‹ Le Monde des Aveugles: Essai de PsychologieChapitre 21 sur 29 · Évidemment il ne s’agit pas ici d’une relation exprimée · texte numérisé non relu

Évidemment il ne s’agit pas ici d’une relation exprimée

par un chiffre. Comme pour le clairvoyant l’évaluation numé-

rique de ce rapport est une opération très complexe dont nous

n’avons pas à parler ici.

la nécessité pour l’aveugle de prendre en tout sens des mesures, d’exécuter toute une série de mouvements et de les traduire en représentations avant de porter un jugement sur la forme et sur les dimensions de l’objet.

Pour passer ensuite à une représentation plus précise et qui comporte la connaissance des détails, les difficultés 'sont plus grandes encore. Grâce à la forme arrondie de la tête de l’humérus qui permet à l’articulation de l’épaule des mouvements très libres arrêtés seulement en arrière, le champ tactile des bras est constitué à peu de chose près par deux demisphères qui ont respectivement pour centre l’épaule et pour rayon le bras, et qui se coupent entre elles. L’articulation du coude, en joignant ses mouvements à ceux de l’épaule, donne à la main la faculté d’atteindre un point quelconque à l’intérieur de ces deux demi-sphères. La main pourra donc explorer chacune des parties de l’objet puisqu’elle seule est capable de fournir une représentation précise, et nous sommes ramenés aux conditions du toucher telles que nous les avons rencontrées dans l’espace manuel. Mais cette fois l’exploration sera nécessairement très longue. Chaque partie doit être considérée séparément. L’image totale résultera de la juxtaposition de toutes ces images partielles dans le cadre qui nous a été fourni tout à l’heure. Cette juxtaposition n’est pas du tout, comme on l’a prétendu, au-dessus des forces de l’imagination : aidée par l’expérience qui lui fournit un grand nombre de points de comparaison, elle est parfaitement capable de grossir les objets ou de les diminuer, de les bâtir aussi de pièces additionnées. Mais j’avoue bien d’ailleurs que, pour que ces transformations soient possibles, il faut un travail intellectuel qui suppose un bon nombre de jugements et une assez grande agilité d’imagination. L’habitude du toucher met de plus en plus cette faculté au ser-

nce des représentations spatiales que réclament les -besoins de la pratique, mais dans les dimensions de l’espace brachial jamais, on le conçoit, en raison de leur complexité même, les mouvements n’arrivent à un degré d’organisation aussi élevé que dans les limites de l’espace manuel.

Ces raisons font que l’aveugle se contente le plus souvent d’un examen très approximatif des objets. Il le peut fréquemment sans grave inconvénient. Beaucoup d’objets se ramènent à une forme géométrique ou à un dessin générateur qui est répété un nombre plus ou moins considérable de fois. Le cerceau d’un enfant, par exemple, est une circonférence. Une armoire se réduit à une série de rectangles horizontaux tous identiques. Lorsqu’il est en présence d’objets de cette nature l’aveugle se contente d’en scruter une partie, et il construit toutes les autres à l’image de celle-là. Au plus passe-t-il quelquefois rapidement la main sur l’ensemble du meuble pour vérifier très approximativement l’exactitude de sa construction. Pour se représenter l’intérieur d’une armoire, par exemple, il comptera le nombre des rayons et il examinera seulement l’un d’eux, pour bâtir ensuite les autres d’après ce modèle. Mais là encore pour concrétiser son dessin, pour le réaliser, pour passer de l’idée à la représentation, un certain développement de l’imagination est nécessaire qui ne s’acquiert que progressivement.

Les objets aux formes capricieuses, pour être consciencieusement explorés, demanderaient, outre une puissance de synthèse particulière, une grande patience : aussi, à la place d’une représentation exacte, l’aveugle est toujours porté à se contenter d’une image plus ou moins pauvre, plus ou moins fausse, qui lui en tient lieu. Il ramène l’objet à une forme géométrique et le dépouille de tous ses ornements. Ou bien, partant d’une de ses parties, il le construit d’après cette partie, en lui (conservant à peu

près ses dimensions réelles mais en lui prêtant des détails arbitraires. S’il a moins d’imagination, il se contentera de remarquer telle ou telle particularité qui lui tiendra lieu de l’objet tout entier, et son imagination n’aura nul souci de remplir le cadre que ses bras lui ont fourni, de se faire une représentation approximativement égale à celle qu’il a eue en embrassant l’objet dans son ensemble.

Si nous dépassons maintenant l’espace brachial, plus vont grandir les dimensions de l’objet, et plus se feront sentir les difficultés que nous venons de signaler : imprécision des moyens qui lui permettent d’apprécier les dimensions et la forme générale, surtout lenteur de l’exploration des détails et complication croissante du travail de synthèse.

Sans doute il ne faut pas oublier (et on l’oublie trop souvent) que dans son corps tout entier l’aveugle trouve des termes de comparaison et comme des étalons de mesure. La hauteur de beaucoup d’objets lui est donnée, comme aux clairvoyants, par leur rapport à sa hauteur propre. La représentation globale d’un fauteuil est singulièrement facilitée par ce fait que l’aveugle s’assied sur le fauteuil, le recouvre pour ainsi dire de toute la longueur de son corps, et que des sensations musculaires impriment en quelque sorte en lui ses dimensions. Il n’en reste pas moins que les complications grandissantes ouvrent de plus en plus larges les portes aux représentations fausses. Leur variété est infinie, et, si l’on n’y veille point, une paresse bien naturelle risque de meubler le cerveau de l’aveugle de ces images bâtardes qui le feraient vivre en dehors de la réalité.

Reste à nous demander comment l’aveugle se représente la position des objets, comment il les pro-

jette dans l’espace. Tant qu’ils ne sortent pas du champ tactile, c’est-à-dire de la portée de ses bras, il n’y a en cela aucune difficulté, mais l’imagination et la pensée de l’aveugle ne sont pas enfermées dans une si étroite prison.

Un premier procédé qui s’offre à lui est de prolonger ses organes tactiles au moyen d’appendices. Nous l’avons vu en faire usage pour se procurer quelques renseignements très rudimentaires sur la forme et la nature des objets. Mais le toucher indirect ainsi obtenu indique plus sûrement leur position. Par lui s’explique l’emploi que certains aveugles font de leur canne en marchant et leur souci de ne jamais s’en séparer. Pour ceux-là mêmes qui n’ont pas contracté l’habitude de la canne, elle est souvent précieuse pour explorer un terrain.

Infiniment plus instructifs sont les mouvements que l’aveugle fait avec Ses jambes pour atteindre l’objet. Le nombre de pas le renseigne sur la distance qui l’en sépare, l’orientation de ces pas sur la direction où il se trouve. Avec la distance et la direction il a les deux indications nécessaires et suffisantes pour situer l’objet par rapport à lui-même.

Il est facile sans doute de se faire une idée précise de l’espace représenté par un pas. En touchant un mur par exemple, tandis qu’il marche, l’aveugle en obtient la transposition en étendue brachiale. Mais la traduction d’une série un peu prolongée de pas en espace concret n’est pas une opération aussi simple qu’on pourrait le supposer. Elle se fait en général avec une extrême imprécision. Nous pouvons nous en assurer en constatant avec quelle difficulté se fait l’opération inverse, la traduction en pas d’un espace connu. Demandez à des aveugles comment ils font pour se rendre, dans un lieu même tout à fait familier, d’un endroit donné à un autre, lorsque aucun point de repère ne les guide (bruit ou sensation d’obs-

lacle, ou dénivellation du terrain). Ils vous répondront que, même s’ils ont une représentation claire de la distance à parcourir, il leur est très difficile, presque impossible même, de ne pas s’arrêter soit en deçà, soit au delà du but prescrit. Les uns, en petit nombre, s’en remettent purement et simplement à leur mémoire musculaire; mais c’est alors la conscience des mouvements qui les guide, et non une représentation spatiale. D’autres nous avoueront qu’il leur faut compter leurs pas. Presque tous reconnaîtront qu’ils n’ont pas d’autre moyen si aucun objet, perçu par un sens quelconque, ne les avertit au moment de l’arrivée.

Mais surtout c’est le sens de la direction qui est imprécis. Hocheisen, en étudiant les articulations de la main seulement, a cru constater que si les aveugles perçoivent mieux que les voyants des mouvements de faible étendue, en revanche ils se rendent moins bien compte de la direction de ces mouvements. Il expliquait ce phénomène en disant que le contrôle constant exercé par la vue sur les membres habitue le voyant à prendre une conscience plus exacte des rapports qui unissent les contractions musculaires à l’orientation des mouvements. En tout cas la difficulté qu’éprouve l’aveugle à conserver la ligne droite en marchant assure que ses perceptions sur ce point sont des plus confuses.

A supposer donc qu’il ait situé seulement par rapport à lui-même un objet éloigné, l’aveugle sera le plus souvent dans l’incapacité de le retrouver. Le moindre mouvement lui fera perdre le sentiment de cette position occupée par cet objet. Un mouvement insensible de rotation produit, à quelques mètres de distance, un écart considérable. On conçoit que dans ces conditions des représentations spatiales un peu étendues auraient grand’peine à se développer. Aussi l’effort de l’aveugle ne se porte pas principalement de

ce côté ; il cherche surtout à connaître les positions des objets les uns par rapport aux autres, et surtout par rapport à des points fixes. La tâche qui incombe à son intelligence et à son imagination est de construire des systèmes de représentations où les objets particuliers se classent et s’organisent, et où chacun d’eux sert de support aux autres.

Dans son cabinet de travail, par exemple, l’aveugle situe son bureau non par rapport à lui-même, point mobile, mais par rapport aux quatre murs, à la cheminée, au tapis, à la bibliothèque, à tous les meubles fixes. Dans cette image totale il fait entrer plus ou moins d’éléments suivant que son imagination est plus ou moins active. Il y fait entrer de préférence tels ou tels éléments selon que les besoins de la pratique recommandent à son attention ceux-ci ou ceuxlà. Comme le plafond n’a guère d’importance pour lui, à moins que, exceptionnellement bas ou exceptionnellement haut, il ne modifie notablement le cube d’air et ne devienne par là sensible aux organes respiratoires, bien souvent le plafond est négligé, et tandis que la largeur et la longueur de la pièce sont représentées avec précision, la hauteur reste souvent très vague. Elle aura seulement des chances sérieuses de s’imposer à lui si les rayons de sa bibliothèque l’obligent à la mesurer musculairement par des ascensions fréquentes. Et tous ces éléments de sa représentation se soutiennent l’un l’autre, se conso- :ident réciproquement, s’évoquent mutuellement dans sa conscience. De la sorte, il suffira que l’aveugle connaisse la position de l’un quelconque d’entre eux par rapport à son propre corps, la position du tapis que son pied lui donne, par exemple, ou la position de la table qui est à portée de sa main, pour >e représenter aussitôt la position de l’un quelconque des autres. La faculté stéréognostique, avons-nous dit, en effet, permet, au moyen d’une de ses parties, de

faire surgir dans l’imagination la représentation tac* tile dans son entier. Or la pièce entière constitue désormais comme un objet unique.

Ainsi l’aveugle est amené par les besoins de la pratique à se constituer des lieux où il habite des images tout à fait équivalentes à celles des clairvoyants. L’image aura chance d’être d’autant plus complète et d’autant plus stable que le lieu considéré lui sera plus familier. Mais, là même où il ne se trouvera qu’en passant, il cherchera à se faire une image embryonnaire au moyen de deux ou trois points de repère. Quand il sera dans un lieu tout à fait inconnu, seuls le nombre et la direction de ses pas pourront lui dire la position d’un objet déterminé, mais la connaissance qu’il en aura sera fugitive et peu utilisable.

La nécessité d’agir stimule puissamment la construction de ces images complexes. Mais un stimulant non moins précieux vient encore à l’aveugle de ses sensations auditives. Qu’il soit nécessaire au développement des représentations, je n’ose pas l’affirmer, car il me semble bien que certains aveugles-sourds de naissance parviennent à un degré assez élevé d’imagination spatiale. Mais sans aucun doute il lui est d’un grand secours, et dans la pratique les aveugles-entendants doivent au sens de l’ouïe une grande part de leur faculté de représentation. Sans lui le champ de leurs images serait rétréci, et surtout ils en seraient moins les maîtres.

On a prétendu que les sensations de l’ouïe sont naturellement étendues comme celles de la vue et du toucher, et qu’elles sont immédiatement perçues comme localisées dans l’espace. L’expérience psychologique, non moins que l’examen physiologique de l’oreille, semble bien montrer le contraire : un sujet

qui n’aurait que des perceptions auditives ne connaîtrait pas d’espace, et les mille variations d’un même son qui nous servent à le localiser lui apparaîtraient non comme des conséquences des positions diverses occupées par sa source, mais comme des différences d’intensité et de nature.

Mais les sensations auditives ont la propriété de s’associer étroitement avec les sensations visuelles et tactiles. Elles les évoquent dans la conscience, et ainsi elles se lient intimement à la représentation de l’objet qui les cause : un aboiement fait surgir l’image d’un chien. Elles évoquent du même coup et tout naturellement la représentation de la position occupée par cet objet dans l’espace. Et comme, suivant qu’il est placé en avant, en arrière, ou de côté, suivant qu’il est plus ou moins éloigné de nous en largeur, . en hauteur et en profondeur, le son est perçu par l’oreille avec des modalités particulières, peu à peu, avec l’expérience, ces modalités particulières deviennent représentatives des différentes positions de l’espace. Les corps sonores finissent par être localisés à la seule audition.

C’est donc l’espace tactile encore que les sensations auditives offrent à l’aveugle, l’espace tactile qu’elles se sont incorporé en quelque sorte, et s’il ne possédait pas auparavant l’espace tactile, il n’en tirerait aucun fruit dans le champ de ses représentations spatiales. Mais elles ont sur les représentations tac tiles ce grand avantage de s’étendre sur un domaine considérablement plus vaste que celui du toucher. Aussi elles se substituent aux sensations tactiles dans bien des cas. Elles représentent les positions lointaines sans exiger ni délai ni mouvement. Instruite par le toucher, l’ouïe usurpe ses prérogatives. Le bruit d’une fontaine m’épargne les quinze pas qu’il eût fallu faire pour apprendre qu’elle est à dix mètres devant moi.

Non seulement il m’épargne temps et effort, mais les renseignements qu’il me donne sont plus précis. Les difficultés que nous signalions tout à l’heure en ce qui concerne la direction n’existent plus : l’aveugle n’est plus contraint, pour se faire une idée exacte de la place occupée par l’objet, de suivre une ligne droite. Il la perçoit d’après l’angle d’incidence des ondes sonores sur son oreille. Il n’a plus besoin de synthétiser un nombre parfois élevé de mouvements en une représentation d’ensemble. Enfin, pour peu que le bruit soit permanent, comme celui d’une fontaine qui coule, la représentation persiste à s’imposer à la conscience; elle ne risque pas de se fausser ou de s’évanouir au moindre mouvement inconsidéré fait par l’aveugle.

Voilà pour les représentations simples. Pour les représentations complexes où diverses images s’organisent en système et se soutiennent les unes les autres, le rôle des sensations auditives est plus précieux encore. Si le bruit est continu, ou même s’il peut être renouvelé à volonté, il constitue un point d’appui pour toutes les autres images, un point de repère autour duquel toutes viendront se grouper. Il fournit la pierre d’assise de la représentation globale, et l’on conçoit quelle en est l’utilité. Bien plus, dans un lieu clos, dans une pièce par exemple, le bruit se complique de sonorités secondaires qui sont instructives pour la position de divers objets. Il se réfléchit sur les murs et donne à l’oreille une image confuse, mais non sans valeur, qui se traduit immédiatement en représentation spatiale. J’ai dit déjà que le bruit des pas sur le plancher ou le crépitement du feu font connaître à l’aveugle les dimensions de la pièce. Ainsi il a, grâce à l’oreille, une représentation une, du genre de celles que l’œil peut donner, un cadre très sommaire, qui souvent se limite à une représentation les quatre murs, mais un cadre enfin où classer ses

images de détail. Quand il l’aura rempli à sa manière, le bruit pourra alors évoquer le contenu en même temps que le contenant. Il le pourra d’autant mieux que le contenu n’est pas sans avoir parfois lui aussi quelque action sur les modalités du son : qui n’a remarqué les nuances sourdes que les tentures et les rideaux donnent au son des voix? Il en rendra toutes les parties présentes à la fois dans la conscience et viendra en aide ainsi au travail de l’imagination. Par là se trouvera diminué l’obstacle qu’oppose à l’aveugle l’absence de toute représentation globale, si difficile à obtenir du toucher, lorsqu’il s’agit de représentations qui dépassent de si loin ses moyens d’investigation.

Cette valeur synthétique de la sensation auditive lui confère tout son prix. Elle substitue une impression simultanée à la succession des impressions tactiles, et fournit tant bien que mal à la conscience cet élément de coordination que l’on a cru longtemps ne pouvoir emprunter qu’à la vue. C’est peut-être grâce à l’ouïe seule que l’aveugle parvient à se donner une représentation concrète, vraiment intense, de vastes étendues. Un coup de fusil qui éclate à trois cents mètres, une voix claire qui parfois à cent ou deux cents mètres imprègne une atmosphère légère et pure, reculent soudain l’horizon démesurément, et 1’emplissent d’une lumière vive. Un coup de tonnerre au loin qui se répercute à l’entour a une puissance évocatrice plus grande encore. Une pierre lâchée au-dessus d’un précipice et qui, après une seconde de course, renvoie son cri sourd, ouvre un abîme devant l’imagination de l’aveugle et lui donne parfois une sorte de vertige. Combien d’autres sensations auditives éperonnent puissamment sa faculté de représentation ! Leur rôle dans la vie affective et esthétique est de premier ordre. Non moindre peut-être est celui de ces bruits familiers qui constamment

invitent l’aveugle à sortir de lui-même, à étendre son imagination autour de lui. Sans doute les sensations d’obstacle, participant de l’espace, ont des propriétés analogues d’évocation, mais elles sont beaucoup moins précises, et surtout comme elles portent beaucoup moins loin, les services qu’elles rendent dans l’élargissement des représentations spatiales ne peuvent pas se comparer aux bienfaits des sensations auditives.

A toutes les étapes, la même difficulté s’est donc présentée à nous, la difficulté de synthétiser les données du toucher. Aidé par la main, par le bras, par le corps tout entier, surtout par l’oreille, c’est pourtant sur son intellect principalement que l’aveugle doit compter pour en triompher.

Même dans l’acte de la vision, d’ailleurs, l’intellect semble bien jouer un rôle capital pour assurer à la représentation sa valeur synthétique. Nous le verrons plus nettement si nous observons certains malades dont la rétine n’est plus sensible qu’en un point de fort petite étendue. Pour se figurer les objets ils sont tenus d’en suivre les contours avec leur unique point de vision, et de bâtir ainsi leur représentation en interprétant les mouvements de leur tête, exactement comme un aveugle bâtit ses représentations tactiles en suivant les bords des objets avec ses doigts et en interprétant les mouvements de sa main. A ce degré la vue se confond presque avec le toucher, et cette ressemblance encore la rapproche de lui, qu’elle ne perçoit en général qu’à de très faibles distances.

À mesure que l’organe se perfectionne, à mesure que le rayon visuel s’allonge et que le champ de la vision s’étend en tout sens, l’opération de l’esprit en vue de synthétiser les données fournies par l’œil se

fait de moins en moins compliquée. Tous les degrés de myopie nous conduisent par une progression insensible jusqu’à la vision parfaite. Mais même dans la vision parfaite il semble bien que tous les éléments de la représentation ne s’offrent pas à l’esprit sur le même plan. Dans toute rétine il est des points plus sensibles que d’autres, des points où les fibres nerveuses aboutissent en plus grande abondance et où la lumière est plus intense. Le rôle de l’attention est de promener le regard sur la surface de l’objet de manière à faire entrer ses diverses parties en relation avec les points sensibles et à les mettre en évidence. La mémoire devra retenir et agglutiner ces impressions successives pour donner à l’image synthétique une clarté, une richesse, une intensité qu’elle n’avait pas d’abord. L’enveloppe que l’œil jette sur l’objet et dont il l’enserre facilite l’action de l’esprit, mais ne la supprime pas.

Par là s’explique peut-être (revenons-y une fois encore) qu’il n’y ait pas une différence de nature entre la représentation spatiale visuelle et la représentation spatiale tactile. De ce biais la vue apparaît comme un toucher perfectionné, le toucher comme une vue embryonnaire. Entre deux voyants, dont l’un est mauvais et l’autre bon visualisateur, il peut y avoir autant ou plus de distance au point de vue des représentations spatiales qiî. entre un aveugle et un voyant.

Mais, si la pathologie nous montre une identité foncière entre les représentations de l’œil et celles de la main, la distance n’en reste pas moins grande entre la manière dont, dans les conditions normales, les unes et les autres sont acquises. Le perîectionnement de l’organisme physiologique se fait au profit de l’intellect qu’il décharge en grande partie de sa tâche. Si l’on m’a suivi, on a vu que l’aveugle doit fournir un effort mental dont l’œil dispense presque entièrement

îe voyant, et qu’il lui faut faire concourir divers organes, là où un seul suffît au voyant. On comprend par suite que des différences individuelles beaucoup plus profondes existent entre les représentations des aveugles qu’entre les représentations des voyants.

Même dans les conditions les plus avantageuses où le toucher puisse s’exercer on peut apercevoir déjà des degrés différents d’habileté chez les aveugles. C’est dans les limites de ce que nous avons appelé l’espace manuel qu’il se rapproche le plus de la vue puisque dans ces limites l’aveugle dispose d’une perception synthétique relativement précise. Et pourtant, pour passer de cette première perception à la connaissance claire de l’objet, du toucher passif à la palpation active, il faut évidemment des mouvements beaucoup moins spontanés et beaucoup plus complexes que pour passer de la vue passive à la vue active, de la perception par l’œil au repos à l’examen précis par les points les plus sensibles de la rétine.

Et de même il s’en faut de beaucoup que l’oreille rende à tous les mêmes services en ce qui concerne les représentations spatiales. Un son a plus ou moins de chances d’évoquer une représentation spatiale précise selon que l’intérêt du sujet est plus ou moins retenu par les formes des objets. Il est des aveugles spécialement des musiciens, dont l’attention est toute attirée par les sons en tant que sons. La vie est pour eux un spectacle sonore. Quoi qu’on en ait pu dire quelquefois, je ne pense pas que, même pour eux, les bruits ne s’accompagnent d’aucune représentation étendue, mais il est clair que les éléments étendus, associés aux bruits, prennent dans leur conscience une portée beaucoup moins grande que chez d’autres aveugles, en particulier chez des ouvriers manuels qui, constamment occupés à palper et peu sensibles aux propriétés musicales des corps, tournent toute leur attention vers l’utilisation pratique des objets,

et par conséquent vers leurs qualités spatiales. Pour les uns le monde extérieur tend à se traduire en sons, pour les autres en formes.

Les variations se font plus grandes encore lorsqu’il s’agit de représentations très étendues dont la synthèse ne peut être opérée que par un effort de l’intellect. Beaucoup se contentent alors de représentations rudimentaires, imprécises ou fausses ; et dans la simplification, dans l’imprécision, dans la fausseté il y a des variétés considérables.

Pour remédier à ces imperfections des représentations de l’aveugle, on doit l’exercer à utiliser le mieux possible les outils dont il se sert pour les bâtir. A la différence de l’œil, la main, l’oreille et l’intellect ont souvent besoin d’une éducation méthodique.

Je ne puis pas songer a entrer dans l’examen de cette pédagogie spéciale des aveugles. Les principes sur lesquels elle repose se déduisent aisément des pages qui précèdent. Dans le choix des exercices il convient de ne pas oublier que, tout en cultivant l’adresse de l’enfant, l’éducation des sens cultive son imagination. Les deux vont de pair. Les mouvements destinés à développer l’agilité des doigts préparent la main à scruter plus exactement les objets pour s’en bâtir des représentations, et inversement les mouvements les plus simples faits en vue d’examiner le& objets, étant subordonnés à une fin, contribuent à rendre les doigts plus habiles. Tel petit aveugle de six à sept ans que j’ai connu, et qui maniait le rabot, le ma: '«eau, la scie en compagnie de ses camarades clairvoyants pour confectionner des chaises, des fauteuils, des tables, des armoires de poupée, s’apprenait, sans y penser, à mieux juger des proportions des objets. Les jeux de construction, le dessin, le modelage*

qu’on pratique généralement dans les écoles aile mandes, sont excellents pour habituer l’enfant à synthétiser les images.

Si cette éducation spéciale ne les prévient pas, en raison de tous ces obstacles que rencontre sur sa route l’imagination spatiale de l’aveugle, deux dangers le menacent particulièrement : l’invasion des représentations fausses, et la paresse à construire des images spatiales.

L’aveugle est sollicité sans cesse par son milieu à bâtir des représentations nouvelles, et à les construire avec une extrême rapidité, si bien que ses moyens d’investigation ne sauraient suffire à la tâche. La langue qu’il parle est une langue faite par des voyants et pour des voyants : elle nomme mille objets qui sont hors de son commerce habituel, d’autres même dont il ne pourra jamais se faire une idée exacte. Elle l’oblige à penser toutes ces choses nouvelles. Elle est ainsi une excitation perpétuelle pour son intelligence et pour son imagination à chercher sans cesse à travailler à se dépasser elle-même. L’utilité d’un pareil stimulant est manifeste. Il a cependant aussi ses périls. Quelquefois l’aveugle se contente de répéter les mots qu’il entend et qui ne correspondent à aucune image précise dans le champ limité de son expérience. Qu'il s’abandonne à cette pente, qu’il s’habitue à ce psittacisme, et son indolence à imaginer pourra devenir incurable.

Mais rarement l’esprit se résout à cette passivité. Pour rétablir l’équilibre entre son expérience trop courte et son langage trop riche, il a recours à des substituts de représentations. Il brode il s’efforce de fabriquer pour chaque terme une forme concrète, plus ou moins rudimentaire. Trop indolent, et aussi trop pressé pour se livrer, chaque fois qu’un mot nouveau lui apparaît, à l’enquête minutieuse que supposerait l’acquisition d’une représentation précise, il lui accole

une image inadéquate, et, faute de pouvoir le revêtir de son véritable vêtement, il lui en prête un de fantaisie.

La substance en sera fournie quelquefois par les propriétés auditives du mot, plus souvent par les associations d’idées qu’il entraîne, ou par les qualités de telle ou telle de ses parties qui sera tombée sous les sens de l’aveugle, ou qu’il rapportera à des objets connus. Une faucheuse mécanique, par exemple, tant que l’aveugle ne l’aura pas palpée ou tant qu’on ne la lui aura pas décrite, pourra être représentée par une grande faux fixée à une voiture à laquelle l’imagination individuelle pourra donnerune forme déterminée. Le dérèglement de l’esprit et son impatience sont tels que même les noms des couleurs bien souvent ne restent pas pour l’aveugle de simples noms.

Aucun voyant n’est affranchi de représentations folles de cette espèce et, presque chez tous, avec plus ou moins d’indiscrétion, l’imagination devance l’action des sens; mais chez l’aveugle, qui est privé du sens de beaucoup le plus agile et le plus compréhensif, le mal risque tout naturellement d’atteindre des proportions exceptionnelles.

On devra donc procéder à un inventaire minutieux de son vocabulaire. L’éducation aura pour fonction de contrôler et d’épurer le contenu des mots dont il mésuse. Elle aura encore à y substituer des représentations vraies de même qu’à remplir les mots demeurés vides de sens. Le moyen qu’elle y emploie est de faire toucher à l’aveugle le plus d’objets possible, d’assiéger son cerveau de représentations exactes. Par là, elle luttera contre la paresse de l’imagination spatiale.

Ceux qui sont atteints de ce défaut ne palpent que rarement, et quand ils palpent ils le font toujours d’une manière trop sommaire et sans méthode. Ils I jouissent des sons plus qu’ils ne les utilisent. Leur

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imagination est molle à juxtaposer les différentes pièces de représentations qui leur sont fournies par leurs sens.

Il en résulte qu’ils restent en quelque sorte étrangers au milieu dans lequel ils vivent. Ne sentant pas sa présence réelle autour d’eux et le connaissant mai, ils sont peu capables d’agir. On vient d’apporter une table neuve dans la chambre d’un aveugle : il ne prend pas la peine d’en examiner les dimensions ; il ne retient que le rugueux des sculptures en bois que sa main a rencontrées d’abord. Deux minutes après il se baisse pour ramasser un objet. Sa tête se heurte contre une carre que son imagination ne lui présentait pas.

« Pour l’aveugle, » nous dit un travailleur manuel qui a réfléchi sur les conditions de son activité, « la difficulté d’un métier résHe beaucoup moins dans l’apprentissage et la pratique des tours de main spéciaux, que de la nécessité d’apprécier rapidement avec les doigts les divers détails qui sont embrassés tout naturellement par l’œil. » Comment les mouvements de l’aveugle seraient-ils dégagés et souples s’il n’a pas une image nette de la pièce où il se déplace et des différents meubles qui l’occupent? Plus nous nous élevons des formes d’activité déterminées et relativement simples que supposent la plupart des métiers à des formes libres, complexes, qui demandent non un mécanisme toujours le même, mais une adaptation continuelle à des milieux changeants, plus grandit pour l’aveugle la nécessité de représentations locales multiples et complexes (appartements, jardins, maisons, rues, plans des villes), et sa liberté d’action est en proportion de la rapidité et de 1 exactitude avec lesquelles il les construit. Aucune faculté ne contribue davantage à lui assurer l’indépendance et à faire de lui une valeur sociale.

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