CHAPITRE XI
Valeur des images spatiales issues du toucher.
Pauvres images, en vérité, que ces images d’aveugle qu’aucune couleur ne relève. Je sais qu’il est difficile au clairvoyant de se les représenter. Peut-être pourtant ne lui est-il pas impossible de s’en faire une idée approximative. Parfois dans la rêverie, nous disent les psychologues, l’image visuelle s’estompe faiblement. La couleur en devient indécise. Dans son Etude expérimentale de V intelligence, Binet note qu’un de ses sujets déclare apercevoir une femme vêtue d’une robe, sans pouvoir dire de quelle couleur est cette robe. Pareil phénomène n’est pas rare, m’assurent certains sujets, mauvais visualisateurs, pour les représentations des objets qui s’offrent aux regards avec des colorations variables et une forme sensiblement constante : crayons, chaises, vêtements, etc. Il est vrai que dans ces représentations aussi la forme souvent est très flottante. Qu’on la rende plus précise et qu’on éteigne encore ce peu de couleur vague, insaisissable qui subsiste dans ces images, qu’on s’efforce de supposer par la pensée ces deux modifications qui, il est vrai, semblent au clairvoyant s’exclure l’une l’autre, et je me figure qu’on aurait
quelque chose qui rappelle un peu les images spatiales de l’aveugle.
Elles paraîtront certainement misérables à des visuels dont les représentations ont parfois tant de richesse et de coloris. Tout ce qui donne à l’image visuelle son relief et son intensité leur fait défaut. Elles ne sauraient pas individualiser fortement les personnes et les choses, et nous verrons que nous ne pourrons guère compter sur elles pour évoquer des émotions ou des sentiments esthétiques. Leur rôle sera presque nul dans la vie affective. Dans tous les cas où les images visuelles valent surtout par l’intensité de leur contenu sensoriel leurs substituts naturels seront des images d’une autre espèce : auditives, olfactives, motrices, tactiles dans lesquelles la représentation de l’espace sera nulle ou insignifiante, mais dont l’intensité parfois sera grande.
En revanche, pour l’exercice de la pensée et pour la pratique journalière la représentation, en général, n’a pas besoin d’être si riche d’éléments sensibles.
On a bien montré depuis quelques années que le& images parfaites, si volontiers étudiées par les anciens psychologues, ne paraissent que par accident dans la conscience. A cette notion toute théorique d’uue image-photographie, on a substitué la notion plus vraie d’une image en perpétuelle transformation. Nous venons de voir combien l’image tactile peut différer delà sensation tactile :les images de tout genre sont l’objet d’actions corrosives analogues. Elles sont toujours inadéquates aux sensations, qui elles-mêmes sont inadéquates aux contenus sensoriels des objets. Notre cerveau est une usine où elles sont soumises à un incessant travail de dégradation qui les mine progressivement. Chez la plupart des hommes des images appauvries et détériorées occupent presque constamment la scène de la conscience : c’est là même une condition sine qua non de l’activité mentale, car à ce-
prix seulement elles peuvent aisément entrer dans de nouvelles combinaisons. L’image visuelle n’a pas seulement, en général, perdu une partie de sa couleur, elle a encore perdu' une partie de sa complexité spatiale.
On a même constaté qu’elle est parfois entièrement détruite, et que l’image semble être beaucoup moins nécessaire à l’exercice de la pensée qu’on ne l’a cru longtemps. Les travaux de Binet et de Bennetts sont très suggestifs à ce point de vue : nous pensons bien souvent sans nous figurer les objets de notre pensée, sans nous appuyer sur d’autres images sensibles que celles des mots qui les désignent. De l’électricité nous n’avons aucune représentation exacte. Nous ne savons pas ce qu’elle est. Nous n’en avons que des images verbales ou des images métaphoriques, si je puis dire, très grossières. Cela ne nous a pas empêchés d’en bâtir une science et de bouleverser par elle l’industrie humaine.
Plus l’image visuelle est dégradée, plus il est facile de lui trouver des suppléants. Ces suppléants, tout naturellement, varient beaucoup avec les individus, et, comme chez les voyants, plus encore que chez les voyants le contenu de la conscience est tout autre suivant que nous avons affaire à un moteur, à un auditif ou à un tactile.
Les images musculaires en particulier me semblent bien tenir chez beaucoup de sujets une place importante, à cause des difficultés qui, nous le verrons, retardent parfois l’épanouissement des images spatiales. Souvent la filetière aveugle prend machinalement sa navette sans se représenter la table où elle est posée. Ces images musculaires sont si fuyantes qu’il est difficile de les étudier. Leur rôle est pourtant bien mis en évidence par des exemples comme celui-ci : je cherche depuis plusieurs jours un livre sans retrouver la place où je l’ai rangé; un soir que
je suis monté sur l’escabeau devant ma bibliothèque, tout à coup un souvenir me saisit : mon livre est là, sur la planche qui se trouve précisément à portée de ma main. J’avais fait, pour le ranger, exactement les gestes que je répète en ce moment.
Je crois aussi que souvent les mots qui n’évoquent pas une représentation objective trouvent une sorte de support dans ce qu’on pourrait appeler une représentation subjective, dans un ensemble de sentiments plus ou moins précis qu’ils suscitent. Leur contenu est confié non plus à la mémoire sensorielle mais à la mémoire affective dont le rôle est susceptible de prendre une grande importance. A ces sentiments, d’ailleurs, semblent bien correspondre des embryons de mouvements tout à fait inconscients. Comme ces images n’ont une réelle valeur qu’au point de vue affectif, je remets à plus tard à en parler. Nous verrons qu’elles sont importantes pour tous les objets qui, purement visuels, échappent à toute représentation pour l’aveugle. Mais leurs attributions peuvent s’étendre si l’imagination est trop paresseuse pour appréhender les objets qui sont susceptibles de tomber sous ses prises : les mots lion, tigre, chat, fleur, même lorsqu’ils ne s’accompagnent pas d’images, ne nous laissent pas indifférents.
Les images motrices de cette sorte, qui chez le voyant jouent un rôle plus ou moins important selon le genre de son imagination propre, sont assurément susceptibles chez l’aveugle de prendre un développement particulier. C’est, me semble-t-il, au moyen d’images musculaires surtout que l’aveugle se représente le plus souvent les objets en mouvement. Mais croire, avec certains philosophes, que la place laissée libre par les images visuelles est entièrement ou presque entièrement occupée par elles, c’est faire fi de l’expérience.
Tout naturellement, les images spatiales du tou-
cher, présentant le caractère essentiel des images visuelles dégradées, celui qui résiste en moyenne le plus à l’usure, l’étendue, bien qu’elles en simplifient souvent le dessin, sont aussi les plus propres à en tenir la place. Elles ont des propriétés qui leur permettent d’aspirer à cette importante mission.
Le jour où, avec les méthodes actuellement en usage de la psychologie expérimentale, on entreprendra enfin une étude sur l’imagination des aveugles, où l’on dressera un inventaire des images les plus familières de quelques sujets bien choisis, c?ertainement on reconnaîtra qu’elles sont souvent imprécises. La cause en est, je crois, moins dans la mentalité de l’aveugle que dans les insuffisances de notre éducation spéciale. Il n’est presque pas d’écoles d’aveugles, en France du moins, où l’on veille à donner aux enfants, dont l’expérience est limitée par la cécité, le bagage de représentations qui leur est nécessaire, où l’on se préoccupe de leur faire toucher tant d’objets que la vie risque de ne jamais placer à portée de leur main.
En revanche, on constatera sans doute qu’elles se gravent sans peine sinon chez tous du moins chez quelques-uns. M. Fischer, inspecteur des écoles d’aveugles à Brunswick, dans une enquête qu’il a entreprise à ce point de vue, a rencontré, comme bien on pouvait s’y attendre, une grande variété dans les représentations de ses sujets. L’image d’un même objet ne diffère pas moins d’un aveugle à un autre aveugle, que d’un voyant à un autre voyant. Un arbre s’est présenté avec tous les degrés de complexité, depuis le simple tronc dénudé jusqu’au fouillis le plus inextricable de branches et de feuillages. Mais ses recherches ont révélé à l’observateur, contre
son attente, le rôle capital que jouent les représentations spatiales dans la mentalité de l’aveugle.
Surprenante m’apparut pour la première fois, dans toutes les observations, dit-il, la prépondérance des représentations purement spatiales, des représentations de la grandeur, de la longueur, de la largeur, de la grosseur, des rapports de direction et de position des différentes parties, de leur disposition dans l’espace. Les impressions relatives aux qualités des objets telles que le rugueux, le doux, ne furent que rarement mentionnées. Souvent des erreurs furent commises surla substance, tandis que les rapports spatiaux étaient bien connus... Etant donné que le nombre et la variété des impressions tactiles sont naturellement très restreints, il est clair que l’aveugle accorde dans ses représentations la plus grande importance aux rapports spatiaux. Les rapports d’espace excitent son intérêt à un plus haut degré que les autres et se fixent plus fortement dans sa mémoire... D’une manière générale je puis dire d’après mes observations que, dans le domaine du toucher, il y a un grand nombre d’objets dont l’aveugle se fait des représentations claires et nettes, qui, au point de vue des rapports d’espace, le cèdent à peine aux représentations des voyants, qui leur sont inférieures seulement au point de vue de la qualité et de i’intensité.
Je ne doute pas qu’une enquête méthodique ne révèle parmi les aveugles des sujets chez lesquels les représentations spatiales sont prépondérantes. Peutêtre appellera-t-on ce type le type visuel-tactile. On constatera que chez eux les objets laissent l'empreinte de leur forme de préférence à toute autre. Pour ma part, il m’arrive fréquemment de me rappeler avec précision la place occupée dans une page d’un de mes livres par un titre de chapitre, ou même par un mot quelconque, alors que les qualités proprement tactiles de ce titre ou de ce mot ne marqueront aucune propension à revivre. Douze fois par heure, un tramway passe sous mes fenêtres. Je ne Je perçois que par le grincement des roues sur les
rails, et par la sonnerie stridente du timbre qui à chaque passage appelle les voyageurs. Si pourtant il m’arrive de penser à ce tramway, l’image qui se présente à mon esprit n’est jamais la reproduction de ces bruits divers, mais la représentation formelle de la voiture1. Plusieurs aveugles m’ont assuré que, s’ils entendent nommer un cheval, le mot évoque en eux non le souvenir d’un hennissement ou le bruit de quatre sabots frappant le sol en cadence, mais l’image d’un animal plus ou moins caractérisé, plus ou moins distinct des autres quadrupèdes selon le degré des connaissances de chacun. Ils n’ont pourtant eu que bien rarement l’occasion de toucher un cheval.
Ces images ont souvent en outre la faculté de réapparaître devant l’esprit avec une extrême facilité pour s’y tenir parfois fort longuement. L’aveugle en a la libre disposition. J’ai suivi, au lycée, au milieu de camarades clairvoyants, tous mes cours de géométrie sans avoir une seule figure en relief sous les doigts. Notre professeur traçait au tableau noir, en les annonçant, les triangles, polygones ou cercles dont il avait besoin pour ses démonstrations. Je les reproduisais mentalement, posant sur chaque angle, sur chaque point les lettres destinées à les désigner et le suivais toute la leçon sur ces images intérieures.
Cette expérience ne prouve pas seulement l’aisance de ces images à revivre et à poser devant la conscience, elle montre encore leur grande netteté. Il est vrai qu’il s’agit ici exclusivement de représentations
1. Ces images spatiales me sont si naturelles que, comme les clairvoyants quoique sans doute à un degré moindre, il m’arrive de me représenter sous forme de schèmes des idées abstraites ou môme des sensations. A bon nombre d’aveugles le temps apparaît parfois comme une ligne droite le long de laquelle on fait glisser l’événement dont on cherche la date jusqu’à ce qu’on ait trouvé sa place. Souvent de môme, pour ceux qui ont une mauvaise mémoire auditive, les sons musicaux ont une tendance à se projeter sur une échelle.
géométriques, régulières par conséquent et relativement peu complexes. Les besoins de la démonstration exigeaient pourtant souvent l’addition de lignes supplémentaires qui compliquaient la figure. J’avoue que les objets aux formes capricieuses ou chargés d’ornementations ont toujours une tendance à être ramenés aux formes géométriques. Mais pour certains aveugles, beaucoup d’images qui n’ont pas la la régularité de celles dont je viens de parler restent parfaitement nettes néanmoins. Il est beaucoup d’objets qu’ils ont rarement l’occasion de palper. Ils en portent la représentation en eux-mêmes parfois durant bien des années sans que le temps l’altère trop gravement. Ce serait une erreur, d’ailleurs, de croire que l’image gagne toujours en netteté à être souvent confrontée avec son objet. S’il s’agit d’une image individuelle, naturellement à la replonger dans le réel, on accuse chaque fois ses caractères distinctifs et on lui donne une jeunesse nouvelle. Mais, pour les images génériques qui correspondent non à un objet déterminé mais à un groupe d’objets, il en va tout autrement. A mesure qu’on multiplie les expériences, les représentations acquises se contredisent davantage, et, les caractères opposés se détruisant l’un l’autre, l’image tend de plus en plus à s’appauvrir jusqu’à n’être plus qu’un schème aux contours imprécis.
Facilité à se former, à se reproduire, à se conserver, voilà les qualités essentielles grâce auxquelles ces images spatiales de l’aveugle, si dépouillées soient-elles, sont appelées à jouer un rôle souvent considérable dans sa vie mentale. Elles deviennent le point d’attache, et comme le support de multiples associations d’idées. Par elles, l’idée de l’objet éveille
en nous mille idées, images, attitudes relatives à son utilisation, par conséquent les idées, les images et les attitudes essentielles à l’agilité de la pensée.
D’autres images, sonores ou tactiles, par exemple, ne rempliraient, semble-t-il, que beaucoup moins parfaitement le même office. Si un piano nous intéresse surtout par ses qualités auditives, c’est par leur forme que la plupart des objets se recommandent particulièrement à notre attention. C’est dans leur forme, déterminée par leur finalité, mieux que dans toutes leurs autres qualités sensibles, que sont impliquées les idées de leurs applications pratiques, et c’est à leur forme par conséquent que ces idées s’associent de la manière la plus naturelle.
Dans un placard, dans une assiette, dans une chaise, dans un fauteuil, la forme de l’objet est essentielle. Ils seraient inutilisables, ou tout au moins ils ne rempliraient qu’imparfaitement leur fonction s’ils étaient autrement conformés. Il en va de même de la grande majorité des objets. C’est pour ce motif que, si je songe à un tramway, sa forme se présente à mon esprit et non les bruits par lesquels il frappe habituellement mon oreille : ces bruits sont inutiles. Ils sont l’accident, l'à-côté, la rançon même des avantages que nous attendons du tramway. La forme de la voiture, au contraire, conditionne l’usage que j’en puis faire. Même le piano, pour qui n’est pas musicien, est intéressant comme meuble de salon plus que comme instrument de musique, par sa forme par conséquent. Voilà l’une des raisons pour lesquelles chez le voyant les images visuelles sont si étrangement prépondérantes, pourquoi toute la vie s’organise autour d’impressions visuelles. La même cause assure aux représentations étendues de l’aveugle un rôle capital, et fait que, privée de ces représentations, sa pensée perdrait beaucoup de sou agilité et de son caractère pratique.
Un fait montre bien leur importance dans la vie mentale : MM. Burde et Stern, dans les enquêtes si intéressantes que nous rapporte leur brochure intitulée Die Plastik des Blinden ont remarqué que, pendant les années d’enfance, en général l’intelligence croît en relation directe avec la faculté de se représenter les objets. Ce parallélisme est dû plus encore, semble-t-il, à l’action des représentations sur le développement intellectuel qu’à l’action inverse de l’intelligence sur le développement des représentations. Il cesse sans doute avec l’instruction qui apporte dans les éléments abstraits de la pensée un facteur essentiel; il n’en est pas moins significatif. Dans la suite, c’est surtout la faculté de l’aveugle de multiplier et de varier son activité qui semble grandir avec la faculté de représentation.
Autant que la pensée en effet l’action quotidienne en est facilitée parce que, sans les images étendues, la perception des objets serait d’une lenteur désespérante. L’entrave pour l’aveugle à agir sur le monde extérieur est dans la pauvreté de ses sensations: les images étendues y suppléent.
Si, pour reconnaître une chaise dans le meuble placé auprès de lui, l’aveugle était obligé d’en explorer toutes les parties, d’en suivre toutes les lignes, il ne pourrait s’asseoir qu’après s’être livré à un long travail préalable. Par bonheur il n’est que très rarement assujetti dans là vie pratique à construire des représentations tactiles des objets qu’il veut percevoir. Des images spatiales interviennent qui l’en dispensent. Ai-je posé la main sur un meuble connu, sur mon fauteuil de travail, par exemple, immédiatement le fauteuil tout entier se dresse devant moi, avec son dossier élevé, ses deux
oreilles avancées où ma tête va se poser, son siège profond, toutes ses particularités. Il n’est pas même besoin que la sensation initiale qui a évoqué l’ensemble du fauteuil m’ait donné une représentation de forme. Si j’ai effleuré le bras en passant, du bout du doigt, par exemple, ou avec une surface cutanée trop restreinte pour qu’une dimension caractéristique m’ait été donnée, je reconnais seulement le froid du cuir dont il est recouvert. Mais cette sensation tactile du cuir est elle-même associée à la forme du fauteuil. Elle suffit à l’évoquer bien souvent. S’agit-il d’un fauteuil inconnu de moi, dans un salon où je viens de pénétrer pour la première fois, les choses se passent presque de la même manière. La représentation de fauteuil qui interviendra sera seulement inexacte, arbitraire, très suffisante cependant en règle générale pour diriger mes mouvements, m’indiquer où je dois m’asseoir ou quel écart je dois faire vers la gauche pour éviter de me heurter. Ce sera un fauteuil quelconque, un fauteuil-type en quelque sorte, ou un fauteuil passe-partout, modifié seulement en fonction de l’élément tactile que me donne la sensation présente, et qui m’enseigne, suivant le point où ma main s’est posée, soit que le dossier est bas, soit que le bras est large, soit que le siège est bombé.
Les aveugles perçoivent ainsi presque constamment au moyen de leurs ressources mentales. Ils vivent sur le passé, de leurs provisions accumulées. Il en est qui, peu curieux de leur nature, se contentent de leur avoir et ne songent presque jamais à acquérir des représentations nouvelles. Ils peuvent passer des mois, des années peut-être, sans se livrer à une seule exploration tactile méthodique. Viennent-ils à rencontrer quelque objet nouveau, ils le bâtissent de représentations anciennes qu’ils agencent entre elles suivant les indications qui leur sont données.
Cette faculté, que les philosophes désignent parfois du nom barbare mais commode de faculté stéréognostique, n’est pas particulière aux aveugles bien entendu. Les clairvoyants la possèdent. L’étude de certains cas pathologiques a permis de la mieux connaître. On a pu déterminer approximativement son siège dans le cerveau. Là des associations semblent se former entre les différentes impressions tactiles que donnent un objet d’une part, et, d’autre part entre ces impressions et les autres qualités et propriétés du même objet, si bien que, une de ces qualités étant donnée, les autres sont évoquées. Dans le cas de certaines lésions cérébrales ces associations peuvent se rompre et l’objet touché n’est plus reconnu. Il y a ce qu’on appelle stéréo-agnosie. D’autres fois l’objet est reconnu et nommé, mais le malade a perdu toute idée relative à son emploi. Ce sont alors seulement les associations entre les images représentatives de l’objet et les images qui correspondent à ses applications pratiques, à sa finalité, qui sont interceptées : il y a ce qu’on appelle parfois apraxie.
Pour les aveugles, bien qu’on n’ait pas encore étudié chez eux à ma connaissance de cas de stéréoagnosie ou d’apraxie, les choses se passent évidemment de même que chez les clairvoyants. C’est également grâce à des associations entre les cellules cérébrales intéressées, cellules qui semblent bien être différentes pour chaque main, que la sensation d’une des qualités d’un objet éveille dans la consscience d’abord la représentation de cet objet, puis l’idée de ses applications pratiques. La différence essentielle entre l’aveugle et le clairvoyant est ici que chez le clairvoyant l’image suscitée est visuelle, reliée sans doute aux centres des impressions tactiles, et que c’est par l’image visuelle que les images d’action sont évoquées, tandis que chez l’aveugle-né aucun élément visuel n’intervient.
De plus les aveugles font beaucoup plus constamment que les clairvoyants usage de cette faculté stéréognostiquequi commande leur action. Us lui doivent ces réserves d’images qui les dispensent de puiser sans cesse des représentations étendues dans le réel pour eux difficile à explorer, et qui, dans la pénurie de leurs sensations, alimentent leur pensée et leur activité.
La perception, disent les psychologues modernes, est le processus par lequel l’esprit complète une impression des sens par une escorte d’images. Pour aucun ordre de perceptions cela n’est aussi manifeste que pour les perceptions du toucher. Comme les perceptions de ce sens sont particulièrement lentes à acquérir, il appelle, plus que les autres, la collaboration de l’esprit. Nous avons vu déjà quel travail de transformation l’esprit fait subir aux données tactiles pour en faire des images spatiales; nous constatons cette fois que dans quatrevingt-dix-neuf cas sur cent, sans attendre le long défilé de ces données tactiles, c’est lui qui bâtit presque entièrement la perception tactile au moyen de ces images qu’il a mises en réserve.
Ce travail créateur de l’esprit est incessant. Outre les images d’objets particuliers, il engendre et entretient dans la pensée de l’aveugle une représentation concrète du milieu immédiat dans lequel il plonge. On aurait tort de se représenter l’aveugle comme isolé et comme claquemuré en lui-même, séparé de son ambiance, ou ne s’y rattachant que de loin en foin, à la faveur d’impressions tactiles et auditives qui par nature sont intermittentes. En fait, par ses représentations, il est en contact constant avec elle. Il se sent enveloppé d’un espace concret, perpétuellement
sensible qui s’étend de toutes parts autour de lui. De même, quand il ferme les yeux, le clairvoyant continue de voir en lui-même les objets qui l’entourent. 11 continue de s’y mouvoir par la pensée. Il sent dans son être physique les attaches, les liens invisibles qui l’unissent aux choses familières.
L’aveugle, dans son cabinet de travail, sent autour de lui la présence de son bureau, de ses chaises, de ses fauteuils, de sa cheminée, de sa bibliothèque. Il CW est impressionné. Son état de conscience n’est pas à proprement parler le même que s’il était dans sa chambre à coucher, par exemple. En dehors de toute sensation il subit constamment par sa seule imagination la pression du milieu qui l’entoure.
C’est cet espace concret que viennent animer à chaque instant les bruits perçus par l’oreille, ou les contacts du pied, du bras, de la main, en faisant saillir sur le fond commun l’image de tel point déterminé, ou de tel objet particulier. Ses dimensions sont très variables suivant les individus, et chez un même Individu suivant les circonstances. Dans une pièce, pourvu que ses proportions ne soient pas excessives, il s’étend en général jusqu’aux quatre murs qui constituent pour lui comme une limite naturelle, comme des points d’appui aussi très souvent précieux, car sa réalité concrète lui vient surtout des objets à formes fixes qui le garnissent. Dans la rue, les murs des maisons ne le limitent plus que de deux et même parfois d’un seul côté. En plein air l’indétermination se fait plus grande. Il y a un horizon pour l’aveugle comme pour le clairvoyant, mais cet horizon est beaucoup plus rapproché que celui du clairvoyant. Il est aussi plus instable. Dans un lieu bien connu, dont tous les êtres sont familiers, qui a souvent été parcouru par l’aveugle et s’est imprimé en quelque sorte dans ses muscles, dans un jardin par exemple, il tend à s’élargir. L’attention aussi, en se portant avec force
sur tel ou tel objet placé au dehors, peut Fétendre jusqu’à lui. A chaque instant surtout un bruit qui frappe l’oreille vient reculer ou rapprocher sa limite. L’importance des sensations sonores est capitale pour étendre ou restreindre sans cesse l’espace concret dont l’aveugle se sent enveloppé. Bien souvent il me semble décrire autour de l’observateur un cercle de huit à dix mètres de rayon. Ai-je besoin de dire que c’est là une mesure très approximative?
Cette prise de possession par l’imagination de l’aveugle du milieu où il se meut est d’un intérêt capital. Elle est, en général, pour lui d'une grande utilité pour se conduire. Au moins les plus habiles à se diriger sont de ce sentiment. L’aveugle, en effet, n’est pas guidé dans sa marche par de simples associations d’impressions qui se présentent à lui sous une forme successive, un mouvement appelant le suivant, tel obstacle évoquant le souvenir de tel autre qui lui est lié dans la conscience. Une représentation d’ensemble commande chacune de ses démarches, chacun de ses pas. 11 porte en lui la carte des lieux qu’il traverse. Tous les obstacles, les différents accidents de la route y sont figurés. Il les embrasse dans leur ensemble et les fixe successivement. Il suit en quelque sorte sa propre image qui se déplace sur cette photographie intérieure. Il lui faut ainsi construire et porter en lui les plans de tous les lieux qu’il fréquente.
Inutile de dire qu’il ne se représente pas sa ville tout entii ire d’un seul bloc. Jamais un dessin aussi complexe ne saurait s’inscrire dans son imagination. Même un clairvoyant, dont les images pourtant sont beaucoup plus riches, serait incapable sans doute de l’embrasser dans ses détails. Alfred Binet nous a montré que les fameux joueurs d’échecs qui conduisent jusqu’à vingt parties à la fois sans jeter les yeux sur un seul échiquier, n’ont pas la représentation concrète des vingt parties engagées. Ils possèdent plutôt
des schémas qu'au besoin ils déroulent en images. De même l’aveugle sait sa ville plutôt qu’il ne se la représente; mais à chaque instant il en concrétise, à mesure qu’il avance, un fragment, celui dont il a besoin pour s’orienter. De cette image globale qu’il ne possède qu’en puissance, il détache successivement des parcelles réalisées.
Le rôle que joue ainsi, pour l’aider à se conduire, l’espace imaginé par l’aveugle est toutefois en général moins sensible dans la rue, où ses représentations sont presque nécessairement pauvres et approximatives, que dans les maisons ou, les moindres objets étant bien connus, ses images peuvent acquérir une richesse et une précision très grandes. 11 s’en sert également pour diriger les mouvements de ses bras et de tout son corps, et pour agir sur les objets qui l’avoisinent. Ainsi l’imagination spatiale peut seconder puissamment le développement de cette activité physique dontnous avons étudié quelques aspects, et par là elle est pour l’aveugle l’une de ses plus précieuses facultés, l’une de celles qu’il doit cultiver avec le plus de soin.