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CHAPITRE X

L’espace tactile et l’espace visuel*

Sommes-nous en droit, dès lors, de dire que l’espace de l’aveugle est le même que l’espace du clairvoyant? Il le semble, et jamais le sens commun n’a établi une distinction entre l’espace tactile et l’espace visuel.

Elle est due à certains philosophes qui, confiants dans leur logique et dédaigneux de l’expérience, affirment que si les aveugles-nés peuvent se servir des mots grandeur, forme, position, distance, comme les personnes normales, ces mots n’ont pas pour eux le même sens; que le mot distance, par exemple, désignera pour eux les sensations tactiles et musculaires qu’ils éprouveront en allongeant le bras vers un objet, ou le nombre de pas qu’ils feraient pour atteindre un objet plus éloigné, ou le temps qu’il leur faudrait pour l’atteindre, ou la faible impression que produirait sur leur oreille le bruit d’une parole éloignée.

La différence apparaît comme si profonde à M. Bourdon, par exemple, qu’il écrit :

Les sensations tactiles de forme diffèrent essentiellement des sensations visuelles qui leur correspondent, et l’aveugle-né opéré qui passe des premières aux secondes est d’abord aussi dépaysé que pourrait l’être un sourd qui aurait appris

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à distinguer par la vue un violon d’une flûte et auquel on demanderait, après qu’il aurait recouvré l’ouïe, d’essayer, les yeux fermés, de ‘reconnaître chacun de ces instruments aux sons qu’il émettrait.

Ne perdons pas de vue que l’étendue est en relation non avec la spécificité des nerfs visuels et tactiles, mais bien plutôt semble-t-il, avec la disposition de ces nerfs dans chaque organe et avec leurs rapports à certains systèmes de muscles.

S’il est, écrit M. Lechalas, un résultat que, en dehors de toute théorie, on puisse considérer comme définitivement acquis, grâce aux travaux de la psychologie expérimentale, c’est la nécessité du concours, pour la perception précise de l’étendue, des sensations musculaires avec les sensations tactiles ou visuelles... Mais l’union des sensations visuelles ou tactiles avec des sensations musculaires ne suffit pas pour nous faire percevoir les objets étendus avec précision * il faut encore que chaque point de l’objet puisse impressionner un point déterminé de l’organe sensoriel. Réunissant les deux conditions dans un seul énoncé, nous pourrons dire que la vue et le tact ne nous donnent une perception bien nette que si les mouvements de l’organe permettent aux divers points de l’objet d’impressionner successivement la partie sensible, tout en assurant la correspondance d’un point de l’objet à un point de l’organe.

La surface cutanée ne nous donne immédiatement que deux dimensions; c’est au moyen des mouvements des muscles que nous y joignons la perception claire des formes et aussi la troisième Anension. A prendre les choses en gros, et à négliger quelques dispositifs particuliers de l’œil qui constituent sa supériorité, tout se passe de même pour la vue. La rétine, qui fournit deux dimensions, n’est qu’une surface cutanée dont les fibres nerveuses sont exceptionnellement sensibles et deux cents ou trois cents fois plus nombreuses que sur l’extrémité de la langue, c’est-

à-dire que sur la surface où elles sont le plus denses. Les Allemands l’appellent Netzhaut , peau-rétine. L’acuité visuelle se mesure par la distance la plus faible qui sépare deux images rétiniennes perçues comme distinctes, de même que l’acuité tactile se mesure à l’écartement minimum des branches de l’esthésiomètre pour lequel les deux pointes sont senties distinctement. Et quant à la perception de la troisième dimension et à celle des formes, elles sont rendues possibles par les mouvements des muscles de l’œil qui jouent un rôle analogue à celui des mouvements des muscles des doigts et des membres.

Les principales théories aujourd’hui reçues sur la genèse des sensations visuelles et tactiles ne font que poursuivre ce parallélisme. De l’aveu de presque tous les philosophes un travail psychologique est nécessaire pour parachever les sensations spatiales de la vue, et personne ne niera qu’il en failfe un aussi pour tirer l’étendue tactile synthétique, telle que nous venons d~ la trouver dans les représentations des aveugles, des données successives du toucher. Ce travail psychologique pour les uns est surtout de nature logique; pour les autres il consiste dans des associations entre les données de la vue et celles du toucher.

Or, si nous admettons l’intervention d’opérations logiques, elles procèdent d’un même esprit qui agit sur les deux sens pour une même fin : se procurer de part et d’autre un milieu spatial où il puisse projeter ses représentations. Ce ne sont donc pas ces opérations logiques, suivant toute apparence, qui introduiront entre les deux espaces un élément de divergence.

Si nous croyons au contraire, avec la plupart des psychologues, à une synthèse entre les données du tact et celles de la vue, nous supposons, semble-t-il, que les éléments composants sont de même nature,

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autrement le composé n’aurait pas l’homogénéité que nous lui reconnaissons. D’ailleurs on a toujours et tout naturellement pensé que la part propre de la vue dans le composé devait être cherchée dans le caractère synthétique des représentations spatiales. Or puisque nous retrouvons aujourd’hui dans l’étendue tactile dépourvue de tout secours de la vue précisément ce même caractère synthétique qui semblait ne pouvoir appartenir qu’à la vue et faire la différence entre les deux étendues, n’y a-t-il pas lieu de penser qu’elles se ressemblent beaucoup?

Assurément ce ne sont là que des vraisemblances et je reconnais volontiers que le doute pourra toujours se glisser entre les mailles d’un tel raisonnement. L’expérience a plus de valeur probante. Or elle montre péremptoirement que l’espace des aveugles, aussi bien que celui des clairvoyants, est caractérisé par trois dimensions en longueur, largeur et profondeur, et qu’il aboutit dans la pratique aux mêmes résultats, qu’il donne lieu en particulier à la même géométrie, et que beaucoup d’aveugles, à l’exemple de Saunderson, font preuve d’aptitudes pour l’étude de la géométrie. Voilà des présomptions qui ne manquent pas de force.

On ne saurait objecter ce fait que les aveugles-nés auxquels l’opération de la cataracte donne soudainement la lumière ne distinguent pas immédiatement une sphère d’un cube, ou plutôt, s’ils les distinguent, sont incapables de dire quelle est la sphère et quel est le cube. On a longtemps conclu de cette observation, répétée sur nombre de sujets, que la vue ne perçoit pas directement l’espace, mais seulement des signes que, par association avec des sensations spatiales tactiles, nous interprétons en fonction de l’espace, et que par conséquent l’espace est exclusivement fourni par le toucher. Avec raison, je pense, cette interprétation semble être abandonnée aujourd’hui par presque tous

les psychologues. L’œil paraît bien fournir lui aussi la perception de l’espace. Mais il ne serait pas plus légitime de tirer des mêmes faits cette autre conclusion que l’étendue tactile est autre que l’étendue visuelle sans quoi elle serait aussitôt reconnue par la vue.

La vérité est que l’œil, pour percevoir l’étendue, a besoin de faire son éducation, d’apprendre à faire jouer ses muscles et à interpréter leurs mouvements. Au début il ne voit que deux dimensions, et même il les voit imparfaitement, et toute perception de la profondeur semble lui échapper. Tous les opérés sont d’accord pour déclarer que d’abord les objets leur semblent toucher leurs yeux. ïl est bien vrai que quelques partisans de l’école nativistique, MM. Janet et Dunan par exemple, ont imaginé un ingénieux moyen de réduire à néant leur témoignage. Ils ont supposé que dans la bouche de ces aveugles de la veille le mot toucher n’avait qu’une valeur métaphorique, et que, ignorants encore de la sensibilité propre de la vue, ils ne pouvaient, lorsqu’elle leur est soudainement révélée, la désigner que par un terme emprunté à leurs sensations habituelles. Mais c’est là vraiment se faire une conception trop fantaisiste et trop commode de la psychologie de l’aveugle. Quelques-uns de ces opérés, celui de Franz, par exemple, ont montré par leurs réponses qu’ils étaient intelligents. L’aveugle, sans doute, ignore ce que c’est que voir, mais il sait qu’une différence essentielle existe entre voir et toucher, c’est que l’on voit de loin tandis qu’on ne touche que de près. Quand donc il répond « les objets touchent mes yeux » alors qu’on lui demande s’il les voit et où il les voit, ne doutons pas qu’il ne donne au mot toucher sa valeur propre. Son œil a donc besoin d’une expérience qui lui manque encore pour coordonner tous les mouvements de ses muscles en vue de la perception complète.

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Et, de même, le , toucher lui aussi a besoin d’une éducation. L’enfant ne discerne pas avec précision la forme d’une cuillère qu’on lui met dans la main plus que si on la lui présentait aux yeux, il lui faut apprendre à diriger et à coordonner les mouvements de ses muscles de la main comme les mouvements de ses muscles de l’œil. Imaginons par hypothèse un sujet privé du toucher depuis sa naissance qui viendrait à le recouvrer tout à coup. Sans aucun doute il serait incapable au moment de la guérison de reconnaître en fermant les yeux les objets dont la vue lui serait familière. Il ne saurait pas les explorer et bâtir une représentation d’ensemble avec ses sensations partielles. Il ne suivrait pourtant aucunement de son incapacité qu’il se trouvât , en ce qui concerne l’étendue visuelle, dans la situation d’un sourd guéri subitement auquel on demanderait de distinguer à l’audition des instruments de musique : laissez-le écouter, les yeux fermés, pendant mille ans, il ne sera pas plus avancé qu’au premier jour. iUen ne prouve qu’il en irait de même du malade que nous avons supposé.

Je ne vois donc rien dans les faits qui empêche d’admettre qu’une étroite parenté unit les représentations spatiales des clairvoyants et celles des aveugles. Nous nous heurtons pourtant ici à deux théories qui comptent l’une et l’autre des partisans. La plus ancienne, qui repose essentiellement sur une observation de Platner, bien qu’elle soit en fait antérieure à Platner et remonte à Leibniz, donne à l’œil seul la perception de l’espace, et affirme que le toucher,, réduit à ses seules forces, ne saurait nous fournir aucune idée de l’étendue. L’autre, toute récente, qui est due à M. Dunan, accorde bien au toucher la faculté de percevoir un espace, mais estime que cet espace est radicalement hétérogène à l’espace visuel et lui est irréductible.

Pour ce qui est de l’idée, nous dit Platner, que nous pourrions, sans le secours de la vue, nous faire de l’espace ou de l’étendue, l’observation méthodique d’un aveugle-né, que j’ai entreprise depuis, en m’attachant spécialement aux points controversés, et que j’ai continuée pendant trois semaines entières, m’a de nouveau convaincu que le tact réduit à lui-même ignore entièrement tout ce qui a rapport à l’étendue et à l’espace, qu’il ne sait ce que c’est, pour une chose, que d’être localement hors d’une autre et, pour tout dire en un mot, que l’homme privé de la vue ne perçoit absolument rien du monde extérieur, si ce n’est l’existence d’un principe actif, distinct du sujet sentant sur lequel il agit, et, avec cette existence, celle d’une simple pluralité — dirai-je de choses ou d’impressions? (Je me rencontre ici avec M. Tiedmann, Sur la nature de la Métaphysique, dans le 1er fascicule des Mémoires de Hesse, p. 119). En réalité, c’est le temps qui fait, pour l’aveugle-né, fonction d’espace. Eloignement et proximité ne signifient pour lui que le temps plus ou moins 1ol6, le nombre plus ou moins grand d’intermédiaires dont il a besoin pour passer d’une sensation tactile à une autre. L’aveugle-né parle la langue du voyant, ce qui est très propre à nous tromper et m’a trompé moimême au début de mon enquête : mais, en réalité, il n’a aucune notion des choses extérieures les unes aux autres; et (mon observation sur ce point m’a paru décisive), si les objets ou les parties de son corps qui entrent en contact avec eux ne faisaient pas sur ses nerfs tactiles des impressions d’espèce différente, il prendrait tout ce qui est hors de lui pour une seule chose qui exerce sur lui des actions successives, une plus forte, par exemple, lorsqu’il applique sa main sur une surface que lorsqu’il n’y pose qu’un doigt, une plus faible lorsque sa main effleure une surface ou lorsque ses pieds la parcourent. Si, dans son propre corps, il distingue une tête et des pieds, ce n’est pas du tout en vertu de la distance qui sépare ces deux parties : c’est uniquement par les sensations tactiles qui lui viennent de l’une et de l’autre et dont il apprécie les différences avec une finesse incroyable : c’est aussi à l’aide du temps. Il en est

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de même des corps étrangers, dont les figures ne se distinguent pour lui que par le- genre d’impressions tactiles qu’elles produisent, le cube, par exemple, avec ses angles et ses arêtes, affectant le sens du tact autrement que la sphère.

Que de discussions et de raisonnements ont été bâtis sur cette page ! Récemment encore, M. Lachelier, avec l’admirable puissance dialectique qu’on lui connaît, y accrochait toute une longue chaîne de déductions savantes. On la discute, on la commente, on ne la contrôle pas. Montaigne avait singulièrement raison de dire : « Les hommes, aux faits qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison qu’à en chercher la vérité : ils laissent là les

choses et courent aux causes Suivant cet usage

nous savons les fondements et les moyens de mille choses qui ne furent onques, et s’escarmouche le monde en mille questions desquelles et le pour et le contre est faux. »

En vérité nous sommes peu exigeants pour Platner et nous nous contentons à bon marché si ses procédés d’observation nous satisfont. A quelles réponses de son sujet a-t-il reconnu son impuissance radicale à penser suivant la catégorie de l’espace? D’après quels faits a-t-il bâti sa conviction ? Platner ne prend pas la peine de nous le dire. L’expérience pourtant , semble-t-il, était assez délicate à conduire et portait sur des faits assez difficiles à observer pour que nous ayons le droit et le devoir de demander des précisions. N’avons-nous pas à redouter que Platner, qui était un disciple de Leibniz et qui avait déjà publié son sentiment sur le problème de la perception de l’espace, n’ait été troublé dans son examen par ses idées préconçues? Précisément sur ce problème il était engagé dans une discussion publique avec Schulz : n’y avait-il pas là encore une circonstance

peu propre à lui donner la liberté d’esprit nécessaire à une pareille tâche? Enfin, même poursuivi pendant trois semaines , l’examen d’un seul sujet , qu’une impropriété de termes pouvait trahir, suffisait-t-il à déterminer une conviction ? Maintenant que l’on trouve aisément beaucoup d’aveugles réunis dans des écoles, il est toujours délicat sans doute, mais il est relativement facile pourtant, de refaire l’observation de Platner. Quiconque la contrôlera, rejettera ses conclusions L

Les faits parlent si clairement contre elles que M. Dunan, dans ses remarquables articles de la Revue philosophique, pour défendre contre les empiristes anglais et allemands le point de vue nativiste, a été obligé de le modifier et d’imaginer une solution nouvelle du problème. Sans doute, dit-il, les aveugles-nés ont, eux aussi, la notion de l’espace : le caractère synthétique de leurs représentations ne permet pas d’en douter. Mais rien ne nous empêche de supposer que leur espace diffère radicalement de celui des clairvoyants. La seule conséquence de cette hypothèse sera pour nous l’obligation d’admettre qu’il y a chez le clairvoyant deux espaces, l’un réalisé, l’espace visuel, dont il fait constamment usage, l’autre virtuel,

1. Je ne demande pas ce que serait cette mentalité, vraiment étrangère à l’humanité, d’un être qui n’aurait aucune notion de l’espace. Je rappelle seulement ce que nous avons dit plus haut des aveugles géomètres. Comment concevoir un géomètre qui ne connaîtrait pas l’espace? On réplique que certains savants ont construit des géométries à deux, à quatre dimensions ou davantage bien qu’ils fussent incapables de concevoir des espaces différents de l’espace euclidien. Mais de leur cas on ne peut rien conclure car ces savants reconnaissent que s’ils n’imaginaient pas l’espace euclidien ils ne sauraient bâtir aucun® métagéométrie.

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l’espace tactile, dont il ne se sert jamais et qui ne se développe pas. Chez l’aveugle, comme le premier fait défaut, le second occupe sa place et groupe toutes les représentations étendues.

La force apparente d’une semblable théorie provient de ce qu’aucune comparaison entre les deux espaces supposés ne pourra jamais la contredire absolument. Ces deux espaces, en effet, d’après M. Dunan, sont incompatibles et ne peuvent subsister dans une même conscience, si bien que jamais on ne pourra les confronter entre eux et démontrer qu’ils se ressemblent. Comment un aveugle-né jugerait-il l’espace des clairvoyants dont il ne porte pas même le germe en lui ? Comment le clairvoyant jugerait-il l’espace de l’aveugie-né dont le germe en lui a été étouffé par la vue ? N’espérez pas d’ailleurs qu’un clairvoyant devenu aveugle à l’âge adulte leur serve d’arbitre : l’espace visuel a de telles supériorités sur l’espace tactile que quand une fois on en a appris l’usage on n’y renonce plus jamais, et pour toujours l’étendue tactile a perdu toute chance de progresser.

Je comprends que M. Koslowski accepte l’opinion de M. Dunan sur les deux formes hétérogènes de l’espace parce que, faute sans doute d’avoir fréquenté des aveugles, il refuse, sur la foi de Platner, à leurs représentations spatiales le caractère synthétique. Mais M. Dunan a interrogé des aveugles et il n’a pas pu ne pas reconnaître dans leurs images le caractère essentiel de l’espace visuel. Dès lors sa théorie me paraît entièrement subordonnée à des vues métaphysiques, et je ne vois rien dans les faits allégués par lui qui la justifie, à moins que M. Dunan n’ait voulu dire qu’une sensation tactile diffère d’une sensation visuelle, ce à quoi personne ne contredira.

« Quel est, demande M. Dunan, le voyant qui pourrait prétendre avoir dans l’esprit l’image tactile d’une étendue quelconque ? » Sans doute le voyant nf/ po^

sède ordinairement pas de représentations spatiales tactiles. Cela peut provenir assurément, comme le veut M. Dunan, de ce que l’étendue tactile, étant très différente de l’étendue visuelle, est entravée dans son développement par la présence de cette étendue visuelle. Mais cela peut provenir encore, et tout aussi bien, de ce qu’elles sont identiques et de ce que conséquemment l’étendue tactile n’est pas distinguée de l’étendue visuelle. N’est-il pas d’ailleurs fatal que chez l’aveugle-né auquel une opération a rendu la lumière les deux représentations de l’étendue coexistent au moins pendant quelque temps? M. Dunan le reconnaît lui-même. D’ailleurs, le fait que à l’étendue telle que le voyant se la représente est toujours liée la couleur qui est la donnée propre de la vue n’implique pas nécessairement que sa représentation de l’étendue ne lui vient pas aussi du toucher. 11 prouve peut-être tout simplement que l’étendue lui étant fournie plus facilement, plus ordinairement et plus richement mille fois par la vue que par le toucher, le clairvoyant a contracté l’habitude d’unir la couleur à toute représentation étendue, même lorsqu’elle lui vient du toucher.

M. Dunan insiste longuement sur le cas de M. Bernus, professeur à l’Institution Nationale, qui, devenu complètement aveugle à l’âge de sept ans et incapable de percevoir les couleurs, se déclarait dans l’impossibilité de se représenter autrement que colorées les lettres de l’alphabet Braille qu’il lisait avec ses doigts. J'ajoute que vingt ans après l’époque où M. Dunan l’a connu M. Bernus m’a encore témoigné la persistance du même phénomène et qu’il me serait aisé de rapprocher de ce fait quelques autres observations du même genre prises sur d’autres sujets. Mais qu’en peut-on Conclure ? Sans doute que , par suite de quelques images visuelles qui lui étaient restées de ses années d’enfance et qui flottaient encore dans son

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cerveau, M. Bernus ne pouvait pas avoir une image purement tactile de l’alphabet Braille, qu’il continuait à faire usage de l’espace visuel. Et suivant M. Dunan une pareille constatation suppose nécessairement que « le& formes visuelles d’étendue qui sont demeurées dans la mémoire de l’aveugle qui a vu sont constituées suivant une loi tout autre que celles qui président à la constitution de la représentation purement tactile de l’étendue chez l’aveugle de naissance ». Si l’espace visuel subsiste, c’est qu’il empêche l’espace tactile de se développer en dépit de toutes les circonstances qui le favorisent, et s’il l’élimine dans de telles circonstances, c’est que la fusion entre eux ne peut se faire tant ils sont de natures différentes. On chercherait en vain une autre explication, nous assure M. Dunan. Et, en effet, on en chercherait en vain une autre si l’on a admis a priori qu’il y a deux espaces distincts, si l’on a eu soin de mettre sa conclusion dans ses prémisses. Mais si nous n’écartons pas l’hypothèse la plus simple, celle en vertu de laquelle une étendue commune se retrouverait à la fois dans les données de la vue et dans celles du toucher, elle nous rend très suffisamment compte de cette persistance des impressions colorées. Dans la sensation visuelle, en effet, la couleur est constamment donnée en même temps que l’étendue; elle y est indissolublement liée; non seulement elle n’entrave en rien ses perceptions, mais elle en est la condition et leur sert de support. Quoi d’étonnant si, lorsque pendant des années nous l’avons associée à l’étendue, lorsqu’elle a été l’élément nécessaire de toutes nos images aussi bien que de nos sensations, le jour où cette étendue nous est donnée sans couleur, par la force de l’habitude nous continuons à l’y associer? Cette fusion est d’autant plus vraisemblable que M. Dunan a admis le caractère synftiétique incontestable des représentations spatiales àe l’aveugle, et que, d’autre part, pour acquérir ce

caractère synthétique, la représentation tactile est obligée (nous l’avons vu) de se décharger des éléments sensoriels tactiles qui la revêtaient. Elle apparaît ainsi comme nue et semble appeler un complément. Peutêtre n’y a-t-il donc pas concurrence entre les deux espaces, mais accord. Ils ne cherchent point à s’exclure l’un l’autre, mais ils se soudent plutôt l’un à l’autre et s’entr’aident. Défions-nous d’ailleurs des règles tirées d’une seule observation ! Sans doute il serait facile de joindre au cas de M. Bernus beaucoup de cas analogues, mais il ne serait pas plus malaisé de trouver des aveugles qui ont vu quelques années et chez lesquels le mode de représentation de l’espace semble être tout tactile. Je dis : fl semble; car on sait combien ces appréciations sont délicates.

M. Dunan cite encore, à l’appui de sa thèse, ce fait que M. Petit, censeur des études à l’Institution Nationale des Jeunes Aveugles, bien qu’il lût couramment le Braille avec ses yeux, était incapable de le déchiffrer avec ses doigts. C’est que, nous dit-il, « chez les voyants les sensations tactiles n’instruisent que dans la mesure de l’exactitude et de la distinction des images visuelles qu’elles évoquent ». Les images tactiles, chez M. Petit, ne coïncidaient pas avec les images visuelles, et ne pouvaient par conséquent les susciter que confusément. Et ce défaut de coïncidence provient des divergences qui séparent l’étendue tactile et l’étendue visuelle. Il est bien vrai que chez M. Petit il n’y avait pas coïncidence entre les images tactiles et les images visuelles de l’alphabet Braille ; mais la cause ne peut-elle pas en être cherchée ailleurs? Les lettres de Braille sont des signes complexes* et les points qui les composent sont rapprochés les uns des autres. Il faut une éducation du doigt pour parvenir à les percevoir distinctement et à en former des images nettes. La meilleure preuve que a difficulté principale à laquelle on se heurte en

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apprenant la lecture du système Braille provient de la sensibilité et non de l’étendue tactile, c’est qu’on en triomphe, en général, en faisant usage ,au début d’un texte écrit en caractères plus gros, plus espacés, composés de points plus^ distants les uns des autres, et d’un relief plus accusé. Ne serait-ce pas ce travail préalable, souvent pénible chez les adultes, et dont il ne sentait pas la nécescité, qui aurait arrêté M. Petit, beaucoup plutôt que les divergences supposées entre l’étendue tactile et l’étendue visuelle? Tandis que mon index lit couramment, j’ai grand’peine à distinguer les lettres avec mon annulaire : s’ensuit-il que l’espace tactile de mon index diffère de celui qu’il est donné à mon annulaire de connaître? Pour ne pas sortir du domaine des faits, M. Dunan peut tenir pour certain qu’il est des clairvoyants qui apprennent à lire l’écriture Braille avec leurs doigts. J’ai connu très particulièrement une personne qui, croyant sa vue en danger, se condamna préventivement à cet exercice, et je ne pense pas qu’elle y ait rencontré plus de difficultés que la plupart des aveugles de son âge.

Des aveugles ont déclaré à M. Dunan ne pas comprendre la diminution apparente qu’en vertu des lois de la perspective les corps subissent par rapport à nous quand nous les voyons de plus loin; ils se sont même montrés parfaitement incapables de saisir les explications qu’il leur a fournies à ce sujet. Et M. Dunan tire de ces déclarai ions une fois encore que l’espace tactile est d’une nature autre que l’espace visuel. Quand les témoignages qu’il a recueillis seraient valables pour tous les aveugles-nés, je me sentirais fort enclin à en contester l’interprétation. Mais je puis assurer sans crainte qu’ils ne le sont pas. Un aveugle intelligent comprend sans peine qu’à mesure qu’ils s’éloignent, les objets doivent paraître plus petits ; et le raisonnement n’est pas seul à l’en

avertir: il retrouve quelque chose de très analogue dans ses propres représentations spatiales. Il se sent moins écrasé, si je puis dire, par sa table de travail, s’il l’imagine loin de soi que contre soi. Je ne dis pas seulement qu’il sait par réflexion, je dis qu’il sent que parmi les rayons qui partent de lui, il en est moins qui sont arrêtés par la table éloignée que par la table rapprochée.

On surprend étrangement les aveugles quand on leur parle de théories philosophiques qui leur refusent la notion de l’étendue ou qui leur accordent une étendue toute différente de celle des clairvoyants. Ils s’en amusent fort, ce qui peut-être est un signe de légèreté et un crime de lèse-philosophie, mais ils se demandent aussi (ce qui pourrait bien être un signe de bon sens) d’où vient qu’aucun malentendu n’en résulte jamais dans leurs rapports avec les clairvoyants. Mais M. Dunan juge, non sans raison, que leur témoignage est entaché de partialité. Soit. Du moins je puis certifier que diverses personnes auxquelles leur faculté d’observation mérite quelque crédit et qui hantent familièrement les aveugles m’ont affirmé n’avoir rien remarqué en eux qui pût laisser supposer une différence aussi profonde entre leur mentalité et celle des autres hommes.

Je me persuade donc que la vue et le toucher parlent la même langue à la conscience qui les entend l’un et l’autre, que le clairvoyant et l’aveugle se comprennent réellement, et non en apparence, lorsqu’ils se communiquent leurs idées au moyen des mots d’espace, de dimensions, de distance, de forme; qu’ils se servent, pour y projeter leurs images, de la même étendue, à cette seule différence près que l’étendue du clairvoyant est toujours colorée, tandis

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que celle de l’aveugle est toujours prête à se charger d’impressions tactiles plus ou moins vives.

Du moins en pratique tout se passe comme s’il en était ainsi. Peu importe, à tout prendre, qu’on s’arrête à la conception de M. Dunan ou à la nôtre. Pratiquement ce qui importe seul c’est que l’aveugle dispose, comme le clairvoyant, d’une représentation synthétique de l’étendue, assez souple pour lui permettre de se représenter très aisément les formes des objets. Or, sur ce point, l’expérience ne laisse aucun doute.

Tout se passe comme si, lorsque l’esprit a achevé l’éducation des sens et reçoit d’eux des sensations complètes, une même étendue lui était donnée à la fois par la vue et par le toucher, mais libéralement, magnifiquement par la vue qui embrasse de vastes domaines où bien vite apparaissent les précieuses ressources qu’il peut tirer de l’espace comme moyen de coordination de ses représentations; chichement par le toucher qui n’explore que le voisinage immédiat du corps, qui n’amplifie son étendue qu’en lui donnant le caractère successif, et qui l’enveloppe de mille impressions musculaires dont l’effet ne peut être que de l’obscurcir. On dirait que l’esprit, soucieux de l’action, curieux avant tout de représentations synthétiques des formes, les représentations les plus nécessaires à l’action, transforme et refond ces sensations du toucher pour leur enlever le caractère analytique et dégager l’élément spatial qui lui importe, tandis qu’il conserve dans leur intégrité et utilise sous leur forme brute les représentations étendues de la vue, parce que la couleur, loin d’être une entrave pour ces représentations, leur sert plutôt de soutien.

Et voilà pourquoi la vue est appelée le sens de l’espace plutôt que le toucher. La vue donne l’espace tout élaboré, tandis que le toucher fournit les éléments propres à l’élaborer.

Qui dira au reste si ce n’est pas là une distinction trompeuse, ou au moins superficielle? Si ce travail qr© fait Vesprit sur la sensation tactile pour l’adapter a ses besoins, il n’a pas dû le faire, ou un travail analogue, sur la vue pour parfaire la sensation visuelle? Si l’œil de l’enfant apprend à coordonner ses mouvements si complexes, c’est parce que son intelligence réclame les représentations spatiales dont elles s’alimente; et c’est peut-être pour le même motif encore qüe les mouvements des muscles de l’œil cessent d’être perçus par la conscience et se taisent pour laisser le champ libre aux images étendues.

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