltères, mouvements avec appareils spéciaux) est très recommandée aux aveugles. On sait de quelle faveur elle jouit depuis une vingtaine d’années auprès de nos hygiénistes. C’est un spectacle curieux dans nos écoles que ces jeunes gens et ces jeunes filles groupés en rangs, face au maître, qui agitent tous leurs bras d’un mouvement uniforme. Les membres se relèvent et s’abaissent, se déploient et se replient avec un ensemble parfait tandis que les voix comptent la mesure à pleins poumons pour faire jouer tous les muscles de la cage thoracique à la fois.
A un signal donné tous s’arrêtent, font un quart de tour sur eux-mêmes et chacun pose les mains sur les épaules du camarade qui se trouve ainsi devant lui. Puis la colonne s’ébranle au pas gymnastique, sous la direction d’un clairvoyant ou d’un demi-voyant placé en tête. Grâce à cette chaîne de bras qui relie les épaules aux épaules chacun suit son rang, et le maître peut faire exécuter la même variété de pas qu’à une colonne de clairvoyants.
Mais la gymnastique pour les aveugles ne se limite pas à la marche et aux mouvements des membres. Tous les appareils qui se rencontrent dans les salles de gymnastique ordinaires se retrouvent ici : la barre fixe, les barres parallèles, l’échelle horizontale, l’échelle dorsale, l’échelle de corde, la poutre, les anneaux, le trapèze, la corde à nœuds, la corde lisse, le vindas, etc. A peu près sans exception, nous assurent les maîtres de gymnastique de nos écoles spéciales, tous les exercices que font les clairvoyants à l’aide de ces divers appareils sont parfaitement accessibles aux aveugles. Quiconque voudra s’en assurer
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pourra se reporter au livre où M. Récopé, professeur de gymnastique à l’Ecole spéciale du département de la Seine, a exposé la méthode par lui suivie avec ses élèves pendant dix-huit années d’enseignement.
J’avoue bien qu’en France et en Allemagne tous ces appareils sont souvent négligés, ou tout au moins beaucoup moins employés qu’ils ne devraient l’être. Les directeurs d’écoles sont trop souvent effrayés par les responsabilités qu’ils assumeraient en poussanl leurs élèves dans cette voie. Et de fait l’opinion publique, si ignorante de ce qu’est et de ce que peut un aveugle, ne leur pardonnerait pas une jambe cassée ou un bras démis. Elle s’indignerait contre des maîtres qui exposent ainsi des infirmes, et taxerait d’imprudence ce qui serait un acte de sagè prévoyance1. Des aveugles qui passent outre s’en trouvent
1. Voir à ce sujet l'opinion de M. Edward E. Allen Sur l'éducation physique dans les écoles d'Europe : « Le visiteur ne rencontrera pas cette prodigalité de terrains de jeux si commune en Amérique; par le fait, il ne devra pas s’attendre è trouver de véritables terrains de jeux comme nous les comprenons. Il y a toujours des gymnases où les exercices physiques sont exécutés d’après les meilleures méthodes; les ouvriers et ouvrières des ateliers eux- mêmes sont invités à y faire régulièrement un peu d’exercice qui les repose. On rencontre souvent des jeux de boule installés à l’extérieur, et l’on peut voir dans les préaux les enfants se livrer à des jeux prescrits, ou jouer au soldat avec entrain. Mais il n’y a rien qui ressemble à nos sports athlétiques- Je demandai pourquoi. — «. Oh! dit mon hôte, un directeur tout à fait homme de progrès, le public n’approuverait jamais cela. » — « Mais en quoi cela regardet-il le public? » demandai-je. — « Je vais vous conter une histoire, dit-il. Il y a quelques ‘années, j’installai dans mon gymnase certain appareil à sauter. Un garçon en tomba et se blessa. La police apprenant l’incident, je fus aussitôt cité devant un magistrat afin d’expliquer pourquoi je permettais dans mon Institution quelque chose qui compromettait la sécurité des aveugles. Bien entendu, je donnai ordre d’enlever l’appareil, étant naturellement peu désireux de m’exposer à une arrestation. Telle est la raison pour laquelle nous nous en tenons à quelques 'eux admis. J*imagme que vous autres Américains
fort bien. Dans les institutions anglo-saxonnes où l’on est moins timoré, où l’on se sent encouragé par une opinion publique qui toujours prend le parti des sports, les accidents ne sont pas plus nombreux, m’assure-t-on, que dans les écoles de clairvoyants.
Mais les jeux et diverses sortes de sports sont souvent plus recommandables encore à l’aveugle que les exercices de gymnastique. On a cherché à se rendre compte, d’abord au congrès de Bruxelles en 1902, puis au congrès de Manchester en 1908, de ce que l’aveugle pouvait faire en ce genre. Tous les jeux et exercices qu’on y a examinés, et dont on trouvera les listes dans les comptes rendus de ces deux congrès, ont été expérimentés. Ils ont fait leurs preuves. Nombre d’entre eux sont excellents parce qu’ils développent à la fois toutes les facultés chez les aveugles et en particulier cette suppléance des sens, qui est la clef de leur activité.
Quand l’aveugle tient dans sa main sa barre fixe ou sa corde lisse, il est l’égal du clairvoyant. Il ne lui faut que de la force et de l’agilité. La vue ne lui servira de rien pour exécuter les tractions qu’il doit faire, et il n’a pas besoin d’y suppléer par d’autres sens.
La danse, outre l’agilité, a le mérite de développer, bien plus que la plupart des exercices de gymnastique, la mémoire musculaire. Elle est pratiquée dans beaucoup d’écoles spéciales, aussi bien en France et en Allemagne qu’en Angleterre. Des danses très variées peuvent être exécutées par des aveugles.
vous n’ôtes pas aussi limités. » — Je lui dis que je serais désolé que nous eussions ainsi les bras liés, que la vie de l’aveugle a’est que trop monotone, et que nos méthodes demandent l’aiguillon de nouveaux actes, de nouveaux enthousiasmes et l’inspiration de l’entourage. »
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Beaucoup d’entre eux s’y montrent toujours lourds et disgracieux ; il en est pourtant dont les mouvements sont aisés et agréables aux yeux. Pour les régler, ceux qui n’ont pas vu ne peuvent que faiblement, semble-t-il, s’aider de représentations spatiales du corps humain. 11 leur faut surtout une conscience interne très vive de leurs images musculaires et une mémoire très développée de ces mêmes images. Plus ils perfectionnent cette conscience et cette mémoire, plus il leur est facile de distinguer avec précision les attitudes et les mouvements que le maître loue des attitudes et des mouvements qu’il blâme, de retenir l’image des premiers pour les reproduire, de les corriger aussi par des retouches successives. Tout exercice d’adresse suppose un travail de ce genre. Mais ici un nombre considérable de muscles y sont intéressés à la fois et c’est pourquoi la danse donne aux mouvements plus de justesse et de sûreté, pourquoi aussi elle redresse tant de contenances disgracieuses qui sont ordinaires aux aveugles.
Mais pour sauter et pour courir en plein air l’aveugle n’a pas seulement besoin de lorce, d’agilité, de précision dans les mouvements, il lui faut faire appel à toutes les ressources de ses sens. Là il les met en œuvre dans des circonstances exceptionnellement difficiles, il les développe aussi à la faveur des stimulants les plus puissants qui puissent exciter une activité physique : l’initiative personnelle, l’émulation, l’ardeur du jeu, la nécessité d’agir promptement. De là futilité des jeux et des exercices sportifs pour entretenir en lui la spontanéité au milieu des obstacles matériels qui sans cesse tendent à l’étouffer.
Le, difficulté et l’utilité de ces exercices ne sont d’ailleurs aucunement proportionnels à la surprise qu’éprouvent les clairvoyants à les voir pratiquer par des aveugles.
On s’étonne souvent, par exemple, que l’aveugle
monte à bicyclette, — à bicyclette-tandem s’entend. Si l’on réfléchissait cependant on verrait que son rôle y est tout passif, ou que son activité se limite à actionner les pédales conjointement avec son compagnon. Aussi ce sport est-il accessible au plus maladroit. Nombre de nos accordeurs, installés dans des villes, font leurs tournées en campagne à bicyclette ou à tricycle en compagnie d’un enfant qui leur sert de guide. Dans nos écoles, on fait usage de trains à six ou neuf places sur lesquels même les élèves les moins dispos de leur corps aiment à entreprendre de longues promenades. Le seul cas où l’aveugle cycliste ait à faire preuve d’adresse est le cas d’accident; quand la chaîne de la machine vient à manquer dans une descente, il faut quelquefois savoir sauter en dépit de la vitesse, et si la route est encombrée faire usage de tous ses sens pour sauter où il convient et comme il convient. Le hasard y a sa bonne part. D’après les expériences très nombreuses qui sont venues jusqu’à moi il a jusqu’à présent fort bien fait les choses et il mérite notre confiance pour l’avenir.
Les risques sont un peu plus grands avec le cheval, autre exercice qu’on s’étonne beaucoup de voir pratiquer par quelques aveugles, et où leur rôle pourtant est presque aussi passif. Tout le mérite du succès est à l’animal, non à celui qui le monte. Parfois l’aveugle accompagne simplement un autre cavalier que son cheval est habitué à suivre. Souvent aussi il s’en remet à l’intelligence de sa monture, qui évite les obstacles pour son maître en même temps que pour elle-même et qui sait ménager l’espace nécessaire à une jambe entre son flanc et les objets qu’elle côtoie. « Aucun compagnon n’est indispensable », nous dit M. Littlewood, directeur d’une école d’aveugles à Lrverpool, « car j’ai connu un aveugle qui allait à cheval dans les rues de Bangor, et M. Mines, un membre de notre comité, a fait à cheval, aller et
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retour, le voyage de Haie, soit une distance de seize milles (vingt-cinq kilomètres) pour se rendre à notre pique-nique annuel ». Dans ce cas il est clair que la part d’initiative du conducteur est plus grande : il lui faut tendre toutes ses puissances de perception pour reconnaître les lieux qu’il traverse de manière à donner à son cheval quelques indications très simples. Quand l’aveugle se contente de suivre un guide, ou encore de se promener dans un endroit clos sans but déterminé (ce sont les cas ordinaires) avec un cheval doux et bien dressé l’exercice est si simple qu’il est pratiqué même par des aveuglessourds, aussi bien d’ailleurs que le tandem et la natation. Helen Keller se plaît à ces trois sports.
Dans la natation, la difficulté qui semblerait devoir arrêter un aveugle-sourd c’est la difficulté d’orientation. M. Yves Guégan m’assure qu’il en vient fort bien à bout en prenant comme point de repère la position du soleil et la direction du vent. Les aveugles entendants ont, en outre des mêmes guides, les bruits du bord qui les aident bien davantage. La piscine de natation est fort en faveur au Royal Normal College. On a tant de confiance dans le profit que les élèves peuvent tirer de ce sport qu’on y fait faire des exercices de sauvetage. Ce n’est pas à tort puisqu’un ancien élève du collège de Worcester, M. Siddal, écrit : « J’ai connaissance de deux sauvetages, et je crois même de trois, opérés à la nage par des élèves du collège de Worcester. Je sais qu’un homme a sauvé deux vies dans la Savern, et qu’un autre a empêché un jeune homme de se noyer dans une fosse ».
Les Anglais préconisent encore le canotage, les ascensions en montagne, le patinage, et tous ces sports ont leurs partisans aveugles. J’y pourrais joindre les sauts de toute nature à pieds joints ou à pieds libres, le saute-mouton approché. Tous certes sont
très profitables, chacun à sa manière. Mais le psychologue s’instruira davantage à suivre des yeux les jeux qui demandent plus d’adresse, ceux où il faut courir ou bien encore où il faut viser juste.
Pour que des aveugles puissent courir sans danger il suffit d’aménager des pistes en gazon, en sable, en bitume, et d’en écarter soigneusement tous les obstacles. Si le coureur s’écarte de la bonne direction, immédiatement son pied, qui ne sent plus la piste, l’en avertit, et de plus en plus il s’habitue à suivre la ligne droite. Cette piste d’ailleurs court souvent à quelque distance d’un mur qui lui est parallèle, et la présence en est rendue sensible par le sens des obstacles. Pour éviter les autres coureurs on écoute le bruit de leurs pas, mieux encore la sonnerie des brassards à grelots dont leurs bras ont été munis à cet effet. Ainsi tous les sens de préservation sont en éveil à la fois. Rien ne peut mieux les préparer à toutes les tâches. De la sorte bien des genres de courses peuvent être pratiqués : course en sac, course à cloche-pied, course aux œufs, course aux patins à roulettes, etc.
Le brassard à grelots est spécialement nécessaire dans les jeux où, comme aux barres, au chat-perché, le but est d’atteindre un adversaire ou de l’éviter. Là le rôle de l’oreille se fait plus important encore et les brusques et perpétuels changements de direction que suppose le jeu constituent un exercice d’adaptation de-s plus profitables. Tous les muscles du corps doivent obéir avec un maximum de rapidité aux informations de l’ouïe. Au jeu de colin-maillard l’aveugle est un Colin fort estimé, précisément parce que chez lui les mouvements sont dans la dépendance de l’ouïe et du toucher. Il y joue avec d’autres aveugles sans doute, mais il y joue surtout avec des voyants qui l’écartent volontiers de leurs autres jeux comme inhabile, mais qui le recherchent en celui-ci et qui ne
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trouvent jamais la partie si amusante que quand c’est l’aveugle qui donne la chasse.
Les jeux de quilles, de balle, de ballon, mêlent dans des proportions variées l’exigence de l’adresse à l’exigence de l’agilité. Ils ont tous ce trait commun cependant, tout en maintenant le corps dispos, de faire passe/ au premier plan la discipline des muscles, l’adaptation précise des mouvements à des conditions spatiales qui sont connues par l’ouïe ou par le toucher. C’est par le toucher ou par l’ouïe, en effet, que le but est rendu sensible.
Le jeu de quilles est disposé sur une planche surélevée et le joueur déduit la position des quilles visées de la position de la planche et de la direction de ses rebords qu’il perçoit avec sa main. Il suffira dès lors, pour rendre le jeu tout à fait pratique, d’empêcher au moyen de quelques dispositifs spéciaux que la balle et les quilles ne s’écartent et ne se fassent trop longuement rechercher. Des bords surélevées retiennent la boule dans les limites du jeu; à l’extrémité de sa course elle tombe sur un plan incliné placé au-dessous du jeu qui la ramène par une pente douce jusqu’au joueur. Quant aux quilles on les attache avec des ficelles fixées dans le jeu de manière à ne leur permettre de se déplacer que dans un rayon relativement restreint.
Dans les jeux de balle le but peut être rendu sonore par divers procédés, notamment au moyen d’un dispositif analogue à celui de nos réveille-matin. Souvent le but auquel doivent s’adapter les mouvements est la balle elle-même ou le ballon que le joueur est tenu à tout instant de ressaisir. On place alors à l’intérieur un objet sonore, un grelot par exemple, ou bien encore, comme on l’a préconisé au congrès de Manchester, une poignée de pois secs qui, paraît-il, font un tapage à souhait. Il va de soi que, tant que la balle est dans l’air, le grelot garde le
silence; il faut qu’elle roule à terre ou rebondisse à petits coups pour que l’oreille la suive. On doit en conséquence adapter les règles des jeu* de paume ou de football à ces conditions qu’impose l’oreille. Ainsi modifiés ils jouissent d’une grande faveur dans certaines institutions. Le tennis lui aussi s’est plié à ces exigences1, et M. Siddall nous assure qu’il en a tiré, ainsi que du hockey, autant de plaisir que n’importe quel clairvoyant et autant de profit que de nul autre exercice ; il souhaiterait de trouver ces deux jeux en faveur dans toutes les écoles spéciales. « Le cricket, d’après M. Illingworth, est le sport le plus en vogue à l’asile des aveugles de Henshaw. Les garçons jouent au cricket avant le repas du matin et à tous les moments de loisir qu’ils ont pendant la journée. Quand ils ne sont pas occupés à leurs leçons le matin, vous les trouverez au cricket, et ils y jouent le soir jusqu’au moment du coucher2. »
Il va de soi que dans tous ces jeux d’adresse, l’aveugle n’est pour le clairvoyant qu’un partenaire tout à fait médiocre. Le son se propage près d’un million de fois moins vite que la lumière, et la loca-
1. On surélève le filet de quelques centimètres et le principe du jeu est alors de faire passer la balle par-dessous. Il y a faute chaque fois qu’elle rebondit sur le filet ou qu'elle passe audessus, faute aussi chaque fois qu’elle vient à mourir c’est-àdire qu’elle s’arrête et que par suite son grelot cesse de se faire entendre. A cela près les règles peuvent être les mêmes que dans le tennis ordinaire. Inutile d’ajouter qu’on fait usage d’une raquette spéciale.
2. Pour les lecteurs français auxquels les jeux de hockey et de cricket ne sont pas familiers, il n’est pas inutile de rappeler en quoi ils consistent.
« Le hockey se pratique sur une pelouse ayant 90 mètres de long et 45 mètres de large. Les joueurs sont armés d’une crosse, aplanie dans sa partie courbe. Il s’agit de faire passer une balle de cuir... entre les deux poteaux de buts, plantés aux deux extrémités du champ de jeu. Les buts qui sont placés au centre des deux plus petits côtés du rectangle délimités à la chaux sur le sol, sont constitués par deux poteaux plantés à 4 mètres
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lisation dans l’espace est beaucoup moins précise par l’ouïe que par la vue. Aussi des mouvements qui sont dirigés par l’ouïe et qui cherchent à atteindre des objets placés à quelque distance ne pourront jamais prétendre à la même sûreté que ceux que la vue commande. Il n’en est pas moins intéressant pour le psychologue de constater que la suppléance des sens permet à certains aveugles de jouer à ces divers jeux avec assez de succès pour qu’ils leur soient très agréables. A la Perkins Institution, à Boston, les parties de football se prolongent avec une extrême animation durant des journées entières. A Worcester College, dans les beaux temps du jeu de tennis, des partenaires jouaient jusqu’à épuisement, m’assure M. Siddall, et beaucoup étaient obligés de changer de linge à la fin du match.
C’est comme préparation aux difficultés pratiques de tout genre que la vie oppose aux aveugles que ces jeux et exercices sont d’un intérêt primordial.
l’un de l’autre, reliés par un cordeau blanc à 2m, 10 au-dessus du sol. »
Le cricket se joue « sur un terrain plat d’assez longue étendue. A chaque extrémité on plante en terre, vis-à-vis l’un de l’autre, trois bâtons distants de quelques centimètres. Sur leur partie supérieure, on place un autre bâton, que la moindre secousse fait choir. Le portique ainsi formé se nomme le guichet. Les joueurs, divisés en deux camps et armés chacun à leur tour d’un long battoir, s’efforcent de toucher avec la balle le guichet des adversaires et de le renverser. » (Larousse.)
L’adaptation de ces jeux suppose elle aussi bieD entendu quelques modifications : c’est ainsi que pour le hockey aux crosses se substituent des instruments de jet moins dangereux, à la pelouse un terrain durci où la balle sr fera mieux entendre, et que les buts sont constitués par des bordures en bois ou en pierre qui s’étendent d’une extrémité à l’autre du terrain de jeu.
Malheureusement chez nous la plupart des aveugles s’en détournent. Beaucoup témoignent d’une véritable répugnance pour toute éducation physique, et naturellement ce sont ceux qui en ont le besoin le plus urgen* .qui s’y montrent le plus paresseux. Les maladroits sont légion. Puisque, même chez nous, les aveugles à type moteur passent outre, et puisque l’exemple des Anglo-Saxons nous prouve qu’il est possible de développer les qualités motrices chez un beaucoup plus grand nombre d’entre eux, il serait important de réagir plus que nous ne le faisons.
Notre infériorité sur ce point n’est pas seulement une question de race. Je crois que notre système scolaire porte sa part de responsabilité. Outre la timidité des directeurs que j’ai mentionnée plus haut, il faut signaler l’absence quasi totale en France d’écoles enfantines. C’est dans ses toutes premières années, au temps où sa vivacité naturelle l’y pousse et où une prudence excessive ne le paralyse pas, que l’aveugle doit prendre l’habitude du mouvement. Ce temps passé, il est généralement trop tard. Nos institutions qui reçoivent les élèves à neuf ou dix ans, ou même davantage, ne peuvent trop souvent que constater un mal déjà fait. A l’Ecole Braille, la seule école enfantine que nous possédions jusqu’à présent, l’enseignement de la gymnastique a donné des résultats aussi favorables qu’en aucune institution étrangère, et le maître qui a organisé cet enseignement résume ainsi son expérience :
Bien plus qu’avec les enfants clairvoyants, il y a ici tout à faire. Il faut apprendre à l’aveugle à se servir de ses membres, et surtout l’empêcher de s’abandonner à une immobilité craintive aussi préjudiciable à la santé de son corps qu’au développement de son intelligence. Les enfants qu’on nous présente sont tristes, timides. Les articulations manquent de souplesse. La démarche est hésitante. 11 s’agit de leur donner l’assurance et l’aisance des mouvements, de
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les mettre à même, par des exercices préparatoires, de suivre des leçons avec fruit. Il est bien rare qu’au bout de quelque temps le plus lent n’arrive pas à prendre part à des exercices graduellement plus difficiles, jusqu’au moment où il devient malaisé de dire si l’on a affaire à des aveugles ou à des clairvoyants. On a pu voir... à quelle perfection dans les mouvements d’ensemble on peut arriver avec de la patience et une attention soutenue.
A défaut d’écoles enfantines rationnellement organisées, il est d’un prix inestimable pour l’enfant aveugle d’être entouré de parents qui l’encouragent à courir et à se risquer un peu, de frères ou de camarades qui l’entrainent à jouer avec eux et à participer à tous leurs ébats. Sa vie tout entière en sera transformée. Il n’est pas d’éducation physique sérieuse, même pour les voyants, qui ne comporte quelques risques. A supposer que les risques courus par l’aveugle soient plus grands que ceus de ses camarades, les bénéfices qu’il tire de d’éducation physique, en revanche, sont incomparablement supérieurs à ceux que les autres en peuvent attendre et hors de proportion avec les dangers auxquels elle l’exposent.
Tous ceux auxquels a été donnée une enfance remuante et même un peu hasardeuse s’en sont félicités par la suite. M. Campbell qui, né aux États- Unis, perdit la vue à trois ans et demi, ne tarit pas sur les souvenirs de ses premières années de cécité :
J’aimais passionnément la chasse et la pêche, nous dit-il. En compagnie de mes frères j’escaladais les rochers les plus escarpés. Je devins ainsi un grimpeur exercé. Un jour, étant très loin de la maison, nous décidâmes de quitter le sentier battu, et de dévaler par une montagne rocailleuse, en nous suspendant aux branches des arbres. Je pouvais grimper sur n’importe quel arbre en étreignant son tronc dans mes bras. Mes ennemis les plus redoutés dans mes
excursions aventureuses de ma jeunesse, c’étaient les serpents de toute espèce. Souvent je les touchais du pied sans le savoir. Un jour que j’allais à la moisson, un gros serpent à sonnettes se trouva dans le blé que je ramassais II s’agita pour s’échapper; je le sentis, et le jetai violemment loin de moi, ce qui probablement me sauva la vie... Je m’affectionnais à tous les animaux qui nous entouraient à la ferme. J’aimais surtout nos chevaux. Une petite jument Nelly était ma propriété particulière. Elle était très vive, mais un être raisonnable ne se serait pas mieux rendu compte de ma fi cité. Elle venait à mon appel et je pouvais parfaitement ne fier à elle. Même dans les sentiers de montagne elle me faisait traverser en sûreté les chemins les plus périlleux.
Certes, les serpents à sonnettes ne sont pas nécessaires à une bonne éducation d’aveugle, mais dans les ébats de cette enfance turbulente ont sent jaillir la source de cette énergie prodigieuse dont M. Campbell a donné par la suite tant de preuves précieuses dans sa vie si aventureuse elle aussi. Il a fait en compagnie de son fils et d’un guide l’ascension du Mont- Blanc : satisfaction de luxe, je dirais presque de parade si je ne savais la joie capiteuse que goûte M. Campbell dans le déploiement de son activité physique. Mais M. Campbell a pu encore parcourir, avec un compagnon, des milliers de lieues à cheval dans les montagnes et dans les landes de l’Amérique du Nord, à la recherche d’enfants aveugles privés d’éducation. Pris par l’orage et enveloppé de ténèbres il a pu s’improviser le guide de son conducteur, et, aidé de sa jument intelligente, se sauver avec lui de fort mauvais pas. A ces courses hardies bon nombre d’enfants aveugles sont redevables de leur instruction. Conséquence moins pittoresque sans doute, mais non moins estimable parce que tous y peuvent prétendre, il a dû à cette enfance dont le souvenir lui est cher une adresse dans les actions de sa vie de chaque jour dont son entourage seul a connu tout le prix. Il lui
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doit à présent une vieillesse verte, active, utile, car à quatre-vingt-deux ans M. Campbell dirigeait encore hier le Royal Normal College, et il est si persuadé encore aujourd’hui des bienfaits qu’il doit à ses courses vagabondes qu’il s’est fait le champion et l’apôtre de l’éducation physique pour les aveugles.