CHAPITRE XIII
Les personnes et les choses.
Les images visuelles remplissent dans la vie psychique des fonctions multiples dont ne sauraient s’acquitter les représentations spatiales que nous venons d’examiner. Elles sont des forces vives, agissantes. Elles dictent des actes. Elles inspirent des sentiments. Elles sont des sources précieuses de sympathie. La vue d’une pomme éveille l’appétit et le désir de se la procurer. Imaginer, c’est toujours vouloir à quelque degré. Que de rêves de bonheur l’imagination sait tisser, émue par un beau visage ! Combien de compassions bienfaisantes éveille en nous la vision des infirmités et des déchéances physiques ! On a pu dire non sans fondement que l’étendue et la force de notre sympathie sont en raison de l’étendue et de la clarté de nos représentations.
Pour remuer ainsi les âmes, les pauvres représen-
tâtions spatiales de l’aveugle , si décharnées , si engourdies, sont notoirement inefficaces. Il y faut des représentations animées, gonflées d’impressions sensorielles. Ici les substituts des images visuelles seront des images tactiles encore tout imprégnées de leurs qualités sensibles, mais plus encore des images olfactives et auditives.
Rien n’empêche, en effet, remarquons-le bien, de leur donner des substituts. La vue n’agit pas ici par sa vertu spécifique. Elle n’est pas l’agent déterminant, mais seulement l’occasion. Elle ne fait que susciter des images organiques, motrices, affectives qui sont les sources directes des désirs, des mouvements, des émotions. Il suffît qu’à ces images organiques, motrices et affectives des images provenant de sens autres que la vue puissent s’associer et qu’elles aient la force de les ébranler pour que par elles puissent venir du monde extérieur les excitations nécessaires.
Pourquoi toucher la pomme, dont la peau lisse et fraîche cause une impression si particulière à la main, ne ferait-il pas venir l’eau à la bouche aussi bien que la voir? Pourquoi les cris de désespoir qu’arrache la douleur à ce malheureux n’ébranleraient-ils pas mon âme et ne la bouleverseraient-ils pas aussi bien que la vue de ses grimaces et de ses contorsions ? De fait, nul n’en doute. Le froid du cadavre n’étreint pas moins le cœur que la couleur de son visage. « Les images des divers sens, a-t-on dit, sont autant d’idiomes différents entre lesquels nous avons le choix pour traduire nos émotions. » Nous savons que chez le voyant les images visuelles ne sont pas nécessairement seules agissantes. Il y a des imaginatifs de toute sorte : chaque ordre de sensations a les siens. Une forme d’imagination sensorielle est fermée aux aveugles; il leur en reste d’autres qui pourront suppléer celle-là.
Mais la même illusion est toujours là : comme les
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images visuelles occupent presque entièrement le champ de la conscience, comme elles y ont une clarté et une richesse exceptionnelles, même dans les esprits médiocrement imaginatifs elles nous paraissent constituer un ressort d’action que rien ne saurait remplacer. Le voyant ne conçoit qu’à grand’peine que l’aveugle puisse avoir assez d’images sensibles pour en tenir lieu et surtout qu’il puisse les associer avec assez d’éléments de conscience.
Nous constaterons que, grâce à la vie sociale, les images visuelles, bien qu’elles ne tombent pas sous ses sens, ne sont pas, au point de vue affectif, absolument perdues pour l’aveugle, que par les mots qui les désignent quelque chose de leur émotion peut se transmettre à qui ne les connaîtra jamais. Il ne saurait pourtant, cela est clair, en attendre une grande somme d’énergie psychique : il n’y trouvera que ce qu’il y aura mis lui-même. L’énergie psychique ne peut venir que de sensations qui suppléent les sensations visuelles. Quelques faits, en nous montrant le mécanisme de cette suppléance, nous feront sentir que , en dépit de la cécité , les images vives des personnes, des choses, de la nature, des chefsd’œuvre de l’art, toutes ces magiciennes qui révèlent à l’homme ses propres richesses, peuvent aisément faire jaillir de nos cœurs, comme du rocher d’Horeb, les sources vives d’émotion et de sympathie que la nature a cachées en chacun de nous.
Pour nous émouvoir, nos images, dans la plupart des cas, doivent être fortement individualisées. Si tout lion es* susceptible de nous effrayer en tant que lion, tel lion, dont nous admirons la beauté, ne nous touche que par ce qui le distingue des autres lions. La présence d’un ami nous est chère dans la mesure où
nous sentons en lui non l’homme en général, mais les qualités par lesquelles il se différencie des autres hommes. Tl est clair que les images spatiales de l’aveugle ne sauraient individualiser que bien rarement les objets, et plus rarement encore les personnes, Bien peu d’assiettes se distinguent par une forme caractéristique des autres assiettes, je ne dis pas seulement de toutes les assiettes qui existent de par le monde, mais de toutes celles qui rentrent dans le cadre de notre expérience. Pour les personnes la diversité sans doute est plus grande, mais elle porte sur des détails dont l’aveugle n’a guère conscience puisqu’il ne les touche pas. Les touchât-il, beaucoup lui échapperaient par leur finesse, et l’analyse d’une physionomie par la main serait sans doute une analyse bien rudimentaire. Le voyant même qui ne percevrait que la taille de l’individu et les dimensions du visage et qui serait privé de tous les éléments d’individuation fournis par le teint, les reflets, l’expression, n’aurait qu’une faculté de reconnaissance relativement réduite. Il ne lui resterait que les éléments les moins significatifs. La forme, caractéristique de la finalité des objets et par conséquent très propre à déterminer des images génériques, est, surtout sous les aspects imprécis où elle apparaît au tact, très impuissante à fournir des images individuelles.
Les romanciers qui nous mettent en scène des aveugles ne manquent point de leur inspirer un désir ardent de connaître les traits d’une mère ou d’une amante. L’heure vient toujours où, grâce à la complicité des événements, ils leur permettent de promener leurs doigts fébriles sur le visage adoré. La scène est touchante et d’un effet certain, mais combien fausse aussi ! Lorsqu’il s’agit d’anciens voyants, tout pénétrés encore de souvenirs visuels, cette nostalgie peut être poignante. Pour un aveugle vraiment aveugle, elle n’est qu’un ornement littéraire. L’auteur insuffle
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à son personnage ses sentiments à lui, il ne le fait pas vivre de sa vie propre. La vérité est que la physionomie intéresse fort peu l’aveugle. Il n’est pas habitué à y trouver l’expression de la personnalité. Voilà un monde qui lui demeure fermé. Sa curiosité n’est pas orientée de ce côté-là et, lorsqu’il n’écoute que ses sentiments, lorsqu’il ne sort pas de lui-même pour se préoccuper de l’opinion publique, la beauté du visage est dans une personne la dernière qualité dont il se soucie.
Ce qui l’intéresse avant tout, c’est la voix. La voix humaine est un instrument d’une richesse et d’une souplesse merveilleuses qui, grâce à ses nuances infinies de hauteur, d’intensité, de timbre, de tonalité, d’allure, à ses inflexions si variées, ouvre à l’oreille un nombre inépuisable de combinaisons auditives. La diversité des voix n’est pas moindre que la diversité des visages et il n’y a pas deux voix identiques plus que deux visages absolument pareils. Le prodige, à y bien réfléchir, n’est pas plus surprenant d’un côté que de l’autre. L’aveugle dont l’oreille est exercée distingue à la voix un nombre considérable de personnes. Les voyants s’en étonnent. Il n’y a pourtant, là encore, rien qu’ils ne puissent eux aussi. Chaque jour le téléphone me révèle qu’ils reconnaissent avec sûreté beaucoup plus de voix qu’ils ne se le figurent. Je crois bien qu’il le leur révèle à eux-mêmes, car, tant qu’ils voient leur interlocuteur, ils ne se rendent pas compte qu’il leur suffirait de l’entendre pour le distinguer. Une fois de plus c’est la vue qui leur dissimule une de leurs facultés, et surtout qui les empêche de la cultiver.
Je ne prétends pas, d’ailleurs, que la reconnaissance par l’oreille soit aussi sûre que la reconnaissance par l’œil. Il s’en faut. Non seulement dans le bruit les voix deviennent méconnaissables comme les visages dans les ténèbres, mais bien des « bonjour »
prononcés sur des intonations banales , par deux sœurs ou par deux frères, ou plus généralement par deux personnes qui, vivant ensemble, s’empruntent mutuellement des inflexions, causent partois d’étranges embarras. Il n’est rien de si trompeur pour l’aveugle que ces brèves salutations où l’ouïe surprise n’a pas le temps de se retrouver. Mais, au point de vue pratique, les images auditives n’en rendent pas moins là des services inappréciables.
Si elles venaient à manquer, la psychologie des aveugles-sourds nous apprend que l’esprit, réduit sans doute à des informations moins riches, ne serait pourtant pas privé de toutes ressources. Nous avons vu que M. Guégan reconnaît ses familiers aux vibrations que leurs pas impriment au sol. M. Malossi, comme presque tous ses congénères, semble attacher surtout une grande importance aux représentations de la main : c’est quand la main du nouveau venu se pose sur la sienne qu’il le nomme. Comme en outre M. Malossi converse avec les gens de son entourage au moyen d’un alphabet manuel, ceux-ci touchant ses doigts chacun à sa manière, qui plus fort, qui plus vite, qui encore avec tel geste caractéristique, il a en outre comme moyens d’information des sortes de voix tactiles qui viennent confirmer sa première impression. Il n’a que bien rarement à la corriger. Mlle Marie Heurtin distingue les personnes surtout à l’odorat. Pour elle, ainsi que pour Helen Relier, chacun a son parfum particulier.
Tous ces signes n’échappent pas complètement à l’aveugle-entendant, mais il ne les remarque que secondairement, pour la même raison que le voyant ne remarque les voix que d’une maniéré accessoire. Os lui servent quelquefois à distinguer les personnes :
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surtout les parfums caractéristiques et le bruit des pas sur le sol ont Futilité particulière de lui faire connaître la présence de personnes qui gardent le silence. Sans avoir l’odorat aussi affiné que celui de Mlle Heurtin, on est frappé par le parfum de certains tabacs caractéristiques, d’eaux de toilette, de savons particuliers; et il n’est pas besoin d’avoir l’oreille bien exercée pour distinguer le pas grave et lourd d’un sénateur septuagénaire du trottinement léger et menu d’une fillette de cinq ans. Entre ces deux démarches extrêmes il en est un nombre infini qui portent les marques individuelles de chacun. Mais c’est surtout comme évocateurs d’images affectives que ces indices secondaires sont retenus.
Car, voici le point essentiel, toutes ces impressions sensibles que l’aveugle reçoit des personnes qui l’entourent sont émotives à un haut degré. Elles portent la marque de la personnalité dont elles viennent. Elles sont toutes chargées de cette personnalité et la communiquent à qui les reçoit.
Disons, pour parler avec pies de précision, qu’elles sont susceptibles de s’associer dans la conscience de l’aveugle avec un nombre considérable d’émotions, d’impressions, d’images et de les y faire lever en foule. II est des poignées de main chaudes comme il en est de glaciales; il en est de prenantes comme de molles et atones, de vibrantes comme d’indifférentes, de fiévreuses comme de calmes, il en est d’une bienveillance affectée comme il en est de sincères. L’aveugle reporte sur ces différences, et sur bien d’autres dont les mots n’expriment que très imparfaitement les nuances, tout le prix que le voyant attache par exemple à l’expression du regard qui prend pour lui des significations affectives si variées. Mais surtout l’âme entière se reflète dans les nuances si indéfinissables de la voix. Il est des voix qui prennent aux entrailles. J’en sais qui ont déterminé des passions
soudaines aussi bien que des visages. Elles ont leur beauté intrinsèque, beauté musicale, j’allais dire objective; mais elles s’imprègnent aussi de toutes les beautés morales que nous avons expérimentées chez leurs possesseurs, de toutes leurs délicatesses d’âme, de tous leurs actes même et nous en apportent les parfums fondus dans une indicible unité.
Quand une personne me tend la main, nous dit un aveugle dans une lettre citée par M. Heller, je sens aussitôt dans quelles dispositions elle vient à moi. Une pression vigoureuse, qui ne s’interrompt pas trop brusquement, me prouve de la bienveillance ; un attouchement rapide, de la fierté et un sentiment de supériorité. Les caractères de la personne physique se manifestent à moi dans la structure de la main : une main molle et peu musclée me donne l’impression d’un être débile, et, chose remarquable, cette impression concorde assez souvent avec les indications que je tire du son de la voix. Quant à la nature des occupations, je la perçois dans l’état de la peau : un ouvrier se distingue à coup sûr d’un intellectuel. Même deviner plus précisément le métier m’est souvent possible. C’est ainsi que j’ai reconnu un tailleur dès les premières salutations à ses doigts abîmés de piqûres. D’autres points de repère sont fournis par les bijoux de la main ainsi que par les soins dont elle est l’objet. J’ai connu un aveugle qui étonna une société de clairvoyants où il se trouvait pour la première fois en donnant, d’après le contact des mains, des renseignements exacts sur le sexe, l’âge, la condition et les passions des personnes présentes.
Une de mes amies, nous dit Hellen Relier, a des mains tenaces, volontaires, qui dénoncent un grand entêtement.
Et ailleurs :
Le contact de certaines mains est une blessure. J'ai rencontré des gens qui étaient si dépourvus de toute joie que, lorsque je touchais le bout glacé de leurs doigts, il me semblait que je donnais la main à l’ouragan du Nord-Est. Il en est d’autres dont les mains renferment des rayons de soleil, si bien que leur contact me réchauffe le cœur.
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Les odeurs n’ont pas pour elle une signification moins riche.
Parfois, dit-elle, il m’arrive de rencontrer des personnes auxquelles fait défaut une odeur individuelle distinctive : je les' trouve rarement animées et agréables. Inversement les gens dont l’odeur est fortement accusée, possèdent souvent beaucoup de vie, d’énergie et d’intelligence. Les exhalaisons des hommes sont en général plus fortes, plus vives, plus individuelles que celles des femmes. Dans le parfum des jeunes gens il y a quelque chose d’élémentaire, quelque chose qui tient du feu, de l’ouragan et du flot marin. On y sent les pulsations de la force et du désir de vivre. J’aimerais à savoir si les autres observent comme moi que tous les petits enfants ont le même parfum, un parfum pur, simple, indéchiffrable comme leur personnalité encore endormie. Ce n’est qu’à six ou sept ans qu’ils commencent à avoir un parfum particulier qui soit perceptible. Il se développe et mûrit parallèlement avec leurs forces physiques et intellectuelles.
Chez Helen Relier les qualités tactiles et olfactives des personnes ont une faculté d’évocation si grande qu’elle ne les retient pas : elle oublie si une main est douce ou rugueuse pour ne retenir que les qualités morales qu’elle a inférées du doux et du rugueux; disons mieux, qu’elle a cru percevoir en eux. La sensation n’est pour elle qu’un signe négligeable. Au reste, pour passer du signe à la qualité signifiée, il est piquant de constater comme les inductions logiques et les inférences les plus fantaisistes se mêlent les unes aux autres, les premières faisant passer les secondes qui ne s’en distinguent pas le plus souvent dans la pensée de nos observateurs. Mais avec la voix dont la richesse d’expression est infiniment plus grande, les interprétations se font beaucoup plus audacieuses encore.
Certains aveugles aiment à répéter qu’ils sont capables de juger des qualités morales et physiques
d’une personne d’après sa voix. M. Romagnoli, par exemple, va jusqu’à nous assurer qu’il distingue à la voix la couleur des cheveux et la couleur des yeux. Et il prétend justifier son assertion en nous rappelant que toutes les qualités d’un même sujet sont liées entre elles par des rapports déterminés. Etrange illusion en vérité. Au plus peut-on dire que la voix fournit des indications assez précises sur l’âge : les voix vieillissent comme les visages; elles se fanent, elles perdent leur fraîcheur et se chargent de rides. On peut dire encore qu’elles donnent des indications, moins précises déjà mais pourtant non méprisables, sur la taille et sur le volume des personnes. De tout le reste il n’y a que bien peu de compte à tenir. Mais cette illusion est singulièrement significative. Elle montre à quel travail de création la conscience se livre en percevant une voix expressive, son impuissance à prendre pour ce qu’elle est, comme un donné objectif, toute la cristallisation imaginative dont elle la revêt. Un monde d’aveugles aurait ses Lavater. Une phonognomie y tiendrait lieu de notre physiognomie.
Les témoignages de quelques aveugles ne seront pas ici hors de propos.
Depuis quelques années, écrit une aveugle, que M. G... habite ces parages, c’est dans notre cercle un concert de louanges à son sujet : on s’honore de ses visites, on vante son esprit, on cite sa sagesse, on proclame sa piété ; c’est un homme parfait. Eh bien, à qui oserais-je avouer que cet homme-là me déplaît, que cette physionomie ne peut m’être sympathique? A chaque nouvelle rencontre je l’écoute, je l’analyse pour en rester toujours au même sentiment. Je suis persuadée qu’un jour des faits viendront justifier mes impressions, car jusqu’ici elles ne m’ont jamais trompée. Pourtant je ne me crois pas douée d’une perspicacité particulière ; je pense seulement qu’en cette matière nous pouvons voir plus clair que les clairvoyants, car ce que nous percevons parle plus nettement, plus fidèlement que ce qu’ils regardent. Il est rare que je m’informe des traits, de
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l’expression de telle ou telle personne. L’ai-je entendue? L’image que mon oreille m’imprime d’elle ne peut être modifiée par le témoignage d’autrui. Mais j’en reviens à M. G... .'il y a treize mois que je ne l’avais rencontré. On l’annonce chez M. P... Je l’écoute v(enir : sa démarche trop lente, trop mesurée, me rappelle la description que Walter Scott fait de l’allure d’Olivier le Daim entrant dans la salle d’audience. M. G... me salue : j’appréhende sa poignée de main. Qu’a-t-elle donc de si désagréable? Je ne sais, mais je la reconnaîtrais entre mille. Il m’assure qu’il est très heureux de me revoir : je n’en crois rien et suis heureuse, moi, qu’un siège lui soit offert là-bas, à quelques pas. La conversation s’engage : il y joue le premier rôle, et moi je puis, sans paraître, indiscrète, le dévisager à loisir. Cette voix un peu féminine, au timbre musical, se module avec grâce et prête un charme insinuant à sa parole facile. Mais dans cette voix douce j’entends cette note secrète, cette vibration indéfinissable, cet accent intime, ce je ne sais quoi qui repousse et me dit plus péremptoirement que tout raisonnement que le cœur et Isl bouche ne sont pas à l’unisson. Le rire confirme ce que me révèle la voix : on dirait que ce rire se défie de lui-même, il sonne faux. Mais nous voilà sur le chapitre religion : oh ! sur ce thème-là M. G... est édifiant; quelles belles sentences découlent de ses lèvres 1 et cependant tout cela m’impatiente; pour un peu, il me prendrait des envies de contredire toutes ces saintes choses. C’est que ce ton, plus je l’écoute, plus il me paraît faire dissonance avec celui de la vérité.
Le dogmatisme intrépide de notre fougueuse phy sionomiste est ici bien significatif. Il montre avec quelle force s’imposent parfois ces impressions apportées par la voix. Souvent la confiance du phonognomiste en son art s’affirme avec une sérénité divertissante :
L’homme, dit un aveugle, peut, pour nous tromper, déguiser l’expression de son visage, mais non l’expression de sa \oix qui renseigne avec sûreté sur les qualités de son âme. Ce n’est pas le visage, c’est la voix qui est le miroir de l’àme, ou plus exactement ce sont ces caractères de la
voix qu’on ne saurait décrire avec précision et qui parlent directement au cœur.
Une jeune fille aveugle, dont nous parle M. Iiitschmann, s’était éprise d’une actrice pour le charme de sa voix. Instruite des déportements peu recommandables de son idole elle s’écrie dans un naïf élan de désespoir : « Si une pareille voix est capable de mentir, à quoi pourrons-nous donc donner notre confiance? »
Dans le cas de M. G..., un jugement intellectuel plus ou moins conscient semble bien avoir précédé l’antipathie physique, et les accents de la voix, les jaillissements du rire, la pression de la main ne sont odieux que parce qu’ils se colorent de ces impressions intellectuelles mal dégagées. Dans le dernier exemple cité, il n’en va pas de même. Là les impressions physiques semblent agir seules. Le mécanisme psychologique n’est pourtant pas différent. Les sensations ne sont que l’occasion d’associations d’impressions morales plus ou moins distinctes, qui sont les facteurs de l’émotion. En tout cas voici qui nous montrera combien leur action peut être soudaine.
Dans ma jeunesse, racontait une vieille fille aveugle, j’ai «ntendu, un jour, un jeune homme dire dans un concert des scènes comiques parfaitement insignifiantes et auxquelles je ne prêtais aucune attention, mais je n’ai jamais oublié sa voix 1 Elle m’avait pénétrée jusqu’au cœur; j’avais un immense désir de le connaître, de lui parler; c’était comme une attraction irrésistible, et je fus obligée de faire appel à toute ma volonté pour n’avoir point cette voix sans cesse présente à ma pensée.
Une lettre encore nous dira combien peut être intime et profonde la prise de possession d’un aveugle
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par un être physique, combiens divers et puissants sont les liens mystérieux qui peuvent la cimenter.
Une femme aveugle a écrit de son mari :
J’aîme en lui le son de sa voix. Lors même qu’il parle de choses indifférentes, banales, j’y trouve un charme infini, et, dès que je l’entends, mon cœur tressaille, je suis tout en joie. Outre le timbre qui a de la fraîcheur, de la jeunesse et comme une force vibrante, il y a dans cette voix des inflexions exquises en prononçant certains mots. Il ne dit pas mon nom comme tout le monde; dans sa bouche ce nom m’est cher, il devient d’une sonorité délicieuse. J’aime en lui sa main large et toujours franche, qui, en pressant la mienne, a de l’émotion, de La joie, de la tendresse inexprimée, de l’enthousiasme, de la vigueur aussi. Lorsqu’il la passe sur mon bras pour me parler, je me sens comme enveloppée d’une protection à la fois forte et tendre. J’aime son pas ferme et résolu, comme si j’y sentais ce qui manque au mien. J’aime sentir sous mes doigts le soyeux de sa chevelure. J’aime entendre sa respiration comme si j’y sentais encore quelque chose de bon. Oh ! je l’aime tout entier; je le vois de loin avec son pas toujours rapide, la vivacité avec laquelle il ouvre et ferme les portes, je connais sa façon de mettre la clef dans la serrure et j’aime tout cela. Ses traits sont-ils beaux? Je n’en sais rien... Pour moi, toute son âme est dans sa voix, tout son cœur dans la pression de main qui clôt nos chers entretiens1.
De même que les personnes ont une « physionomie auditive » et une « physionomie tactile », de même, pour les aveugles comme pour les clairvoyants, les choses ont un aspect qui les individualise fortement. Elles ont parfois des voix, des contacts, des parfums qui les feraient reconnaître entre mille et qui sont susceptibles de nous toucher jusqu’aux entrailles.
1. Ce texte ainsi que deux des textes précédents est pris à Maurice de la Sizeranne : les Sœurs aveugles de Saint-Paul.
C’est par là qu’elles nous communiquent leur âme, tout aussi bien que par les images qu’elles déposent dans les yeux des clairvoyants. Le bouton de la sonnette, la poignée de la porte, le bruit du verrou qui s’ouvre à l’intérieur, tout me dit même avant l’entrée que c’est dans la maison de famille quittée depuis dix ans que je reviens. Le vestibule résonne sous mes pas : il y a dix ans que je n’ai entendu sa voix sourde. Voici l’odeur de pomme qui émane du fruitier, là, sur la droite. Chaque chambre a sa sonorité propre, je les reconnais toutes. La mienne seule hélas! a changé de timbre : elle n’a plus ses meubles et ses rideaux, elle est vide, et cela lui donne une voix rauque et cassée. Partout ailleurs les vieux meubles ont conservé leurs anciennes places. Voici la cloche du couvent voisin qui se met à tinter; elle est bien la même qu’au trefois. Le tapage de la voiture qui passe dans ïa rue s’étoi>;ffe tout à coup sur le pavé de bois que je connais bien. J’arrive devant ma table de travail : l’acajou lisse et doux au toucher retient ma main. Je m’assieds sur le fauteuil profond aux bras de cuir, et j’écoute les portes qui, une à une, s’ouvrent et se ferment dans toute la maison. Chacune a sa voix, je les retrouve avec une douce émotion. La porte de la cuisine grince un peu plus que jadis, on l’a négligée sans doute. Puis voici le claquement joyeux de la porte du salon suivi d’un timide écho de boiseries. Je devine le pas de ma mère qui monte arroser ses plantes. L’a-t-elle donc fait chaque jour depuis dix ans? Toute la maison s’anime ainsi, tandis que je me penche vers elle pour m’imprégner de sa rie : chaque coin est un nid de souvenirs qui s’éveille et palpite.
Combien sont nombreuses et variées ces impressions fugitives qui attachent l’aveugle aux choses, liens mystérieux qui ne lui permettent pas de s’éloigner sans déchirement et ne le laissent pas revenir sans
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émotion. Elles sont à tous, mais souvent le clairvoyant les néglige, occupé, ému, par les seules images visuelles. Ecoutez un aveugle qui connaît les aveugles, et qui a autorité pour parler en leur nom, iM. Maurice de la Sizeranne : il sait que l’aveugle accroche des souvenirs aux angles des tables, aux bras des fauteuils qu’il a bien des fois caressés de sa main; que, fidèles dépositaires, les choses touchées et entendues, aussi bien que les choses vues, rendent à l’imagination et au cœur les trésors qu’on leur a confiés, qu’elles les peuplent de leurs joies et de leurs tristesses passées.
Pour les aveugles, comme pour les clairvoyants il n’est pas indifférent de vivre sa vie toujours dans la même maison, où les souvenirs, s’agglomérant, se coordonnent et peuvent être retrouvés, au lieu de les semer un peu partout au hasard d’impressions passagères occasionnées par une rie plus ou moins nomade.
Dans une ville, une maison, l’aveugle se trouve dépaysé tant par l’absence de bruits accoutumés que par la perception de bruits nouveaux ou plutôt de bruits qu’on n’entendait pas là où on était habitué à vivre. On s’accoutume à l’atmosphère de sons qui, en quelque sorte, habitent avec nous. C’est, pour ainsi dire, l’horizon auditif.
La solitude d’un lieu n’est pas purement objective; la part subjective de cette impression est grande, car on se trouve d autant plus seul et isolé que les choses qui vous enveloppent, objets ou sons, vous sont inconnues, qu’elles ne vous rappellent aucune préoccupation et que les soucis quotidiens ne s’y mêlent pas. Après quelques jours passés, les préoccupations de la vie reviennent : on en a laissé, on en trouve d’autres; mais dans les premières heures de ces jours où le son de la cloche, de l’horloge nous était inconnu, où les pas entendus ne nous rappellent rien, où le bruit des portes ne nous indique pas ce qui vient ou s’en va, alors l’impression de solitude est grande.