‹ Le Monde des Aveugles: Essai de PsychologieChapitre 16 sur 29 · Voir ci-dessous, p · texte numérisé non relu

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2. Ce travail de dépouillement commence d’ailleurs déjà da^3 la sensation. A mesure que l’attention se concentre davantage sur le travail de construction de l’objet, elle se détourne de plus en plus des impressions subjectives qui l’accompagnent.

m’oblige bien à lui reconnaître cette origine car elle ne peut venir d’ailleurs. Si j’insiste sur ma représentation, si je la serre de près, j’évoque des impressions tactiles et musculaires qui viennent s’y adjoindre et la consolider. Mais à interroger les données immédiates de ma conscience je n’y découvre d’abord qu’une forme pure. A constater qu’il y faut bien admettre un autre élément, j’éprouve la même surprise que le sens 'Commun quand on lui révèle qu’un objet n’est rien que la somme des sensations perçues.

Pour le clairvoyant, l’image d’une chaise n’est à l’origine qu’une tache colorée, tout comme l’image d’un arc-en-ciel. Avec l’expérience pourtant, grâce aux impressions de tout genre qui viennent s’associer autour d’elles, ces deux images prennent une valeur différente. Une réalité est perçue derrière la tache qui représente la chaise tandis que celle qui figure l’arcen-ciel n’est plus considérée que comme un jeu de lumière. La résistance est donc impliquée dans l’image de la chaise, elle y est donnée sans y être directement perçue, si je puis dire, sans qu’il y ait accompagnement d’impressions musculaires conscientes. A l’analyse la résistance semble avoir une part analogue dans les images de l’aveugle, n’y être donnée qu’à titre secondaire et comme impression associée.

Je prends en imagination deux vases de mêmes dimensions que je remplis également l’un d’eau, l’autre de gravier*, puis je les place devant moi, à quelques centimètres, et je compare les images que me donnent les deux surfaces ainsi obtenues. La différence que je perçois immédiatement entre elles n’est pas une différence de résistance, mais une différence de forme : la surface du gravier m’apparaît non comme plus consistante, mais comme inégale, irrégulière, tout en saillies et en creux. Je remplace alors le gravier par un bloc de glace dont la surface unie

pourra être identique à celle de l’eau. Sans doute avant peu de temps le bloc de glace se seradurci sous mon doigt tandis que l’eau cédera sous la pression; je puis néanmoins saisir un moment où les deux images m’apparaissent comme identiques, libérées de matérialité tactile.

Cette double faculté d’unification et d’épuratioL des images en vue de les rendre à la fois plus conformes au réel et plus maniables pour l’esprit, est naturellement très variable. Elle varie avec les sujets — et chez les aveugles, comme chez les clairvoyants, les représentations diffèrent beaucoup d’individu à individu — elle varie aussi suivant les objets. Les objets les plus petits, ceux qui tiennent dans la main, ont une tendance marquée à conserver leurs modalités tactiles. Là, en effet, aucun effort de synthèse ne vient les contrarier. Je me suis toujours représenté les chiffres sous la forme des images tactiles au moyen desquelles le système Braille les figure, et il me semble que la plupart des aveugles dont la mémoire tactile est développée font de même.

Les cartes de géographie en relief que j’étudiais enfant me sont, elles aussi, toujours revenues à l’imagination tout imprégnées d’impressions tactiles et musculaires; au moins sitôt que je m’efforce d’en suivre mentalement les détails avec quoique précision, j’ai le sentiment que je les touche. Et je ne m’en étonne guère car elles sont chargées de trop de lignes enchevêtrées et de trop de points divers, destinés à figurer les villes, les frontières et les accidents du terrain pour que tout ce maquis si complexe puisse dans son ensemble être représenté dans mon imagination. J’ajoute qu’une carte de géographie

reste en marge de la vie. Pour qui n’est pas géographe elle ne se mêle pas aux occupations quotidiennes. Elle est non le réel lui-même, que fesprit doit manier et modifierpour agir, mais une traduction du réel et d’un réel trop vaste pour que notre imagination ait besoin de l’étreindre coutumièrement en vue de l’action.

Si j’entends nommer les Alpes, des représentations diverses pourront surgir devant moi : si la phrase invite à les concevoir dans leur ensemble j’aurai de préférence une image tactile, non certes une image obtenue en supposant l’extrémité de mon doigt étendue én longueur, en largeur et en hauteur aux proportions des Alpes, mais une image d’une suite de gros points massifs pareille à celle par laquelle ma carte d’Europe présentait la chaîne des Alpes à mon index. Si le contexte parle de tourisme et d’excursions, j’aurai plutôt une représentation musculaire d’une pente escarpée et dure à gravir. En aucun cas, je crois, une image spatiale, synthétique et épurée d’éléments tactiles ne s’offrira à moi.

Au contraire, les objets d’usage courant, pourvu que leurs dimensions ne soient pas trop considérables ni leur complexité trop grande, les tables, les chaises, les fauteuils, les meubles de toute nature, les appartements dans leur ensemble, se présentent à moi d’un seul bloc et sans déchet excessif dans leur contenu. Il serait intéressant de mesurer expérimentalement jusqu’où peut aller la complexité de ces images, tâche délicate d’ailleurs, car l’imagination ne renonce pas à saisir les objets qu’elle ne peut étreindre, elle les dégrade seulement plus ou moins suivant les besoins pour les adapter à ses prises. Quant aux objets de petite dimension et de structure simple, même ceux qu’il est facile de tenir dans la main, lorsqu’ils sont d’un emploi courant et reviennent constamment dans la pensée, au moins chez moi ils

ont une forte tendance à se dégager eux aussi de leurs particularités tactiles, bien qu’aucun travail de synthèse ne soit ici nécessité par l’expérience et ne favorise, par conséquent, cette épuration.

Bien des circonstances influent donc sur l’élaboration des images spatiales de l’aveugle, et en particulier l’expérience individuelle qui nous invite à donner plus ou moins d’importance à tel ou tel élément de la représentation. Mais le facteur essentiel de transformation semble bien être l’activité de l’esprit qui taille dans nos conceptions et nos images, les rognent ou les enrichit à son gré en vue de leur utilisation pour la pratique de la vie.

11 se passe ici quelque chose d’analogue à ce qui se produit dans l’élaboration des images génériques. Pour se former la représentation de la table en général, l’esprit dégage, parmi les qualités sensibles qui lui sont fournies en abondance par la perception de tables concrètes celles qui sont essentielles, je veux dire celles par lesquelles la table remplit sa fonction pratique et sert les fins de l’homme. Celles-là sont vraiment représentatives et l’intuition les révèle. Les autres sont des qualités de luxe que l’imagination ne retiendra que pour passer de la connaissance de la table en général à la distinction des diverses tables. L’esprit de l’aveugle semble travailler de même sur les sensations tactiles brutes qui lui sont offertes du monde extérieur. Il les dégrossit en mettant à part, pour les retenir, les qualités qui sont constamment utiles pour la pratique, je veux dire les qualités de forme, en les synthétisant parce qu’elles sont beaucoup plus propres à l’action lorsqu’elles se présentent à la pensée dans leur ensemble, et en réduisant tous les éléments de la sensation qui sont des entraves au maniement facile de l’image et à son utilisation par conséquent.

Quoi qu’il en soit, le fait essentiel est que l’aveugle

dispose, lui aussi, d’images étendues, synthétiques, très souples, très mobiles, de ce que j’appellerais volontiers une véritable vue tactile.

Le mot de vue est le seul qui rende ces apparitions qui surgissent dans le cerveau, libres de toute impression musculaire consciente, de toute représentation des doigts ou des mains, moins riches sans doute, moins complexes, moins étendues surtout considérablement que les images visuelles, mais comme elles unes et multiples à la fois, perçues tout entières et jusque dans leurs détails par l’œil intérieur de la conscience.

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