‹ Le Monde des Aveugles: Essai de PsychologieChapitre 20 sur 29 · C’est du moins l’opinion généralement admise d’après · texte numérisé non relu

C’est du moins l’opinion généralement admise d’après

Goldscheider. Une opinion différente, et d’ailleurs antérieure

à celle de Goldscheider, est défendue par M. Bourdon dans

l'Année Psychologique , 1907. Quelle que soit la théorie adoptée, la complexité du problème reste la même.

teront-ils. Il est possible qu’il faille faire quelques pa9 pour l’embrasser dans son ensemble. Combien l’exploration se fait complexé, et combien mystérieuse l’opération psychique qui non seulement coordonnera tous ces éléments de conscience si disparates, mais encore les traduira en une représentation spatiale vraiment une I

Les psychophysiologues allemands qui ont cherché à analyser ce processus psychologique, se sont si fort pénétrés du sentiment de sa complexité qu’ils sont timides parfois à suivre la transformation jusqu’au bout, à reconnaître pleinement l’unité et la richesse de la synthèse psychologique en face de cette poussière d’actions et de réactions physiologiques. Comme il arrive souvent, l’observation du physiologiste gêne l’observation du psychologue, et l’empêche d’apercevoir toute l’originalité de la réalité psychique, toujours irréductible à des mouvements. Ils sont tentés parfois de resserrer entre des bornes trop étroites l’imagination spatiale de l’aveugle. C’est le reproche principal que j’adresserai au livre instructif de Th. Heller, qui, avec les travaux de Lotze, de Schuster, de Hocheisen, va nous seconder dans l’analyse qui suit.

Le sens du toucher, répandu sur toute la surface du corps qui tout entière donne des indications tactiles sur le monde extérieur, est surtout développé dans les parties qui unissent au plus haut degré les deux éléments essentiels du toucher que nous mentionnions tout à l’heure, la mobilité et le sens du lieu de la peau, c’est-à-dire la faculté de reconnaître comme distinctes deux excitations très rapprochées. Le sens du lieu de la peau varie avec l’abondance des organes tactiles, la mobilité avec l’abondance des nerfs moteurs. Or, les endroits du corps où les nerfs

tactiles sont le plus nombreux sont aussi ceux qui présentent le plus de nerfs moteurs, disposition singulièrement propice au toucher.

La langue occupe ici le premier rang, organe d’une merveilleuse agilité et où les physiologistes ont reconnu le sens du lieu de la peau le plus affiné : des pointes écartées seulement d’un millimètre à peine y sont perçues comme distinctes.

Le bord rouge des lèvres est également très sensible, et c’est même l’une des raisons pour lesquelles les enfants ont une tendance marquée à porter tous les objets à leur bouche. Malheureusement ces organes, langue et lèvres, se meuvent dans un espace trop restreint, ils sont trop notoirement dans l’impossibilité d’envelopper les objets pour qu’on puisse attendre d’eux de grands services. La main, beaucoup moins sensible puisqu’elle exige, suivant les points, des écartements de deux millimètres à environ un centimètre — voire de trois centimètres sur la partie dorsale — est à ce point de vue considérablement supérieure. La liberté d’action que lui donnent les trois articulations des phalanges et l’articulation du poignet, liberté que les mouvements du coude et de l’épaule viennent encore augmenter, lui assure un rôle unique comme organe de la perception tactile de l’espace.

Ce n’est pas tout : la pulpe du doigt semble transmettre les excitations tactiles avec une rapidité plus grande que toute autre partie de la surface cutanée. On a soumis l’extrémité de l’index à mille vibrations à la seconde : elles ont été perçues distinctement par le cerveau. Ailleurs des vibrations à la vitesse de cinq cents à la seconde sont confondues entre elles et sont perçues comme un sensation continue.

En pratique, l’aveugle se sert beaucoup du pied pour toucher pendant la marche. Dans des cas déterminés, et pour percevoir des nuances délicates, il en

est qui font appel à la langue et aux lèvres. Une jeune fille de l’Institution de Vienne, pendant la leçon de botanique, disséquait les fleurs par ce moyen et se rendait un compte précis des différentes parties de leur anatomie, travail trop subtil pour le doigt dans la plupart des cas, mais les efforts tentés pour développer en ce sens l’appareil tactile de la bouche n’ont pas donné de résultats. La main est l’instrument presque exclusif qui sert à bâtir les représentations spatiales. Chaque fois que l’aveugle entre en contact avec un objet, il y porte la main, parce que c’est la représentation manuelle seule qui le satisfait.

Les objets dont les dimensions ne dépassent pas, ou ne dépassent guère la grandeur de la main, ceux qui sont limités à ce que nous pouvons appeler l’espace manuel, et qui d’autre part ne présentent pas de détails trop minutieux pour être perçus par la pulpe des doigts, sont donc ceux dont l’aveugle se bâtira le plus aisément des représentations exactes. Ils exigeront de lui un minimum d’effort intellectuel. Pourtant l’effort intellectuel y est déjà sensible. En suivant le travail de palpation nous en reconnaîtrons tout à l’heure les effets, mais il nous faut auparavant examiner les outils dont la main dispose.

Chacun des deux éléments essentiels du toucher, le contact passif et le mouvement, a été à son tour exalté par les psychologues. On s’est plu à distinguer un toucher synthétique et un toucher analytique. Le premier serait celui qui résulte de l’application simultanée de divers points de la main sur la surface d’un objet; l’autre celui que nous devons aux mouvements de nos doigts, lorsque, n’ayant qu’un point de contact avec la surface d’un objet, ils en suivent les contours. Et là-dessus tel psychologue nous

assure que le toucher analytique est presque seul employé par l’aveugle ; tel autre, au contraire, que le toucher analytique, à lui seul, est incapable de nous enseigner même si une ligne est droite.

Ce sont querelles d’école. En fait, pour palper, iamais l’aveugle ne se contente d’entrer en contact avec un point unique de l’objet proposé. La pulpe de l’index, en effet, est étendue; elle correspond à plusieurs points, à tout le moins aux six points de la lettre Braille qu’elle perçoit simultanément. Le mouvement fait en vue de palper s’accompagne donc toujours d’un contact plus ou moins étendu; et inversement l’aveugle ne se satisfait jamais d’un contact étendu : il éprouve toujours le besoin de préciser la notion ainsi acquise par des mouvements plus ou moins nombreux.

A ce double point de vue les pulpes de l’index et du médius constituent un outil de précision de premier ordre. Elles peuvent s’adjoindre les pulpes de l’annulaire et de l’auriculaire, moins souples sans doute et moins sensibles, mais encore très supérieures au reste de la main. La surface ainsi obtenue est d’une étendue relativement grande, et d’autre part elle a la propriété de se fragmenter à chaque instant, ce qui permet à chacune de ses parties, grâce à son exiguïté relative et à sa mobilité, de se glisser dans les anfractuosités et de suivre tous les reliefs. Par suite de cette faculté des doigts de s’unir ou d’agir indépendamment, les surfaces sont reconnues avec une extrême rapidité.

Le pouce, à cause de sa position, ne collabore que gauchement à cette opération. En revanche, grâce à sa propriété de s’opposer aux autres doigts, il sert à constituer un second appareil de précision d’une extrême importance lui aussi. En s’opposant soit au médius, soit à l’index, et le plus souvent à l’un et à l’autre à la fois, il mesure les dimensions des objets

ou des portions d'objets qui se laissent embrasser par le compas ainsi formé. Pour se faire une idée de la précision avec laquelle il s’acquitte de cette fonction, il suffit de rappeler que dans les papeteries, c’est d’après l’épaisseur que les trieuses divisent et classent les papiers, et qu’elles parviennent à distinguer des feuilles de 40 centimètres sur 60, qui n’ont entre elles qu’une différence de poids d’un gramme : c’est dire assez si la différence d’épaisseur qui les sépare est infime. Sans doute tant d’exactitude ne se rencontre que quand l’écartement des branches du compas est très faible. Elle diminue à mesure qu’il augmente. Elle reste grande pourtant jusqu’au bout, et Futilité de cet appareil de mensuration est constante. C’est lui qui, en vertu de cette faculté, permet d’apprécier très exactement dans quel rapport se trouvent diverses lignes entre elles : si l’on suit, en effet, simultanément deux lignes, l’une avec le pouce, l’autre avec le médius, on perçoit avec une précision merveilleuse leurs moindres divergences ou leurs moindres convergences, par suite aussi leur parallélisme. La ligne tient dans le dessin des corps une place si considérable qu’on devine le rôle capital joué par un semblable appareil tactile dans la formation des représentations spatiales. Sa valeur vient principalement de l’exactitude avec laquelle est perçue la relation entre les mouvements imprimés aux deux organes opposés. Mais, ces deux organes étant munis de pulpes étendues, il convient de remarquer qu’il juge du rapport des surfaces aussi bien que du rapport des lignes, et que du même coup il explore ces surfaces pour elles-mêmes en même temps qu’il apprécie leurs positions respectives.

Mais le plus souvent il y a profit à aborder l’objet avec la main tout entière, qui l’enveloppe. Les deux mains peuvent s’ajouter l’une à l’autre et laisser entre elles une cavité qui grandit ou diminue suivant les

besoins et où les objets sont complètement embrassés. Ici la variété des mouvements articulaires que la conscience fond en une représentation unique se fait beaucoup plus grande. On se rend compte des difficultés qu’elle peut susciter en plaçant dans la main successivement deux cubes de même dimension, l’un en bois, l’autre en papier. Généralement le cube en bois est jugé plus petit que l’autre. C’est que l’effort suscité par la résistance que le bois offre aux muscles fait paraître plus étendus les mouvements de la main qui se replie sur l’objet, et que par là les dimensions du cube se trouvent réduites pour la conscience. L’exercice triomphe pourtant de ces difficultés. Ce qui est plus grave pour la précision des représentations, c’est que, à mesure qu’on s’éloigne des extrémités des doigts, le sens du lieu de la peau devient de moins en moins subtil. Il est facile de s’en assurer par une expérience : plaçons les deux pointes d’un compas sur la pulpe des doigts à quelque distance l’une de l’autre, 2 à 3 centimètres par exemple, et faisons-les avancer parallèlement, d’un mouvement rapide, jusqu’au poignet. Nous aurons l’illusion qu’elles vont en convergeant l’une vers l’autre, jusqu’à se réunir complètement. La conséquence de cette constatation est que l’exploration de la main est nécessairement imprécise, et qu’elle est inégalement imprécise. On ne peut donc attendre de la maîn que des informations assez vagues sur la forme et sur les dimensions des objets. Pour dégrossir les représentations trop sommaires qu’elle donne, d’un mouvement instinctif l’observateur a recours immédiatement aux deux appareils que nous avons décrits précédemment et qui fonctionnent conjointement.

Ce serait assurément simplifier la réalité que de dire que la palpation d’un objet de petites dimensions se fait en deux temps, un premier où les mains

prennent à la hâte une représentation d’ensemble, un second où les doigts explorent les détails. L’aveugle ne s’astreint pas à une méthode déterminée, et les circonstances aussi bien que les habitudes ou les fantaisies individuelles diversifient beaucoup les mouvements. Toutes les méthodes particulières tendent pourtant à ce type commun. Le progrès se marque ici dans une meilleure distribution du travail entre la paume de la main et les extrémités des doigts, surtout dans une tendance de plus en plus marquée à faire grande la part des instruments de précision, et dans une habileté de plus en plus sûre à diriger leurs mouvements. Gela est si sensible que, même pour explorer des objets qui dépassent de beaucoup la surface formée par les quatre pulpes, bien souvent les aveugles se contentent de leurs doigts et ne font pas appel à la paume.

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Et en effet, puisque (nous l’avons constaté) le développement du toucher de l’aveugle ne se manifeste pas dans une acuité croissante du sens du lieu de la peau, il y a chance qu’elle se manifeste dans l’autre élément, dans les mouvements qui s’ajoutent au contact. Là elle sera d’ordre essentiellement psychologique : la conscience dirige de mieux en mieux les mouvements des membres en vue de satisfaire des fins de plus en plus clairement perçues.

Les mouvements passifs des muscles ne sont conscients que lorsqu’ils ne sont pas inférieurs à une certaine limite qui varie avec les muscles comme avec les individus, et qu’on calcule en examinant les angles décrits par les articulations intéressées1. Hocheisen

!. Goldscheider, le premier, a étudié cette question avec précision et a déterminé sur chacune de ses articulations l'angle minimum pour lequel il y a sensation, ce qu’on appelle le seuil de la conscience.

a pensé établir par neuf mille observations que pour un même muscle il faut chez l'aveugle un angle moins grand que chez le clairvoyant pour qu’il y mi perception, que par suite une conscience plus claire et plus intense accompagne ses mouvements passifs, par suite aussi ses mouvements actifs, les positions de ses membres et les contractions que provoque toute résistance extérieure. On conçoit de quel prix serait une telle sensibilité pour la traduction des mouvements musculaires en représentations spatiales. Ce progrès, d’après Hocheisen, serait dû à l’exercice, et proviendrait de la somme d’attention que, par la force des choses, l’aveugle accorde plus libéralement que le clairvoyant à des mouvements pour lui si précieux. La thèse de Hocheisein ne me paraît pas expérimentalement démontrée1 * * 4. Ses observations n’ont porté que sur huit sujets aveugles, ce qui est un nombre évidemment insuffisant, d’autant plus insuffisant que les différences individuelles en cette matière paraissent être considérables. A titre d’hypothèse du moins sa valeur n’est pas négligeable, et peut-être sera-t-elle confirmée quelque jour.

Ce qui est manifeste en tout cas, c’est que les mou** vements de la palpation s’exécutent chez l’aveugle en général avec plus de rapidité que chez le clairvoyant. C’est là l’effet d’une habitude contractée sous le commandement d’une force psychologique. La rapidité des mouvements, en effet, facilite singulièrement l’action de la mémoire et favorise la synthèse des

1. En particulier, quand Hocheisen suppose qu© Sa mesure de sensibilité motrice acquise par l’expérience pourrait être indiquée par le degré de rapidité auquel chaque sujet parvient

dans la lecture du Braille, il se trompe certainement, car dans la lecture du Braille les mouvements sont réduits au minimum ;

plus elle se perfectionne, et plus leur nombre diminue. Les lettres Braille semblent être perçues par la sensibilité de la

peau beaucoup plus que par la sensibilité des articulations.

éléments successifs en une représentation spatiale simultanée. Peut-être y est-elle nécessaire.

En même temps qu’ils deviennent plus prompts, les mouvements ont une tendance marquée à devenir automatiques, à s’appeler mécaniquement les uns les autres en réduisant de plus en plus pour chacun le rôle de la volonté et de la conscience. Demandez à un aveugle comment il procède pour palper un objet, vous l’embarrasserez fort. Il est incapable de vous renseigner. Insistez, priez-le de se prêter à une expérience, de toucher aussi lentement que possible un objet en votre présence, de détailler ses mouvements afin de vous permettre de les observer. Souvent vous verrez sa main hésiter, s’embrouiller. Elle fait des mouvements très différents de ceux qui lui sont habituels. Elle a besoin d’être abandonnée à elle-même et d’agir à son allure accoutumée. Il se produit ici quelque chose de tout à fait analogue à ce qu’on remarque chez le pianiste. On dirait que les mouvements se font d’eux-mêmes. La volonté semble ne plus intervenir que pour leur donner le branle initial. Elle peut sans doute à chaque instant reprendre ses droits, et cela nous avertit que la conscience de chaque mouvement particulier n’est pas abolie; elle s’est effacée seulement pour faire place à la conscience du but qui seul désormais est distinctement pensé. Les mouvements ne sont plus perçus que par rapport à ce but et en tant qu’éléments de ce but. Une imperfection de l’un d'eux est sentie non comme telle, mais comme imperfection dans la représentation totale. C’est donc au profit de la représentation que se fait cette économie de forces psychologiques ainsi que tout ce perfectionnement du travail physiologique et nous reconnaissons ici les effets habituels de la finalité.

C’est sans doute de la même manière qu’il convient d’expliquer certaines vibrations, pleinement inconscientes celles-là, et qui échappent absolument à l’ac-

tion de la volonté, dont s’accompagne le toucher chez les aveugles. Czermak, Hocheisen, Heller ont remarqué constamment, nous assurent-ils, des vibrations de ce genre au cours de leurs expériences. Elles jeraient caractéristiques du toucher de l’aveugle. Les observations toutefois sont encore trop peu précises pour qu’il soit permis d’être affirmatif. L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’il faut voir dans ces vibrations que la volonté ne peut plus arrêter le résidu des mouvements volontaires. A force de faire suivre un contact manuel quelconque des mouvements nécessaires pour le préciser par la palpation des doigts, l’aveugle aurait développé dans sa main une sorte de tendance à les reproduire mécaniquement. De plus, il y a un degré d’intensité dans la pression qui est particulièrement favorable à la formation d’une représentation claire. En deçà, la sensation tactile manque de netteté; au delà, le travail intellectuel est troublé par une impression de douleur. Des mouvements souvent imperceptibles ont pour objet d’augmenter ou de diminuer la pression, afin de l’arrêter au degré d’intensité le plus favorable. Ces mouvements, en raison de leur nature même qui les rapproche des mouvements instinctifs, comme aussi à cause de leur faible extension, sont, semble-t-il, plus spécialement susceptibles de devenir autonomes, de se produire sans l’intervention de la volonté ou même malgré elle 4.

Il est donc possible que nous constations dans les palpitations de la peau observées par Czermak et par Heller le même travail, mais à un degré plus avancé, que dans les mouvements volontaires. L’automa-

1. Cette opinion trouve une confirmation frappante dans un très intéressant article de M. Van Biervliet, le Toucher et le Sens musculaire , publié dans l'Année Psychologique. En partant d’observations différentes, l’auteur, qui ne connaît pas les faits ci-dessus mentionnés, conclut lui aussi à la production de mouvements automatiques qui favorisent la sensibilité tactile.

Usine, cette fois, serait devenu si complet que les mouvements échapperaient au contrôle de la conscience. Quoi qu'il en soit de cette question, sur laquelle nous sommes encore trop insuffisamment informés, l’organisation des sensations tactiles par le. conscience apparaît déjà dans la palpation des objets de petite dimension : peut-être a-t-elle pour effet, à la faveur de l’attention, d’abaisser le seuil de la conscience des mouvements passifs de manière à rendre de moindres mouvements perceptibles et par conséquent utilisables, mais surtout elle a son principe dans la subordination des sensations et des mouvements qui les accompagnent à une finalité, à la production d’une représentation synthétique de l’objet à percevoir.

La tâche de l’intellect sera plus compliquée si nous passons de l’espace manuel à ce que nous pouvons appeler l’espace brachial, celui qui pour être exploré exige des mouvements des bras, et n’en exige point d’autres.

L’appréciation générale des dimensions et la représentation approximative de la forme qui doivent précéder l’examen du détail se feront avec plus de peine. Je n’oublie pas, sans doute, qu’ici encore l’aveugle dispose d’un précieux outil. Ses deux mains peuvent s’opposer l’une à l’autre, et juger du parallélisme, de la convergence ou de la divergence des lignes et des surfaces de la même manière que le pouce et l’index les appréciaient tout à l’heure en s’opposant entre eux. Je suis aussi de cet avis, quoi qu’on ait pu dire, que l’aveugle pourra sans de sérieuses difficultés établir un rapport entre les mesures ainsi prises dans l’espace brachial et celles qui lui sont données dans l’espace plus restreint que la main et les doigts suffisent à explorer. En effet, les

domaines des deux espaces manuel et brachial ne sont pas tranchés, et la main se réserve souvent le toucher d’objets qui semblent dépasser sa portée mais dont, au moyen de quelques mouvements, elle suit pourtant tous les contours. Inversement, bien souvent l’aveugle juge, en opposant les deux mains, de dimensions qui relèvent de l’espace manuel et que l’opposition de deux doigts suffirait à lui faire connaître. Bien plus, même dans la palpation des objets les plus petits, les deux mains interviennent généralement à la fois, et les mesures fournies par l’appareil de mensuration de l’espace brachial se mêlent aux mesures fournies par l’appareil de mensuration de l’espace manuel et sont contrôlées par lui. On pourrait distinguer un champ spatial bimanuel intermédiaire entre le champ manuel et le champ brachial, et où tous les deux se confondraient en quelque manière. De la sorte, les instruments de l’espace manuel servant dans l’espace brachial et les instruments de l’espace brachial étant utilisés en retour dans l’espace manuel, un rapport entre les mesures prises de part et d’autre doit être perçu aisément1 * * 4.

Mais il est clair que l’appareil de précision de l’espace brachial est très inférieur à celui de l’espace manuel. Surtout, ici il n’est plus possible d’envelopper l’objet complètement, de recouvrir simultanément toute sa surface. Non seulement les bras, dont le toucher est beaucoup moins sensible que celui de la main et qui sont généralement recouverts de vêtements, renseignent avec beaucoup moins de précision sur les surfaces qu’ils rencontrent, mais ils ne peuvent que jeter une ceinture autour de l’objet, nullement en appréhender toute la surface. De là

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