CHAPITRE XII
La conquête des représentations spatiales*
Si l’espace de l’aveugle se présente avec les mêmes caractères essentiels que l’espace des voyants, il est clair qu’il est acquis par des moyens très différents, et que sa conquête ne se fait qu’au prix d’un long travail. Je l’ai considéré jusqu’à présent sous sa forme la plus parfaite. Il ne se développe pas cependant chez tous au même degré, et les services qu’il rend varient avec son développement.
Le clairvoyant possède un organe spécial construit en vue de lui procurer la libre disposition de l’étendue. Un jeu relativement simple de muscles combinés en système à cet effet n’a qu’à fonctionner pour lui donner comme mécaniquement la perception de la hauteur, de la largeur, de la profondeur dans la mesure où il est appelé à les percevoir. Après un apprentissage relativement court d’accommodation de ces divers muscles, il est maître de cette portion d’étendue qui sera le domaine de son imagination.
Au contraire, les muscles et les organes dont l’aveugle devra faire usage ne sont pas combinés en système. Il devra choisir, parmi tant de mouvements qu’il exécute, ceux qui peuvent lui servir, et si ce
choix se trouve relativement constant, si tous les aveugles usent à peu près des mêmes mouvements en palpant, c’est que la même loi du moindre effort les dirige tous dans leur sélection. Ils n’en doivent pas moins, parfois à grand’peine, apprendre à coordonner leurs mouvements, à les interpréter, à bâtir avec ces éléments une portion d’étendue assez vaste pour les besoins de la pratique et de la pensée, et l’on conçoit que ce travail ne soit pas conduit par tous au même degré d’achèvement.
Chez les voyants l’œil seconde si puissamment le développement du toucher qu’on n’en voit plus toutes les difficultés. Il en est de même chez les aveugles les plus intelligents et les plus adroits : le travail se fait à leur insu en grande partie, pendant les années d’enfance. Les aveugles retardés dans leur développement nous fournissent de bien plus utiles indications. J’ai parlé de ces enfants qui entrent à huit ou dix ans dans nos écoles spéciales sans savoir se servir de leurs membres. Ils sont incapables souvent de palper les objets et de s’en faire des idées précises. Mettez-îeur dans la main une poupée en caoutchouc, par exemple : ils la tournent et la retournent machinalement, la tapotent sur toutes les faces avec des gestes d’automates. Leurs mouvements ne sont dirigés vers aucun but. Leurs doigts restent mous. Il est manifeste qu’ils n’explorent pas. Les qualités de rugosité ou de poli semblent les intéresser quelquefois. Quelquefois aussi ils prêtent attention aux sons que rend l’objet soit sous leurs doigts, soit sur le sol où ils le laissent tomber. Mais la forme leur est indifférente. Il faudra susciter leur intérêt, les obliger à agir par euxmêmes, pour les arracher à cette torpeur. Leur faire faire des mouvements méthodiques ne suffirait pas : ils pourraient les exécuter sans en tirer aucun fruit; c’est d’eux-mêmes, de leurs besoins et du bon labour que ces besoins font dans leur intelligence, que doit
monter la puissance merveilleuse qui donnera un sens à tout ce mécanisme.
Un travail psychologique compliqué, en effet, s’impose à eux. Il ne suffit pas, pour toucher un objet, de l’appliquer sur une surface cutanée, sur le plat de la main, par exemple. Sans doute les divers points de la peau qui entrent en contact avec lui sont impressionnés, et de la perception que nous avons de la surface impressionnée nous déduisons des indications sur la forme et sur les dimensions de la surface appliquée. Mais ces indications, comme nous le verrons, sont généralement imprécises, et puis l’objet à examiner présente diverses faces dont il faut connaître les rapports, souvent même une forme complexe. Il est nécessaire de faire intervenir des mouvements des doigts et de la main pour l’explorer et pour l’envelopper. Dès lors la connaissance que nous prenons de l’objet à percevoir ne se déduira plus seulement delà surface impressionnée, mais delà conscience que nous prenons de ces mouvements actifs et passifs, de la position de notre main, de la résistance qui est offerte à nos contractions musculaires. Toutes ces sensations sont perçues principalement, nous dit-on1 * * 4, dans les nerfs des articulations, mais il s’y joint aussi des indications venues des tendons et de tous les éléments sensibles de la périphérie, en particulier des points de pression. Voilà bien des données à fusionner ensemble. Et, pour peu que l’objet considéré soit trop grand pour tenir dans la main fermée, les articulations des phalanges et du poignet ne suffiront plus. Celles du coude et de l’épaule entrent en jeu. Peutêtre même des mouvements de tout le corps s’y ajou-