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CHAPITRE IX

Les images spatiales iesues du toucher.

Pour que cette activité si complexe, dont nous venons de voir quelques aspects, lui soit possible, l’aveugle a évidemment besoin de représentations qui commandent ses mouvements. Il nous faut pénétrer dans Pâme de l’aveugle, et nous demander ce que sont ces représentations. Sont-ce des images musculaires liées entre elles par des rapports temporels? Sont-ce des images d’ordre spatial? L’introspection répond sans hésiter; les unes et les autres assurément, mais surtout des images spatiales. Logiquement d’ailleurs, si les unes et les autres suffisent à rendre compte des modalités les plus simples de l’action de l’aveugle, il est clair que les plus compliquées s’expliquent plus aisément par des représentations spatiales. Mais que peuvent être ces représentations spatiales issues du toucher?

LES IMAGES SPATIALES ISSUES DU TOUCHEE 15t

Il n’est pas de question qui soit plus fréquemment posée à l’aveugle par les clairvoyants réfléchis que celle-ci : de quelle manière vous figurez-vous tel ou tel objet, une chaise, une table, un triangle? Quelle représentation en avez-vous? Ils sentent que chez l’aveugle le mobilier de l’esprit doit être tout autre que chez eux.

L’aveugle n’imagine pas, disait Diderot dans sa Lettre sur les Aveugles , car, pour imaginer, il faut colorer un fond et détacher de ce fond des points, en leur supposant une couleur différente de celle du fond. Restituez à ces points la même couleur qu’au fond, à l’instant ils se confondent avec lui, et la figure disparaît; du moins, c’est ainsi que les choses s’exécutent dans mon imagination; et je présume que les autres n’imaginent pas autrement que moi. Lors donc que je me propose d’apercevoir dans ma tête une ligne droite, autrement que par ses propriétés, je commence par la tapisser en dedans d’une toile blanche, dont je détache une suite de points noirs placés dans la même direction. Plus les couleurs du fond et des points sont tranchantes, plus j’aperçois les points distinctement, et une figure d’une couleur fort voisine de celle du fond ne me fatigue pas moins à considérer dans mon imagination que hors de moi, et sur une toile.

Et, trente-quatre ans après, en relisant, peu avant de mourir, son œuvre de jeunesse, il ajoutait :

J’avoue que je n’ai jamais conçu nettement comment elle (Mélanie de Salignac, jeune fille aveugle) figurait dans sa tête sans colorer. Ce cube s’était-il formé par la mémoire des sensations du toucher, son cerveau était-il devenu une espèce de main sous laquelle les substances se réalisaient, s’était-il établi à la longue une sorte de correspondance entre deux sens divers?... Qu’est-ce que l’imagination d’un aveugle ?

Le sens commun est sur ce point absolument de l’avis de Diderot. Il ne conçoit pas que l’aveugle puisse avoir dans l’esprit des images concrètes des

objets qui l’entourent. Comment les aurait-il puisque l’appareil photographique qui les transmet lui fait défaut? Comme pour la plupart des individus la masse des images visuelles occupe presque constamment le champ de la conscience, de là à dégarnir de tout contenu sensible le cerveau de l’aveugle, à n’y laisser que de pures idées, il n’y î qu’un pas vite franchi. Sans le savoir, à la manière de Diderot, le sens commun est sensualiste et pour lui fatalement la perte d’un sens entraîne dans toute la masse mentale de profondes perturbations. Quand on songe à l'importance des images dans l’exercice de la pensée, au rôle qu’elles jouent dans la vie affective et dans le vie esthétique on ne s’étonne pas que tant de clairvoyants, qui en privent les aveugles ou à peu près, se représentent si volontiers leur cerveau comme engourdi dans une perpétuelle torpeur.

Diderot, qui était un philosophe et un souple esprit, échappait sans doute à ces conclusions extrêmes du vulgaire. Il avait d’ailleurs devant lui l’aveugle du Puiseaux et il entretenait ses lecteurs de Saundersoa, deux aveugles cultivés dont il fallait bien comprendre la riche intelligence. Il le fît en faussant les faits pour les plier à ses théories et pour rester conforme aux données du sensualisme encore rudimentaire de son ami Condillac.

Pour ce sensualisme-là, l’image est le décalque de la sensation. Taine, le continuateur de Condillac, bien qu’il représente une doctrine singulièrement assouplie, ne professe-t-il pas encore que les images sont « les exactes reproductions de la sensation »? « Voilà, dit-il par exemple, en parlant d’elles, un second groupe de sensations, si semblables aux premières qu’on peut les appeler sensations reviviscentes, et qui répètent les premières comme une copie répète un original ou comme un écho répète un son. A ce titre, elles ont les propriétés des premières,

elles les remplacent en leur absence, et, faisant le même office, elles doivent donner lieu au même travail mental. » '

Puis donc, pense Diderot, que l’aveugle-né n’a exploré le monde extérieur que par le toucher, ses images conserveront nécessairement les caractères des sensations tactiles et musculaires qui les ont engendrées. Et le voici qui s'efforce de se les représenter :

Quoique la sensation soit indivisible par elle-même, elle occupe, si on peut se servir de ce terme, un espace étendu, auquel l’aveugle-né a la faculté d’ajouter ou de retrancher par la pensée, en grossissant ou diminuant la partie affectée. Il compose, par ce moyen, des points, des surfaces, des solides ; il aura même un solide gros comme le globe terrestre, s’il se suppose le bout du doigt gros comme le globe et occupé par la sensation en longueur, largeur et profondeur.

Et, après avoir observé que, par suite de cette localisation des images tactiles et des impressions qu’elles causent dans les organes du toucher, un aveugle-sourd serait nécessairement tenté de placer le siège de famé au bout des doigts, et non dans la tête, de faire des doigts le théâtre de la pensée, il ajoutait : « Les sensations qu’il aura prises par le toucher seront pour ainsi dire le moule de toutes ses idées et je ne serais pas surpris qu’après une profonde méditation il eût les doigts aussi fatigués que nous avons la tête. »

Diderot ne prive donc pas l’aveugle de représentations concrètes, mais il admet une hétérogénéité complète entre son imagination et celle du clairvoyant. Il creuse un fossé entre leurs conceptions du réel et entre leurs formes de pensée. Tout est, par conséquent, pour lui, problème dans l’intellect de l’aveugle, et la faculté de construire des images dont il le gratifie est sans doute fort médiocre car ce

ne doit pas être pour l’esprit une petite entrave que d’être arrêté dans toutes ses démarches par le lourd bagage des modalités du toucher dont toutes les opérations sont si lentes, comparées aux opérations de la vue.

Je vais essayer de montrer que ces entraves n’existent pas ou, tout au moins, sont beaucoup moins grandes qu’on ne le suppose. Nous rencontrerons dans le cerveau de l’aveugle des images spatiales, pauvres sans doute, mais très concrètes, que les psychologues ont toujours négligé d’étudier et qui, dans bien des circonstances de la vie intellectuelle et même de la vie active, sont les substituts naturels des images visuelles.

L’image que l’aveugle reçoit par le toucher se dépouille en effet aisément des caractères qui constituent les modalités propres de la sensation tactile, et elle en diffère profondément. Le résidu qu’elle en retient, s’il ne comporte pas la couleur absolument étrangère aux nerfs tactiles, et s’il est par conséquent moins riche que le contenu de l’image visuelle, pourrait bien ne renfermer souvent aucun élément qui ne soit dans l’image visuelle et coïncider presque avec elle.

Prenons une chaise, par exemple. L’œil l’embrasse d’un seul regard et dans le minimum de temps possible il en perçoit toute la structure. Le doigt, au contraire, explore lentement et méthodiquement toutes les parties, et ce n’est qu’à la suite d’un travail de juxtaposition que l’objet, progressivement construit, apparaît dans son ensemble. Le caractère de la sensation tactile est d’être analytique et successive, tandis que la sensation visuelle est synthétique et instantanée.

Ce n’est pas tout : les contours de la chaise pour l’œil sont déterminés par une impression de coloration, et c’est la couleur qui, immédiatement projetée hors de l’œil et objectivée, marque en chaque point la frontière exacte entre l’objet et le milieu où il plonge. Pour le toucher, c’est l’impression de résistance qui fournit la même limite, impression complexe, comme on sait, qui comporte le jeu des muscles et des nerfs tactiles, et qui est généralement localisée avec netteté dans ces organes.

Les deux ordres de sensations apparaissent donc avec des modalités bien différentes. Mais si, une heure après l’avoir palpée, je cherche dans ma conscience le souvenir de la chaise évanouie, cette fois je n’en suis plus par la pensée un à un chacun des barreaux. Je ne la reconstruis pas au moyen d’images fragmentaires et successives. Elle apparaît immédiatement et d’une seule venue dans ses parties essentielles, avec son siège, son dossier, ses quatre pieds, les barreaux qui les relient. Ce n’est pas un défilé, même rapide, de représentations, dans lequel les différentes parties viendraient s’ajouter les unes aux autres dans le même ordre que lors de la sensation première mais avec une vitesse cent ou mille fois plus grande. C’est un jaillissement. La chaise surgit d’un bloc dans la conscience. Ses éléments divers y coexistent avec une parfaite netteté. Elle s’y dresse avec une réelle complexité. Je ne saurais plus dire dans quel ordre les diverses pièces en ont été perçues, et il m’est aussi aisé de les détailler dans un ordre différent.

Le témoignage de tous les aveugles sur ce point est concordant. Ce n’est pas là une particularité individuelle mais un fait d’expérience constante, et, j’ajoute, un fait de grande conséquence. Si l’aveugle était assujetti à la nécessité de rebâtir chacune de ses images, il en résulterait un ralentissement fatal dans l’exercice

de toutes ses fonctions mentales. Sa pensée et son émotivité seraient alourdies, si je puis dire, de même que son action est rendue moins vive par la cécité.

L’impression de résistance, dans bien des cas, n’est guère moins dépouillée que le caractère analytique. J’imagine la chaise sans évoquer ma main, indépendamment de toute sensation dans les muscles des doigts. Sans doute il ne m’est pas difficile de rappeler ces sensations éteintes et de les agglutiner à l’image, mais spontanément elle se présente toute dégagée de leur cortège encombrant. Dans une enquête qui a été faite en Allemagne sur les images des aveugles-nés, et dons nous aurons occasion de reparler4, on a constaté que jamais la sensation des mouvements qui accompagnent le toucher ne monte à la conscience avec la représentation. L’aveugle ne songe pas plus aux muscles de sa main que le voyant aux muscles de ses yeux1 2. Tous les sujets sont absolument affirmatifs. L’aveugle n’enfle point l’extrémité de son doigt au volume de la chaise.

Quel est donc le résidu de ce travail, et que restet-il, dans de semblables images, de la sensation qui les a engendrées? Notre réponse variera naturellement suivant les cas et les individus. La limite vers laquelle elles tendent toutefois, et que, à interroger simplement fintrospection, elles semblent atteindre, c’est la forme pure. Bien souvent seule la forme de l’objet se détache dans la conscience, non toutefois l’idée d’une forme, mais une forme concrète, une forme dessinée.

D’où provient sa réalité? D’impressions de résistance? d’images kinesthésiques? Le raisonnement

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