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CHAPITRE VIII

Indications sur l’activité physique de l’aveugle*

L’étude de la faculté d’orientation vient de nous offrir un exemple de la manière dont s’opère chez les aveugles la suppléance des sens. Pour bien mesurer tous les effets de cette suppléance deux enquêtes seraient à entreprendre.

La première porterait sur les occupations dont s’acquittent habituellement les aveugles (soins de toilette, balayage, cuisine simple, etc.), et sur les métiers manuels qu’ils exercent d’ordinaire (accord des pianos, brosserie, vannerie, cannage et rempaillage des chaises, tour, cordonnerie, fabrication de balais en sorgho, etc.). Pour chacune de ces occupations et chacun de ces métiers, il faudrait suivre jusque dans le détail technique les moindres manipulations de l’aveugle, noter en quoi elles diffèrent de celles des clairvoyants, et comment, dans chaque cas particulier, il est suppléé à l’action de la vue. On connaîtrait ainsi les effets courants de la suppléance, ceux qui se constatent chez tous les sujets normaux.

L’autre enquête aurait pour objet de rechercher ses effets les plus rares, les limites de sa puissance chez quelques individus exceptionnellement doués. On choisirait pour cela les sujets qui se signalent par quelque

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aptitude particulière et on étudierait avec une extrême précision leurs moyens d’action. Il existe un aveugle électricien, par exemple, un autre est coucelier, un autre a travaillé comme menuisier et comme ébéniste dans plusieurs ateliers de clairvoyants et exactement dans les mêmes conditions que ses compagnons. Il y aurait grand profit à savoir comment ils se sont acquittés ou s’acquittent encore de leurs tâches respectives. Et le profit serait peut-être pratique autant qu’intellectuel : telle aptitude, qui aujourd’hui nous apparaît comme individuelle, est susceptible peutêtre de devenir, je ne dis pas commune, mais moins singulière, et peut-être il suffit de l’examiner de près pour montrer que beaucoup de sujets peuvent se l’approprier.

Mais ici, ne nous y trompons pas, tout est à faire. Non que les récits et descriptions de semblables cas singuliers fassent défaut, mais il n’en est pas ou fort peu que l’on puisse accepter sans contrôle. Pour ce qui est des occupations ordinaires, chacun peut nous fournir des renseignements, il existe d’ailleurs des manuels pour accordeurs aveugles, pour brossiers, pour cordonniers, qui nous révèlent leurs procédés. Lorsqu’il s’agit de capacités particulières nous avons toujours des mystifications à redouter, mystifications voulues ou non d’ailleurs. Ou c’est l’intéressé luimême qui cherche à se faire valoir, ou c’est un témoin émerveillé qui nous clame son inintelligente admiration. Dans ces descriptions, il n’y a aucune précision. Et puis, allez aux sources : neuf fois sur dix vous verrez le prodige fondre entre vos doigts. Il ne faut qu’un oubli, que négliger de confesser l’aide d’un clairvoyant pour tel pas difficile, et l’action la plus simple se transforme aussitôt en un miracle.

Obtenir la parfaite sincérité du témoignage n’est pas la seule difficulté d’une semblable enquête. Il y faut encore une compétence multiple pour suivre le menui-

sier, le coutelier, l'électricien, chacun dans le détail technique de sa spécialité. Voilà ce qui la rend délicate à entreprendre.

Elle est pourtant nécessaire. Ce ne serait pas connaître la puissance de la suppléance des sens que de n’en retenir que les formes les plus vulgaires. Si nous voulons nous représenter vraiment la situation des aveugles et les conditions physiques que leur fait la cécité il nous faut savoir entre quelles limites s’étend leur faculté d’agir. Aussi les deux études sont également désirables. Elles se complètent l’une l’autre.

Il ne saurait être question de les entreprendre dans les pages qui vont suivre. Je ne veux que réunir quelques faits qui pourront orienter les recherches de ceux qui les entreprendront, et qui, en montrant ce que peuvent les aveugles, assoupliront les imaginations et donneront une idée plus juste de la suppléance.

Pour sa vie intellectuelle nous avons vu l’aveugle se constituer un outillage très particulier, et nous avons constaté qu’il n’a pu développer son activité qu’à la condition de renoncer aux instruments des voyants pour s’en faire d’autres très distincts, bien à lui, adaptés aux exigences du toucher. Nous pourrions craindre que pour la vie matérielle, de même, un milieu spécial et artificiel ne lui soit nécessaire, qu’il ne soit obligé de tout transformer à son usage, de se créer, pour vivre et pour agir commodément, un outillage particulier, adapté lui aussi aux exigences du toucher. Il n’en est rien. Ici la suppléance des sens est assez souple pour ne nécessiter qu’un minimum de dispositifs spéciaux. Ses objets familiers sont à peu de chose près ceux de tout le monde.

C’est que, pour la plupart, les instruments les plus

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indispensables de la vie matérielle des clairvoyants, précisément parce qu’ils servent à des fins matérielles, tombent à la fois sous le sens du toucher et sous le sens de la vue. C’est en tant que tangibles qu’un seau, qu’un broc, qu’une cuvette, qu’une assiette sont utilisables. Le toucher, sens fondamental d’où cous les autres dérivent, est le sens par excellence de la conservation de la vie. Il ost mêlé à tous les actes essentiels. Beaucoup des objets dont nous nous servons ne sont, comme il apparaît si clairement dans la cuillère et dans la fourchette, que des appendices et des substituts de la main dont ils multiplient et perfectionnent les facultés, de même qne la main n’est que la forme la plus parfaite sous laquelle se présentent à nous les organes tactiles. Ils restent donc en contact avec la main et empruntent d’elle toute leur valeur.

Bien que les clairvoyants se représentent visuellement ces objets et que la vue leur semble même indispensable pour en faire usage, le rôle de la vue en ce qui les concerne, très précieux sans doute, apparaît pourtant comme accessoire. Elle permet d’entrer en contact avec eux à de grandes distances, mais dans un contact imparfait et qui ne saurait que très incomplètement remplacer le contact direct, car un clairvoyant ne tire d’une fourchette les services essentiels qu’il attend d’elle que lorsqu’il la tient en main. Elle sert surtout à rendre le maniement des objets plus sûr et plus rapide. Elle ne. modifie que rarement d’une manière profonde les rapports qui nous lient aux objets de première nécessité.

Je dis aux objets de première nécessité, car, à mesure qu’elle se développe, la civilisation crée sans cesse de nouveaux besoins; elle imagine aussi des instruments de plus en plus artificiels pour les satisfaire. Moins ces objets som nécessaires et simples, plus ils ont tendance à se dégager du toucher, le sens utilitaire par excellence, pour s’adresser aux sens

élevés. L’outillage de la vie se complique par suite de jour en jour, et ses relations au toucher, d’abord si étroites, se détendent d’autant. Dans le magasin ainsi enrichi des objets familiers il en est assurément un bon nombre que les clairvoyants ne considèrent que par leurs qualités visuelles : tels sont des instruments de jeu comme les cartes, les dominos, les échecs; tels sont encore des instruments de mensuration : la montre, le thermomètre, le baromètre, etc.

Je ne prétends pas que dans tous les cas absolument où l’œil ne joue qu’un rôle d’adjuvant l’art du toucher suffise à le suppléer sans s’aider d’aucun dispositif spécial1. Le plus léger frottement déplace les pions au jeu de dames. L’aveugle à force d’attention peut les toucher et se rendre un compte exact de la position des deux adversaires sans déranger la partie. Cette préoccupation pourtant ralentirait considérablement le jeu et en ferait une fatigue. L’aveugle fait donc usage d’un jeu de dames où les pions, au lieu d’être simplement posés dans leurs cases respectives, y sont légèrement maintenus au moyen d’une pointe qui s’engage dans une cavité correspondante. Il en va de même pour d’autres jeux, le jeu d’échecs ou le loto par exemple.

L’extrême ténuité de certains objets peut être un obstacle à la suppléance aussi bien que leur extrême mobilité. Des aveugles adroites, en s’aidant de la pointe de la langue, parviennent à enfiler des aiguilles même très fines. Elles ont pourtant grand avantage à

1. D’une façon générale, dans les outils et instruments de travail de toute nature, marteau, tenailles, ciseau, balai, pincettes, etc., l’aveugle recherche un manche aussi court que possible. De la sorte il les dirige plus sûrement, et les impressions musculaires qu’il reçoit de son travail sont plus précises. Or, ces impressions musculaires l’aident à contrôler ce qu’il fait, et, dans les cas où il ne peut toucher sans danger ou sans grave inconvénient, elles constituent même son unique moyen de contrôle.

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se servir d’aiguilles dont le chas est fendu à l’extrémité, dites aiguilles d’aveugles et dont l’emploi leur est commun d’ailleurs avec nombre de personnes âgées.

Ce sont là des cas exceptionnels car l’extrême ténuité et l’extrême mobilité constituent même pour le clairvoyant des entraves dans la vie courante, et il les évite autant que possible. Même nombre d’objets que, soit à cause de leur température, soit pour les dangers qu’ils comportent, soit pour leur fragilité, le voyant estime ne pouvoir employer que grâce au secours de la vue, sont en fait parfaitement utilisables pour l’aveugle.

Certes, la chaleur oppose des difficultés aux aveugles. On les voit cependant s’occuper du feu dans leurs intérieurs sans s’aider pour cela, d’instruments spéciaux. Ils le préparent, l’allument, l’entretiennent.

Le pétillement de la flamme et le rayonnement de la chaleur leur fournissent souvent d’utiles indications. Ils usent du gaz pour se chauffer ou faire leur cuisine. Pas n’est besoin de fabriquer pour eux des lampes à alcool d’une forme spéciale ; ils emploient fort bien des modèles qui sont dans le commerce, en ayant soin seulement de choisir les moins dangereux. Sans doute il ne leur est pas possible de toucher du doigt la bûche qui brûle dans la cheminée pour se rendre compte si elle est bientôt consumée. Le toucher indirect remédie à cette difficulté : en palpant avec l’extrémité des pincettes, l’aveugle perçoit et la position du combustible et son état. S’agit-il de faire bouillir de l’eau : ce sera l’oreille qui l’avertira du moment de l’ébullition.

Le feu l’oblige à prendre plus de précautions qu’un autre : il est tou jours tenu de fournir une plus grande somme d’attention. Mais rien dans nos maisons n’est pour lui d’un usage périlleux. 11 n’est pas d’objet pointu ou tranchant qu’on ne doive lui laisser entre

(es mains. La hache et la scie sont de son ressort aussi bien que les couteaux les mieux affilés et les poinçons les plus acérés. Grâce à l’éducation spéciale de son toucher qui lui permet de diriger et de mesurer ses mouvements avec une précision que le clairvoyant n’atteint que les yeux ouverts, pour couper, pour percer il use des instruments de tous.

La même éducation fait que les objets fragiles ou extrêmement mobiles sont entre ses mains pour la plupart en pleine sécurité. Pour lire l’heure il lève le verre de sa montre : il touche les aiguilles les plus fines sans risquer de les déplacer. Une maîtresse de pension, ayant à faire transporter une coupe fragile, disait un jour : « Confiez-la à l’aveugle, elle sera plus en sûreté entre ses mains qu’entre les mains d’aucun autre enfant. » C’était un paradoxe que je ne prétends pas défendre. Il exprime pourtant cette vérité qu’un excès de risque développe parfois un excès d’attention qui peut devenir habituel. De fait, nous avons vu que l’aveugle a le moyen de ne jamais se heurter dans la maison. Il peut donc faire usage des objets de verre les plus fragiles; il transporte quotidiennement sans danger des vases remplis ou des lampes allumées.

Mais l’art le plus parfait du toucher s’embarrasse souvent devant les objets que les voyants n’utilisent que pour leurs qualités visibles. Pourtant, même ceux-là il trouve souvent moyen de les utiliser immédiatement parce que les signes visibles et les signes tangibles ayant ce caractère commun d’être spatiaux, il arrive que les signes visibles soient doublés de signes tangibles qui, superflus pour le voyant et négligés par lui, pourront être mis à profit par l’aveugle. Telles sont les monnaies courantes dans tous les pays. Les dominos et les dés à jouer de l’aveugle sont les dominos et les dés de tout le monde.

Souvent cependant l’utilisation ne sera possible qu’à la condition de traduire les signes visibles en

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signes tangibles ou auditifs. Les dispositifs que la suppléance nécessite alors sont en fait très peu nombreux, et ils sont en général fort simples.

Les jeux de cartes, que tant d’aveugles aiment passionnément, ne sont accessibles qu’à la condition de faire subir aux cartes une préparation. Elles sont marquées de petits points aux extrémités, disposés symétriquement en sorte que l’aveugle lui aussi puisse prendre la carte indifféremment dans les deux sens, assez fins, d’ailleurs, pour que le partenaire voyant n’en soit pas gêné. Aux dames, il ne suffit pas d’assujettir les pions, il faut distinguer tactilement les pions noirs et les pions blancs : un point, par exemple, peut être placé sur les premiers. Le cadran de la montre de l’aveugle est de même muni de chiffres Braille ou simplement de points de repère tangibles qui se substituent ou s’ajoutent aux signes visuels ordinaires, précaution au reste qui n’est nullement nécessaire au doigt pour se reconnaître mais qui permet de lire l’heure avec une plus grande précision. Au moyen de dispositifs très simples on permet à l’aveugle de lire son baromètre, son thermomètre, et même son hygromètre. On a de même muni de signes tangibles le mètre dont il se sert et l’échelle graduée de ses balances. On a même imaginé des pèse-lettres avec des signes auditifs particuliers, pour marquer les poids correspondants à des affranchissements déterminés. Beaucoup de ces appareils sont si peu nécessaires que les aveugles n’en font point usage.

On pourra les multiplier. Toujours on devra s’arrêter devant l’objet d’ornementation destiné à plaire aux yeux. Celui-là, l’objet de luxe par excellence, n’est pas susceptible d’une traduction tactile. Les objets nécessaires en sont tous susceptibles.

Si nous passions de la maison à l’atelier, l’aveugle serait beaucoup plus désorienté. La plupart des ma-

chines industrielles qu’invente notre civilisation raffinée sont ou si complexes, ou si dangereuses, ou supposent tant de précision dans leur maniement, qu’elles sont en pratique interdites à l’aveugle. Les objets de la maison doivent être maniés non par des spécialistes mais par tout le monde. Ils ne sont pratiques qu’à la condition d’être d’un emploi facile et sûr. Aussi même les derniers dons qu’ait fait à nos maisons l’industrie humaine, l’ascenseur, le téléphone, la machine à écrire sont-ils parfaitement utilisables par l’aveugle. Je ne parle pas du phonographe qui semble imaginé pour lui permettre de conserver, lui aussi, les portraits des personnes qui lui sont chères, portraits auditifs où l’aveugle retrouvera les mêmes émotions que le voyant dans son album de photographies.

Si nous le transportons dans la demeure d’un clairvoyant, sans doute bon nombre d’objets, objets de luxe pour la plupart, qui servent au plaisir des yeux, seront perdus pour lui. Dans le salon, si les bibelots fragiles abondent, il se sentira gêné et comme contraint, à cause de l’attention extrême dont il devra accompagner tous ses mouvements . Mais quand il aura appris la place de chaque chose, travail de suppléance par la mémoire qui lui est indispensable, il aura tout ce qui lui est nécessaire pour vivre et agir.

Et si maintenant nous le reconduisons jusque chez lui, nous remarquerons à peine que le maître du logis est privé du plus précieux des sens. Sans doute quelques aveugles exceptionnellement maladroits ont éprouvé le besoin de faire dans leur demeure certaines transformations à leur usage. J’en sais un qui dans toutes les allées de son jardin a fait tendre des fils de fer qu’il suit de la main pour se diriger. Ce sont là des précautions qu’un clairvoyant peut approuver, mais dont un

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aveugle normal ne fait que rire. Chez lui, seul son cabinet «l’étude a un aspect original avec ses gros livres blancs criblés de points, avec sa mappemonde en relief, avec ses étranges appareils d’écriture parmi lesquels l’œil cherche en vain l’encrier. Dans toutes les autres pièces, si l’aveugle habite seul la maison, l’ordre extrême avec lequel chaque chose est à sa place et la pauvreté de l’ornementation pourront frapper un observateur attentif. Du moins nous ne trouvons rien que des objets familiers. Si personne n’attire notre attention, nous ne remarquerons pas même les très légères particularités que présentent le baromètre, le thermomètre, les cartes à muer et les jeux de dames ou d’échecs.

Ainsi muni du même matériel d’objets familiers que les clairvoyants l’aveugle se livre chez lui à des occupations très variées. Je ne prétends pas qu’il puisse se passer complètement de toute aide : la vie sociale ^st ainsi organisée que nous en avons tous besoin, et lui plus que tous les autres ; mais tous les actes indispensables lui sont accessibles, et avec eux beaucoup d’autres moins nécessaires.

Et d’abord il prend entièrement soin de sa personne. Il doit ne dépendre que de lui-même pour tous les soins de toilette et d’habillement. La femme aveugle ajusfe entièrement seule sa coiffure, et l’homme, quand il est adroit, se rase sans aide. Aucune pièce de son costume, cravate ou autre ne doit être en désordre; devant la tache seule il est sans défense car pour le miroir il n’y a pas de suppléant : il faut l’œil du voyant pour la signaler.

A table, il est sans excuse s’il ne mange pas avec une propreté parfaite. Bien que sa timidité l’empêche souvent de le faire devant des étrangers, il est par-

faitement en mesure de couper sa viande : le toucher indirect par l’intermédiaire du couteau et de la fourchette lui permet de donner aux bouchées leur juste dimension et, s’il s’est trompé, le poids de sa fourchette l’en avertit. Il peut même choisir seul son morceau dans le plat, mais cet exercice suppose une investigation un peu longue. Pour assujettir dans son assiette les aliments solides qui ont toujours tendance à fuir devant la fourchette, il use d’une bouchée de pain qu’il tient entre le pouce et l’index de la main gauche. Il emplit sa carafe aisément, renseigné par le son de la hauteur approximative où monte le liquide. Pour se verser à boire en revanche, l’indication auditive est souvent insuffisante, à cause de la forme du verre. Mais le poids le renseigne; surtout le doigt délicatement posé sur le rebord du verre perçoit le moment où le liquide affleure. Une petite pièce de cuir rendrait avec avantage le même service. Peler les fruits ou les éplucher ne présente aucune difficulté. Seuls les poissons aux arêtes multiples sont très embarrassants.

Pour les soins du ménage les aptitudes des aveugles sont très variables. Il en est qui les ont assumés dans leur maison presque entièrement. Tel aveugle qui a perdu la vue à trente-trois ans, ne pouvant supporter d’être inutile aux siens, s’est chargé peu à peu de l’entretien de la maison. Faire les chaussures, épousseter les meubles, balayer, cire? les parquets et les boiseries, faire les lits, préparer et entretenir les feux, coudre des boutons et faire des reprises simples, mettre la table, laver et essuyer la vaisselle et les couverts, par degrés tout est rentré dans ses attributions. Il a même fini par prendre à sa charge la lessive. Pour permettre à ses compagnons d’infortune de profiter de son expérience, il a consigné tous les procédés de détail qu’il a imaginés dansun manuel à leur usage. Le psychologue y trouvera à glaner. La

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poussière se touche, la boue de même, et l’aveugle qui fait le ménage ne doit pas craindre de se salir les mains et de se les laver. Mais le linge taché ne se distingue pas toujours au doigt du linge propre : aussi quand l’aveugle fait la lessive, s’il n’a pas à côté de lui un clairvoyant pour lui désigner les parties qui appellent particulièrement ses soins, il lui faut employer plus de savon et user l’étoffe plus que ne le ferait un clairvoyant.

L’exempie de ce courageux aveugle, qui n’est pas unique d’ailleurs, nous montre tout ce que peut faire la femme aveugle dans son intérieur. L’expérience nous a donné de ce côté de si belles espérances que, de toutes parts, on réclame des écoles spéciales de donner aux jeunes hiles une sérieuse préparation ménagère. Un mouvement en ce sens, parti peut-être de l’école de Janesville aux Etats-Unis où l’on a obtenu des résultats fort encourageants, s’est vigoureusement propagé depuis quelques années. Puisqu’il est reconnu que l’ouvrière aveugle n’arrive qu’ exceptionnellement à fournir un travail rémunérateur et à se suffire à elle-même, plutôt que de consacrer tous ses efforts à la poursuite d’un but impossible à atteindre, l’école fera bien de la mettre à même de rendre le plus de services possible dans la maison paternelle, et de s’y assurer ainsi une place meilleure. Même la musicienne trouvera son profit dans un tel enseignement.

Outre toutes les occupations ci-dessus mentionnées, combien il en est encore que 'ta femme aveugle peut assumer : ranger les ustensiles de cuisine, moudre le café, écosser les pois, fendre les marrons, plier le linge, que sais-je encore? Chez les sœurs de Saint- Paul, rue Denfert-Rochereau à Paris, des religieuses aveugles font la vaisselle, transportent les repas, à travers beaucoup de portes, d’escaliers et de détours, de la cuisine aux chambres des dames pensionnaires, desservent et nettoient les tables, essuient les meu-

blés, lavent les vitres, balayent les escaliers, contribuent largement au blanchissage du linge qu’elles étendent ensuite sans secours. Une aveugle peut habiller et déshabiller les enfants, les faire manger, prendre à peu près tous les soins qui les concernent. J’en sais une qui a élevé trois petits frères et sœurs presque entièrement. J’en sais d’autres qui se sont improvisées gardes-malades, faisant prendre les potions, préparant les tisanes, redressant les oreillers, retapant le lit. J’en sais même qui ont assumé en grande partie les fonctions de cuisinières, pour une cuisine très simple, bien entendu. Elles jugent si la viande est cuite par la résistance qu’elle offre à leur fourchette. Le repassage seul paraît impossible, sans faire courir au linge des risques sérieux1. Ces résultats qui ne sont encore qu’accidentels, pourraient être généralisés. Sans doute, il n’est pas question de faire de nos aveugles des servantes à gages : jamais leur travail ne sera assez sûr, ni surtout assez rapide pour cela ; mais on en peut faire de précieuses auxiliaires dans la maison.

Dans la même mesure, et toujours comme activité annexe, non comme métier, le jardinage est pratiqué par beaucoup d’aveugles. M. Yves Guégan fait de la culture des fleurs et des légumes sa principale occupation. Dans certaines écoles chaque élève a son coin de terre à cultiver, et la plupart s’en tirent bien. Dans les mêmes écoles, on pratique parfois l’élevage des volailles, et je sais un aveugle qui s’en est fait un métier lucratif. Il affirme qu’il peut s’acquitter seul de toutes les besognes nécessaires2. En Amérique,

1. On peut repasser toutefois des mouchoirs de pocîie et autres choses faciles en faisant usage d’un fer modérément chaud.

2. Un autre aveugle, dont on a parlé au congres de Manchester, s’adonnerait à l’apiculture, mais je n’ai pas sur lui de renseignements précis.

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on préconise en outre le soin de la laiterie, l’élevage des porcs, l’apiculture, la culture des champignons et des légumes. Un élève de l’Institution de Brantford (Ontario) s’exprime ainsi sur les occupations auxquelles il se livre dans la ferme de ses parents :

Quand je suis arrivé chez moi, l’année dernière au mois de juin, c’était un peu la morte-saison et je n’avais pas grand’chose à faire; mais au bout de quelques jours je fus très occupé. Je me levais le matin entre 5 et 6 heures, j’allais chercher les chevaux au pâturage et les ramenais à l’écurie pour les faire boire et leur donner du foin et de l’avoine; puis je les nettoyais et les harnachais. Ensuite je versais le lait dans le séparateur et j’allais déjeuner. Après le déjeuner, je donnais à manger aux veaux, aux poules et aux porcs et je menais les vaches au pâturage. Certains jours j’apportais de l’eau à la maison, je battais le beurre ou je m’occupais de la machine à laver. Au milieu de la matinée, je portais de l’eau fraîche et un repas aux hommes qui travaillaient dans les champs. Vers 11 heures, je donnais à manger à tous les animaux, puis je montais à cheval et j’allais appeler les hommes pour le repas. Dans l’après-midi, je coupais les mauvaises herbes et les chardons dans la clôture, ou bien je lavais les voitures et les harnais, ou je coupais du bois. J’avais aussi l’emploi de valet d’écurie; si le cheval devait sortir, c’était toujours moi qui l’attelais et le dételais. Le soir, le même travail revenait : nourrir tous les animaux, pomper de l’eau pour les chevaux et le bétail, traire les vaches, mettre le lait dans le séparateur et reconduire les chevaux au pâturage. A l’époque de la fenaison, j’aidais à" mettre le foin en meules et à le rentrer dans la grange. Pendant la moisson, je passais les gerbes pour faire des meules. Quand les pommes de terre furent arrachées, j’en remplis des seaux que je vidais dans les sacs pendant que d’autres les ramassaient. Quand le maïs fut coupé, j’aidai à le mettre en tas; puis je récoltais les betteraves et les navets...

Dans un ménage, lisons-nous dans Le Louis Braille} le mari aveugle doit aussi bien que le mari clairvoyant, seconder sa femme dans une certaine mesure. Il peut, le matin,

en hiver, allumer le feu. Pendant que la femme sera occupée à la cuisine, il descendra à la cave, débouchera les bouteilles, coupera le pain. Avec le désir de se rendre utile beaucoup de travaux d’intérieur lui deviendront accessibles • clous à enfoncer, planches à fixer, bourrelets à remettre, j’allais dire meubles simples à faire. Et pourquoi non? je me rappelle quelques heures passées dans une aimable famille, où, avec beaucoup de bonne grâce, le mari aveugle me montra ce qu’il avait fait pour aménager son appartement et le rendre commode, rayons posés partout, caisses, armoire, bibliothèque, il a tout confectionné. Et, pendant que j’admirais le bon ordre de toutes ces choses, un bambin de trois ans m’apporta fièrement son cheval : « C’est papa qui a remis les pattes. » En effet, il raccommode tous les jouets de l’enfant. Cet aveugle-là, dira-t-on, est une exception, et, malgré une grande bonne volonté, il n’est pas toujours donné à un accordeur, à un professeur de se faire menuisier quand le besoin l’exige. Mais il reste à faire beaucoup de choses moins compliquées. Mettre le vin en bouteilles, fendre le bois, par exemple.

Feuilletons cette revue en points saillants qui donne fréquemment des conseils pratiques aux aveugles, conseils qui sont bien proportionnés à leurs moyens d’action, parce qu’ils émanent d’aveugles ou de personnes qui vivent constamment avec eux, et parce qu’ils sont directement inspirés par l’expérience.

M. Géry, lisons-nous encore, dont les parents tiennent un café-restaurant à Versailles, s’occupe utilement dans la maison quand il n’a pas de chaises à canner. Il fait, avec son père, le travail de la cave : celui-ci tire le vin et son fils le bouche à la mécanique. Le dimanche il s’occupe entièrement de la cave et fournit quelquefois à six ou sept garçons servants ; d’ordinaire, c’est lui qui rince et essuie les verres et qui rentre chaque soir tables et chaises de la terrasse.

Une aveugle, dans le petit magasin de ses parents, sert aux clients à peu près tous les articles d’épicerie et de mercerie. Elle sait dans quel tiroir chacun d’eux /epose; elle pèse très exactement les quantités deman-

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dées en faisait usage de la balance commune. Un aveugle, pourainénager sa demeure, entreprend toutes sortes de travaux de cartonnage : boîtes, casiers, sous-main, reliure de livres, etc.

Hors de chez lui, l’activité de l’aveugle se proportionne à la connaissance qu’il a des lieux. L’extrême agitation de la vie actuelle, si considérablement développée par le chemin de fer, a certainement compliqué pour lui les conditions d’existence. Le plus souvent son budget ou les circonstances l’obligent à voyager seul. Surprenons les notes de voyage d’un aveugle. Il nous dira quelles difficultés il rencontre en voyage et comment il les surmonte. Son récit a le mérite d’être l’expression sincère de son expérience et de ne pas craindre ces détails minutieux que le psychologue recherche.

De Paris je pars pour Poitiers par le rapide de nuit : je m’installe dans la voiture de Tarbes; je la préfère à celle d’Orléans, elle est plus petite, chaque compartiment a une issue sur le couloir et une autre du côté inverse ; le cabinet de toilette est au milieu de la voiture.

Je sais les arrêts du train très espacés jusqu’à Saint-Pierredes-Gorps, mon dernier arrêt. Je sais la durée du trajet jusqu’à Poitiers : je consulterai ma montre plus d’une fois pour ne pas être surpris par l’arrêt, et, en effet deux minutes avant, je descends mes colis sur la banquette.

En général, on descend à gauche du train, mais, dans les grandes gares il est impossible de prévoir. Je suis donc dans le couloir; j’ouvre la glace; le train s’arrête; j’écoute : aucun bruit de ce côté; je passe devant les voyageurs endormis en m’excusant et j’ouvre la glace, puis la portière. Un homme d’équipe ne tarde pas à se présenter. Avec aisance je retourne chercher mes colis que je lui passe. 11 me conduit à la sortie jusqu’à une voiture qui me transporte à un domicile particulier où je suis attendu. J’y trouve un guide.

Le lendemain, je repars pour Bordeaux par le rapide du jour; le train est entièrement composé de grandes voitures avec issues aux deux extrémités seulement. Dans ce cas, le train est généralement pourvu d’un employé spécialement attaché au service des voyageurs et qui se tient en permanence dans les couloirs. Il sait les parties du train les moins encombrées, m’y conduit, case mes colis. Cet hommb, dans l’intérieur des voitures, me résout toutes les difficultés dans les grands voyages : c’est lui qui me conduit au wagon-restaurant et me ramène; si je passe la frontière, il me recommande â l’employé étranger qui le remplace. Un grand voyage de Paris ou sur Paris est ainsi des plus simples. Au départ je me rends compte des issues, du maniement des portes, de la place du cabinet de toilette, toutes choses très variables selon le modèle de la voiture. Sans cette petite exploration préalable, j’aurais parfois bien des surprises.

J’arrive â Bordeaux. Un guide qui m’est envoyé par une personne de connaissance m’attend à la sortie. Je me rends à l’hôtel où j’ai retenu ma chambre. J’y monte aussitôt, je congédie mon guide en lui indiquant mon heure pour le lendemain matin. Quand le garçon monte mes colis, je le prie de m’accompagner à l’endroit nécessaire. J’observe attentivement l’orientation des couloirs, les détours souvent assez compliqués; quelquefois même il faut changer d’étage. Je fais le voyage inverse jusqu’à ma chambre : cette manœuvre me suffit pour que je puisse ensuite la faire seul.

Le garçon parti j’inspecte ma chambre, je déballe mes colis, ma machine à écrire, mes papiers. Après avoir fait un peu de toilette, je sonne le garçon et le prie de m’accompagner à la salle à manger. Je demande une petite table séparée. Je parle aux garçons avec beaucoup de correction. Je trouve généralement chez eux empressement et prévenances. Le garçon me lit le menu, je choisis. Je dois savoir parfois un peu attendre. D’ailleurs, quoi qu’il arrive je me garde de la moindre observation malveillante. Mon repas terminé j’épie le moment favorable où le garçon peut me reconduire au pied de l’escalier. De là le plus souvent, je puis retrouver ma chambre. Jamais je ne me mêle à la conversation des voyageurs qui, bientôt, ne font plus attention à moi.

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Vingt-quatre heures plus tard je partais pour Rochefort, ligne de l’Etat, directe régulièrement ; mais, ce soir-là, à l’embranchement de Royan et tout à fait exceptionnellement tout le monde change de train. Je fus surpris en plein travail de correspondance, tous mes papiers défaits. Les voyageurs, surpris comme moi, se pressent, se bousculent. Grand désarroi dans la gare. Mon compartiment s’était rapidement vidé. Je me montre à la portière et j’attends : beaucoup de monde se presse, mais personne ne vient à mon aide. Je m’écrie : « Un facteur? » Gela me réussit.

En arrivant à Rochefort, je n’avais point d’hôtel retenu. Je demande à l’homme qui me débarque de me conduire à l’omnibus du meilleur hôtel de la ville. Quand je descends, surprise exprimée par un silence gênant ; cela ne dure pas longtemps mais il y a un instant désagréable; c’est très différent quand je me suis annoncé par une lettre...

J’arrête ici les notes de mon témoin qui fait encore un détour par Niort et Saint-Maixent, revient coucher à Parthenay, et rentre à Paris sans incidents. 11 n’est pas des plus aventureux. J’en sais qui se piquent, à la descente du train, guidés par leur seule oreille, dé suivre la foule jusqu’à la sortie, et de se hasarder sans aide à pied dans une ville dont ils ne connaissent que le plan. Ma conviction est qu’ils n’y réussissent que très mal, au prix de bévues humiliantes et de risques sérieux. Les aveugles qui ont le souci de leur sûreté autant que de leur dignité évitent le plus possible ces audaces qui, en les exposant, attirent l’attention sur leur infirmité. Si, en voyage, ils s’aident beaucoup de la suppléance des sens, iis savent aussi que dans de nombreuses circonstances ils doivent faire appel au concours des clairvoyants.

Gomme activité d’ordre professionnel, parmi les nombreux exemples d’aptitudes particulières qu’il

serait facile de citer, j’en retiendrai deux qui sont l’un et l’autre facilement contrôlables et dans lesquels les hommes du métier pourront en connaissance de cause démêler le jeu de la suppléance des sens.

M. Béraud, électricien et mécanicien aveugle à Marseille, s’exprime ainsi sur ses travaux :

Je m’occupe, depuis dix-sept ans déjà, d’électricité et de mécanique en amateur et quelquefois même en professionnel. Quoique j’aie suivi avec succès au Conservatoire de Marseille les cours de violon et d’harmonie, j’avoue que, bien souvent, j’aurais mieux aimé passer mon temps avec des électriciens, toucher à tout dans leurs ateliers ou faire une bonne promenade à tandem ou à quadricycle à moteur.

Dès l’âge de quinze ans, j’avais fait, dans notre appartement assez vaste, une petite installation de sonneries électriques. Elle se compliquait de différentes dispositions : plusieurs sonneries, appels et réponses à trois fils, contacts de sûreté, commutateurs à plusieurs directions ; plus tard, un tableau indicateur à quatre numéros.

Entre temps, je questionnais des hommes de métier, je me faisais lire des ouvrages d’électricité. Mon père me fît alors remarquer que, si mon installation fonctionnait parfaitement, elle n’était pas très bien faite; je la réinstallai selon les règles du bon goût : fils assortis aux papiers et aux tentures, fils bien droits et bien tendus, le plus cachés possible, disparaissant quelquefois dans des saignées faites aux murs ou sous des moulures. Mon tableau indicateur étant posé dans un passage obscur, je dus installer, dans l’intérieur, une lampe électrique qui permettait de voir quelle était la fiche sortie. Celle-ci éclairait la lampe en paraissant et l’éteignait en disparaissant.

Cette installation terminée et approuvée par des gens du métier et par mon père qui est architecte-entrepreneur, je fis mes débuts en téléphonie. Après avoir étudié un plan de pose qu’un ami me fit sur une planche avec des ficelles et des pointes, j’installai deux petits postes primaires. Je remplaçai plus tard mes appareils par de plus modernes à bonines d’induction. A cette époque je possédais un petit phonographe à cylindres. Il y a dix ans, la machine par-

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leuse n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui; aussi je rêvai un diaphragme reproducteur capable de purifier les ondes sonores sortant de cet appareil chargées de mauvaises vibrations. Après bien des tâtonnements, en combinant un diaphragme de sapin très mince avec un microphone Mildit, j’obtins une audition téléphonique d’une très grande pureté.

Je réussis à munir tous nos becs de gaz de robinets électriques. Ces robinets allument automatiquement le gaz lorsqu’on les ouvre. La négligence de nos employés, q*i souvent fermaient mal ledit robinet, causait de fâcheux courts-circuits; je fis alors une bobine d’extra-courant munie d’un avertisseur de court-circuit.

Mon avertisseur de boîte aux lettres est un petit appareil .qui, posé dans le fond de cette boîte, met en branle une sonnerie électrique dès que le moindre poids vient à y tomber. Une carte de visite suffit. Cet appareil est le plus simple du monde : il se compose d’un pèse-lettres ordinaire, lequel est muni d’un contact très sensible ; il fonctionne très régulièrement...

J’ai eu souvent l’occasion de faire des installations d’électricité chez des clients de mon père. Seul, un demi-ouvrier quelconque pris au hasard à notre atelier de menuiserie m’aide dans mes travaux. Tout en visitant en détail les appartements, comme le ferait un électricien clairvoyant, pour me rendre compte de ce que le client désire y installer et aussi pour faire, dans mon esprit, le plan de ma canalisation de fils, je remarque au passage, sans en avoir l’air, la place des meubles, des tableaux et objets, etc. A partir de ce moment, je travaille seul au besoin dans une pièce, pendant que mon aide s’occupe dans une autre, et je manipule très bien échelles et fils. Il est cependant des cas où il est d’abord indispensable de travailler à deux, et d’autres cas où il faut absolument des yeux. J’ai fait d’assez nombreuses installations dans de très grands appartements et pour des personnes qui ne laissaient rien passer; je les ai toujours satisfaites, et il ne m’est jamais arrivé d’accidents bien graves.

Une installation qui me donna beaucoup de mal est celle que je fis dans la petite église de la Gavotte, près Marseille. J’avais là à poser des fils à une très grande hauteur contre

les murs ; il fallait éviter des tableaux, des statues, des ornements de toutes sortes. Les installations de maisons neuves sont naturellement très faciles, à condition de ne pas être gêné par des ouvriers d’autres corps de métier comme cela arrive souvent.

Tout cela dit, je ne conseillerai pas toutefois à mes camarades d’infortune de choisir comme métier celui de monteurélectricien, non plus que celui de mécanicien pour cycles et autos. Cependant, je crois que l’on devrait pousser les aveugles aux travaux manuels, même s’ils ne doivent jamais gagner leur vie par eux. Famille et amis m’ont toujours encouragé à me débrouiller tout seul. Je suis sûr que si un plus grand nombre d’aveugles développaient leur adresse manuelle, tes résultats obtenus étonneraient bien des gens.

En ce qui concerne mes travaux mécaniques, je dirai simplement qu’après le tandem à pédales et le quadricycle, je montai une moto-sacoche dans un fort tandem ordinaire. J’obtins de très bons résultats avec le tandem-moto. Je montai un tricar léger avec un vieux cadre Werner, etc.

Très fréquemment mes amis viennent me chercher oa m’apportent leurs machines pour que je les répare. On sait qu’au Salon de l’automobile, en 1910, à Paris, je fis, sous les yeux du public, divers travaux de montage, réglage, réparations de bicyclettes et motocyclettes Régence. J’ai construit en partie moi-même mon Tandem-moto Régence actuel. Cette machine m’a valu et me vaut encore des succès. Avec elle, mon pilote et moi, nous sommes classés seconds au meeting automobile du Ventoux en 1911.

Les principaux travaux que j’arrive à très bien réussir en mécanique sont les suivants : montage complet de tous les genres de roues à rayons métalliques tangents (filetage des rayons et perçage des jantes compris); démontage, remontage, réglage, mise au point de tous les genres de moteurs de motocyclettes, ainsi que bon nombre de réparations de moteurs à explosion en général; réparation de pneumatiques de tous les genres. J’arrive très bien à souder les câbles pour transmissions souples de freins et autres.

l’activité physique de laveugle

Pour être singulier, le cas de M. Béraud n’est pas unique. J’apprends qu’à Magdebourg, M. Moünnich a installé des télégraphes et téléphones privés et des éclairages électriques sans avoir fait un réel apprentissage du métier d’électricien. Une habileté de cet ordre, d’ailleurs, bien que l’imagination en soit plus frappée à première vue, me surprend moins, je l’avoue, que l’adresse d’un ébéniste qui ne recule devant aucune des difficultés du métier. Elle est aussi beaucoup moins susceptible d’applications pratiques, car, disons-le encore plus fermement que ne le fait M. Béraud : nos écoles spéciales ne peuvent pas songer un instant à préparer des ouvriers électriciens. Trop de complicités et de bienveillances leur seraient nécessaires, je ne dis pas pour s’acquitter de leurs fonctions proprement dites, mais pour faire face aux difficultés à côté, si je puis dire, par exemple pour circuler au milieu des multiples bibelots que l’ouvrier électricien frôle sans cesse en travaillant. L’aveugle n’est que son propre électricien et au besoin l’électricien de ses amis. Au contraire, tout progrès réalisé par l’aveugle en menuiserie ou en ébénisterie le servira grandement pour la facture des pianos, et l’on sait que beaucoup de nos accordeurs sont en même temps des facteurs.

M. Claudius Démonet tient à Vichy un important magasin de pianos et de lutherie. Occupé pendant tout l’été à fournir les baigneurs de pianos et à parcourir à tandem les campagnes voisines pour y faire de nombreux accords, il consacre la saison d’hiver à la facture.

Alors son atelier et son magasin sont remplis d’instruments démontés, pianos et harmoniums, auxquels il fait les réparations les plus variées. Il tra-

vaille sans le concours d’aucun ouvrier si bien qu’il est facile de contrôler ce qu’il est capable d’exécuter par lui-même. Quiconque le désire peut le voir à l’oeuvre et surprendre ses procédés de travail. On peut admirer aussi chez lui divers ouvrages d’ébénisterie et de lutherie qui sont entièrement de sa main. Nul ne lui rend visite sans être émerveillé des résultats qu'il obtient.

©émonet est aveugle de naissance. Ses parents ignoraient qu’il y eut pour leur enfant des écoles spéciales. Aussi ne reçut-il durant ses premières années qu’une instruction de fortune. Mais un grand besoin d’activité, qui est le salut de l’aveugle, le poussait à prendre beaucoup de mouvement, à toucher et à démonter tous les objets qu’il rencontrait, à apprendre presque seul à jouer de la vielle, puis de la clarinette, surtout à travailler le bois, sans direction mais avec passion.

A neuf ans il n’avait encore que son couteau comme unique instrument. Frappés du parti qu’il en tirait, ses parents lui concédèrent l’usage de quelques outils simples. Il put dès lors fabriquer pour s’amuser des cages d’oiseaux, de petits moulins à vent, un minuscule métier de tisserand, qui faisait l’étonnement de son entourage. On m’assure qu’à douze ans, il était en mesure de se fabriquer de toutes pièces des outils variés tels que : rabots, varlopes, bouvets, outils à moulures, etc., qu’il en faisait pour ses petits compagnons en paiement du bois dont ils le fournissaient, qu’à treize ans et demi il exécuta seul un grand lit style Renaissance qui est conservé dans sa famille.

Durant son adolescence il fabriqua, outre divers travaux d’ébénisterie, des violons et des vielles qu’il vendait aux gens du pays. Il travailla pendant quatre ans, de quinze à dix-neuf ans, chez un menuisier de Langy (Ailier), au milieu de compagnons clairvoyants. Son salaire fut d’abord d’un franc par jour, puis

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s’éleva progressivement jusqu’à deux francs. De dixneuf à vingt-trois ans il fut employé chez un menuisier de Jaligny, qui le rétribua à raison de 65 francs par mois en plus de son coucher et de sa nourriture. Ces salaires étaient, dans la région, ceux des ouvriers clairvoyants du même âge, et, avec un peu moins de rapidité, il est vrai, Démonet parvenait à faire exactement les mêmes travaux qu’eux. Personne en particulier ne coupait le bois avec plus de précision. On assure qu’il a fait absolument seul à cette époque, entre autres meubles ouvragés, une belle commode à pans coupés .avec une plinthe sculptée, et deux armoires à coins grecs, appliques et frontons sculptés.

A vingt-trois ans seulement Démonet fréquenta une école spéciale où il compléta son instruction primaire mais où surtout il commença ses études de facture pour les terminer à Paris, à la maison Focké. Le travail des pianos et des harmoniums devenait dès lors sa principale occupation. C’est l’extraordinaire habileté dont il a fait preuve en facture, plus encore que ses capacités comme accordeur, qui lui a permis d’acheter un important magasin sur le point de sombrer, et de le relever en moins d’un an, en le doublant du principal atelier de réparations qui soit dans toute la région. Aujourd’hui, après quatre ans d’efforts, la maison Démonet est très prospère, et il n’est pas de travaux, quelque compliqués fussent-ils, que ne lui confient ceux qui ont éprouvé ses services. Les pianos entièrement démontés qui encombrent ses deux magasins, les tables d’harmonie décollées, les sommiers séparés des barrages, des pièces d’harmonium éparses et même disloquées, disent éloquemment tout ce que font ses doigts habiles. J’ai vu un spécialiste refuser de croire qu’ils peuvent d'un harmonium à clavier fixe faire un harmonium à clavier transpositeur, qu’ils peuvent préparer eux-mêmes

toutes les pièces de bois et même les ferrements nécessaires.

Démonet travaille en ce moment à la fabrication d’un petit piano à cinq octaves dont les parties principales sont déjà exécutées et qu’il compte bien achever intégralement lui-même.

Des constructions et des réparations si variées ne seraient pas possibles, on le conçoit, si Démonet n’était capable de travailler le fer. Il le travaille, en effet, mais, de ce côté, il se heurte à d’insurmontables difficultés que le bois ne lui oppose pas. Il ne peut toucher le fer rouge. Aussi ne doit-on lui demander ni brasures, ni soudures, l’intervention de l’aide clairvoyant est ici de rigueur.

Aux heures de loisir, qui sont rares, Démonet revient à l’ébénisterie et à la lutherie, ses travaux favoris. Comme échantillons de son habileté en ce genre, on voit chez lui surtout, outre l’une des armoires sculptées dont j’ai parlé plus haut, une mandoline avec bordure en marqueterie ivoire et. ébène, des coffrets en marqueterie, une grande bibliothèque style Louis XVI, munie de quatre portes pleines, surmontées de quatre portes vitrées, et qui orne le fond de son magasin. Une petite table à ouvrage dont le dessus est en noyer frisé avec plate-bande en bois teint, et dont les quatre pieds richement sculptés sont réunis par un croisillon avec vase, a été présentée par lui au concours régional de Jaligny en 1906 et lui a valu une médaille d’argent. Un amateur lui en a offert, m’assure-t-on, deux cents francs.

Démonet est persuadé et répète à tout venant que nous serions moins étonnés de son adresse si nous étions moins ignorants; que si l’on se donnait la peine de diriger sérieusement des aveugles dans le travail du bois, beaucoup l’égaleraient. Son exemple, et quelques autres qu’on en pourrait rapprocher, prouvent du moins qu’il serait possible de faire dans

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cette voie beaucoup plus qu’on ne fait. Je crains pourtant que son cas ne soit un cas d’excep lion.

Les exemples de Béraud et de Démonet, pour remarquables qu’ils soient, ne nous en montrent pas moins les obstacles insurmontables auxquels se heurte l’activité de l’aveugle. Nous les retrouverions chez tous les sujets1 : ce sont la difficulté d’adaptation au milieu et la lenteur. Là sont les infériorités irrémédiables de l’aveugle, et non dans l’impuissance radicale qu’on lui prête.

C’est que la cécité coupe la principale des communications de l’homme aux choses, ou plutôt le laisse en rapport seulement avec des objets en petit nombre et avec les objets les plus proches. Au travail normal s’ajoute donc presque toujours la nécessité de

1. M. Gorlia nous a donné des détails très circonstanciés sur les travaux dont il s’est acquitté durant les dix années où il a fait le métier de brasseur. (Le Valentin Haüy , mai 1911.) Nous avons aussi des informations sur les procédés employés par un tailleur de cristaux aveugle, M. Raemaker. (Le Louis Braille , 1894, p. 18.) On a parlé d’un aveugle habile à tailler la vigne et à greffer les arbres fruitiers, qui, grâce à son art, aurait assuré la subsistance de ses parents âgés et la sienne propre. (Le Louis Braille , février 1891.)

Il est regrettable que nous n’ayons aucune monographie précise sur les procédés de travail employés par le coutelier aveugle qui vient de mourir. Il a exercé sa profession à Paris sous les yeux du public pendant bien des années. Mettre en mouvement sans aucune aide une meule actionnée par un moteur à gaz, repasser des lames de couteaux, sont évidemment des jeux pour un aveugle quelconque. Mais il était capable de fabriquer des articles très variés. Bien que, comme les autres couteliers, il reçût habituellement de Thiers ses lames toutes prêtes, il a devant moi coupé des lames d’acier sur son étau, les a redressées et amincies sur son enclume, en a limé et taillé les extrémités. Il m’a assuré que sans aucun secours il faisait la trempe et resaisissait avec des pinces sa lame rouge dans le fourneau. Mais, ce qui m’a le plus frappé, c’est la précision avec laquelle

rétablir cette communication. La pensée qui est tout intérieure est aussi souple et rapide chez l'aveugle que chez le voyant. Il en est de même des mouvements des plus simples. Mais, plus il veut s’extérioriser pour agir au dehors, plus la tâche supplémentaire est compliquée.

Quand les objets à manier sont multiples, dispersés, changeants, la suppléance des sens n’arrive pas à le mettre en contact avec eux dans les conditions requises. La difficulté de prendre connaissance rapidement d’un milieu et de s’y adapter, l’écarte de bien d’autres métiers tout autant que du métier d’électricien.

Il en reste assez sans doute qui s’exercent dans un milieu déterminé, toujours le même et relativement peu complexe. Là du moins la suppléance permettra à l’aveugle de rétablir la communication de lui aux choses, mais on conçoit, qu’à cause de cette nécessité,

il ajustait les pièces et ressorts au nombre de sept, de neui ou davantage, dont il composait le manche d’un petit canif. Il les avait lui-même coupées, ces pièces, dans l’ivoire, dans la corne, dans le cuivre, dans le fer. Il avait fixé les dimensions de chacune, marqué l’emplacement des clous. La moindre erreur dans ses mesures très minutieuses eût suffi à tout fausser ; mais il n’y avait pas d’erreur et le canif fonctionnait parfaitement. Ceux de ses clients que j’ai interrogés étaient fort satisfaits de son travail dans tous les genres. Pourtant il ne parvenait pas à gagner sa vie parce qu’il travaillait trop lentement.

M. Person, aveugle depuis l’âge de dix ans, a appris seul l’horlogerie en démontant et en remontant des horloges. Il s’est acquitté de nombreux travaux en ce genre, a entretenu pendant dix-sept ans la grande horloge de l’atelier des aveugles situé rue Jacquier à Paris, et aux Quinze-Vingts où il demeure actuellement il a fait, m’assure-t-on, une centaine de réparations. Une montre comporte des ressorts trop fins pour lui, mais il estime que tout aveugle qui a le goût de la mécanique, de l’adresse, de l’ordre et de la patience pourrait, comme lui-même, apprendre à nettoyer et réparer la grosse et la moyenne horlogerie. Il y emploierait seulement quatre fois plus de temps qu’un ouvrier clairvoyant.

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l’habitude se conctracte avec plus de peine, et qu’une fois contractée elle ne produise qu’incomplètement ses effets ordinaires qui sont de rendre l’acte plus rapide et plus facile.

Voilà pourquoi, bien qu’il soit capable de faire beaucoup de choses par lui-même, l’aveugle a tant de mal à gagner sa vie comme ouvrier. Par la suppléance des sens, soit par la suppléance directe qui n’est qu’une interprétation meilleure des sensations de tous, soit par la suppléancekindirecte qui fait usage d’un intermédiaire pour traduire en signes tangibles les signes visibles interprétés par le voyant, il parvient à tourner un nombre considérable de difficultés qui semblent devoir lui barrer la route. Mais pour tourner les obstacles, il faut plus de temps que pour les franchir. Plus on observe son activité, plus on se persuade que la lenteur de ses mouvements est pour lui l’entrave principale. Son travail est irréprochable, mais il est en général trop lent pour le nourrir.

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