CHAPITRE XIY
La nature et les voyages.
L’aveugle n’est donc pas, comme on se l’imagine volontiers, muré dans son moi à la manière d’un ver à soie dans son cocon. Il est en toute circonstance en communication avec les personnes et avec les choses qui l’entourent. S’il assiste à quelqu’une de ces cérémonies qui bouleversent lame, à l’enterrement d’un être cher par exemple, il n’est pas fatalement isolé dans sa douleur et réduit à dévider intérieurement la chaîne de ses tristes pensées. Les faits du dehors peuvent les troubler et les modifier. Des signes multiples font surgir dans sa conscience les rites du culte, les gestes du prêtre qui asperge lé corps d’eau bénite, l’image de la bière qui peut être là, présente dans son imagination comme elle est présente encore dans l’imagination du clairvoyant dont les larmes ont un instant obscurci la vue. Au cimetière, le cliquetis atroce des chaînes, ce cliquetis qui fait frissonner jusqu’aux moelles, ouvre à ses pieds la fosse béante, avec ses cercueils de famille entr’aperçus au fond, et la bière y descend devant lui, presque frôlée de sa main, lentement, fatalement, pour n’en plus jamais remonter. Il est là, non en pensée, mais vraiment en
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chair et en os, avec tout son corps, tous scs nerfs, toutes ses fibres souffrantes. Sans parler de la musique et des chants, que de signes, de paroles, d’intonations, d’attitudes, de génuflexions, d’indices minimes, inaperçus des autres peut-être, l’aident s’il le désire, à tresser le tissu des représentations par lesquelles tout lui deviendra présent.
Il ne lui faut pour cela que des images émotives richement associées dans la conscience, et une grande sensibilité aux impressions du dehors. Or voilà précisément les éléments essentiels du sentiment de la nature. Il n’y a pas de raison pour que l’aveugle en soit privé. Si nous l’en dépouillons c’est que nous oublions trop souvent que l’œil n’est pas seul à boire avidement à la coupe enchantée. La nature nous enveloppe tout entiers ; elle pénètre en nous par tous les pores à la fois, elle entre à longs flots par toutes les fenêtres ouvertes.
Chez l’aveugle comme chez le clairvoyant, le contenu sensoriel de la conscience est tout autre à la campagne qu’à la ville. Songez à tant de bruits de la rue qui l’assaillent (pas précipités, cris, appels, roulements de voitures, sabots des chevaux aux rythmes enchevêtrés, crépitements nerveux des autos, cornes, timbres, etc...), à tant de parfums complexes qui le saluent au passage (cuisines, pharmacies, boulangeries, usines, eaux de toilette...), au décor tactile aussi qui échappe au voyant : c’est le macadam du trottoir, uniforme sous le pied, qui monotonise sa marche, accidentée seulement par les montées et les descentes, les bouches d’égouts, les déclivités du terrain qui signalent les grands porches ; c’est l’atmosphère molle, neutre, un peu lourde, comme resserrée autour de lui. A la campagne, pour lui aussi tout est changé : il a la sensation directe de l’espace libre qui s’étend autour de lui de toutes parts et qui lui souffle au visage un air tonique et parfumé ; les touffes
d’herbe qui bossellent le terrain de leurs dessins capricieux varient sa marche à chaque pas ; l’odeur du foin le saisit à la gorge, mêlée des parfums discrets des fleurs sauvages; dans le silence relatif, qui est pour lui comme la lumière succédant ]tux ténèbres, il détail!** en connaisseur les bruits modérés qui viennent jusqu’à lui : chant des oiseaux, siffler .ent d’un merle, aboiement d’un chien dans le lointain, meuglement d’une vache à quelques mètres, murmure confus des grillons dans l’herbe.
Dans les deux cas ce sont des matériaux tout différents qui emplissent ses sens et viennent peser sur son moi. Et à la campagne encore que de langages divers perçus par les sens! La promenade sur la route où le pied repose sur un terrain plat, dur, sonore, où le silence est sans cesse menacé, diffère essentiellement de la promenade en prairie. La promenade au village a encore une saveur différente, avec ses bruits de fontaines, les appels des coqs qui fendent l’air, les aboiements qui sortent glapissants des portes ouvertes, les roucoulements étouffés derrière les maisons, l’écho mat, renvoyé par des murs tout proches, des pas sur le sol battu. En entrant dans la cour de ferme, ce sont les parfums impérieux de l’étable, de l’écurie, de la porcherie, de la bergerie, de la laiterie, du fumier où chante la poule qui vient de pondre, l’odeur fermentée du pressoir où quelques pommes achèvent de pourrir, le clair tintement des dalles de la cuisine, où la fermière sabote dans un parfum de soupe aux choux. La forêt dit encore bien autre chose avec sa voix profonde et prenante, sa fraîcheur égale, ses pénétrants parfums de résine, les crépitements de ses feuilles sous le pied, les bruits de ses branches mortes qui se brisent avec un éclat sec.
Le sentier surtout, l’ami de l’aveugle, Se sentier sous bois où tout est intime, s’insinue en nous avec
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une obsédante insistance, parles mousses, les aiguilles de pin, les brindilles sèches, les racines, les inégalités de son soi qui diversifient sans cesse son aspect tactile, par son silence de mystère où les moindres bruits parlent à l’âme (car le silence n’est pas un néant : il emplit parfois les sens d’une réalité voluptueuse), par les senteurs de ses fleurs toutes proches, par l’ombre de ses feuillages qui vous enveloppe comme d'un manteau subtil et doux à la peau, par l’indiscrétion de ses branches qui à chaque instant viennent frôler les mains et balayer le visage.
La promenade en barque est tout autre en mer et en rivière : là c’est la voix des vagues, le roulis et le tangage, le parfum des algues marines, la salure des lèvres, le souffle enivrant de la brise de mer qui créent l’atmosphère sensorielle ; ici c’est le calme pénétrant, le clapotis tout bas des rames tandis que la barque glisse insensiblement, le silence savoureux, un silence d’une nuance tout autre que le silence sous bois.
Et le décor tactile de ces scènes est constamment varié, car chacun a senti dans sa chair que le vent a bien des souffles, depuis ceux qui caressent jusqu’à ceux qui fouettent, le soleil bien des rayons depuis ceux qui réchauffent et vivifient jusqu’à ceux qui piquent, qui brûlent et qui tuent.
Je m’excuse d’insister sur ces banalités. Tout voyant connaît ces sensations. Mais, comme un paysage s’individualise immédiatement pour lui sous la forme d’une représentation spatiale, il n’éprouve pas le besoin de les gonfler d’attention et d’en faire la synthèse. C’est par leurs synthèses que, devenant représentatives des différents paysages, elles prennent une valeur particulière pour l’aveugle, synthèses inexprimables d’ailleurs et auxquelles l’analyse, nécessaire pour les traduire en mots, enlève toute leur originalité. Force m’était de rappeler que la matière en est riche et variée beaucoup plus qu’on ne le suppose d’abord.
Ici encore la différence est dans l’utilisation des sensations, non dans les sensations.
Trompés par l’oreille comme les voyants par la vue, ne méconnaissons pas l’acuité des autres sens. On est étonné parfois par la richesse des perceptions synthétiques qu’Helen Relier reçoit de son milieu. Un jour, par exemple, que dans son enfance, seule et loin de la maison de ses parents, elle s’était perchée sur un arbre, elle a l’impression soudaine qu’un orage va la surprendre.
Tout à coup, écrit-elle, un changement se produisit dans mon arbre. L’air se rafraîchit brusquement. Je compris que le ciel s’était voilé de noir à ce que toute sensation de chaleur, qui pour moi est l’indice de la lumière, avait disparu. Un étrange parfum monta de la terre : je le connaissais, c’était le parfum qui toujours précède l’orage et une terreur inexprimable me serra le cœur... Un calme de mauvais augure se fit alentour; puis toutes les branches se mirent à bruire... Je redescendis jusqu’à la fourche de l’arbre. Les branches vacillaient tout autour. Je sentais leur secousse d’instant en instant : on eût dit que quelque chose de lourd était tombé et que l’ébranlement se propageait jusqu’à la branche où j’étais assise.
L’état sensoriel de l’aveugle varie donc grandement avec les lieux qu’il traverse, et ses sens, pour peu qu’ils soient affinés, sont capables de se remplir et de se vider de multiples impressions recueillies dans le milieu qui l’enveloppe. Soit, l’aveugle sent en chaque instant où il est, et cela sans doute est d’un intérêt pratique incontestable. Mais, réplique-t-on, qu’ont à voir ces maigres sensations sans prise sur l’âme, sans continuité, avec le sentiment de la nature ? Pour nous toucher, il faut la richesse des tableaux perçus par la vue, il faut aupsi cette persistance de la sensation qui
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empêche l’âme de se ressaisir et l’assujettit aux impressions du dehors. Nous n’avons qu’à fermer les yeux et les liens se détendent aussitôt qui nous attachent aux choses : nous nous sentons immédiatement isolés.
Parler ainsi, c’est oublier que le sentiment de la nature ne vient pas de la nature. Il a sa source en nous. C’est nous qui le projetons en elle. Nous lui donnons notre âme pour pouvoir la remercier ensuite de nous l’avoir rendue. « Forêt sans bois, s’écriait Rousseau, marais sans eaux, genêts, roseaux, tristes bruyères, êtres insensibles et morts, ce charme n’est point en vous, il n’y saurait être, il est dans mon propre cœur qui veut tout rapporter à lui. » Et encore : « C’est dans le cœur de l’homme qu’est le spectacle de la nature : pour Je voir il faut le sentir. »
Aussi, pour éveiller en nous des émotions, il suffît que les choses puissent pénétrer jusqu’au cœur, et, par des voies quelconques, l’ébranler au moyen d’images sensibles. L’organe qui transmet l’impression est ici moins en cause que le cœur qui la reçoit. Les mêmes paysages de Normandie sont contemplés par tes lourds bœufs qui paissent dans les prairies et par les peintres dont les toiles nous émeuvent. « La plus notable partie des êtres vivants, disait Guyau, sent en moyenne de la même manière. La principale différence entre leurs sensations vient de l’étendue plus ou moins grande de leur intelligence qui tantôt ne saisit que l’objet brut, tantôt devine en lui un monde. »
Je ne prétends certes pas que l’aveugle ait des trésors de sentiments inconnus au clairvoyant ; mais, à ressources égales, il doit tirer un parti très supérieur de ses images. Avide des émotions que la vue donne à d’autres, il demande ces mêmes émotions aux impressions qui lui restent. Il verse sur elles son âme tout entière et les anime d’une vie inespérée. Qu’elles soient capables de s’imprégner ainsi du trop-plein de
nos cœurs et de vivre la vie de notre imagination, les poètes clairvoyants nous le disent assez tous les jours. Il me serait aisé de recueillir dans leurs œuvres nombre de pages où ils nous disent, presque sans faire appel à la vue. leur émotion en présence de la nature. Nous y trouverions la preuve que ses voix, ses parfums, ses contacts, à leur insu touchent ceux-là mêmes qui croient devoir toute leur émotion aux spectacles déployés devant leurs yeux. Quelle place ne tiennent-ils pas dans la poésie d’un Lamartine qui n’a jamais su regarder un paysage sans le brouiller pour le refaire à sa fantaisie, et dont la lyre vibre par toutes ses cordes à la fois, toutes sensibles aux impressions du dehors. Dans les vents, dans les vagues, il a entendu des voix de toutes sortes, voix de caresse et de colère, voix de menaces, de plaintes, de détresse, voix de force mâle et grave, soupi-rs de faiblesse ou cris de violence, chants de sirènes et hurlements de monstres. En écoutant les mystérieuses harmonies de l’univers, il a senti mieux que personne ce qu’est pour l’aveugle la poésie de la nature.
Non seulement, grâce à tant d’impressions diverses qui le sollicitent à la fois, l’aveugle peut retenir des différents lieux où il a vécu des images distinctes et y attacher quelque chose de son âme, mais d’un même lieu il lui arrive de retenir diverses images qui varient avec les circonstances dans lesquelles il les a construites et qui peuvent avoir des valeurs affectives différentes. L’aspect auditif et olfactif du village n’est pas le même au milieu de l’après-midi, quand le soleil brûle et quand les paysans sont au travail, et le soir quand la fraîcheur tombe et quand toutes les chaumières s’animent. Le vent ne souffle pas dans les feuillages de la même manière en été et en automne. Les parfums des fleurs et des fruits varient avec les saisons. D’une table l’aveugle n’a jamais qu’une image. Il n’a pas comme le voyant, une représentation de face, une
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autre de profil, une autre encore sous un jour déterminé. Des lieux il peut avoir des représentations plus diverses; et plus l’image s’individualise, plus elle est susceptible de prendre une valeur affective. Un même paysage, suivant les heures et les saisons qui le colorent diversement, comme aussi suivant les émotions qui colorent nos sensations, parle diversement au cœur.
L’aveugle n’est donc pas dans la nature comme le voyant qui ferme passagèrement les yeux. Le défilé des images intérieures, des souvenirs, des émotions, des pensées même qu’elles entraînent dans leur cours, varie avec les défilés de sensations qui lui viennent des choses. Il peut s’y soustraire et se concentrer en lui-même, mais il peut aussi s’y abandonner et se laisser charrier à leu? gré. La nature, par d’autres chemins que la vue, peut percer jusqu’à son cœur et en rythmer les battements. Théophraste disait que, de nos cinq sens, l’ouïe est celui qui inspire à l’âme le plus de passions et les passions les plus fortes, troubles, frayeurs, ravissements. Montaigne observait que les odeurs « le changeaient et agissaient en ses esprits » d’une prise si impérieuse qu’il les croyait capables de nous incliner à la religion et qu’il en recommandait l’usage en médecine.
Pour l’aveugle aussi la nostalgie peut être un mal douloureux. J’en sais un qui éprouve chaque année une joie presque enfantine à retourner sur un coin de terre où il retrouve des impressions d’enfance, où, dans un bois aimé, il replonge son âme dans un bain de souvenirs.
Pour lui aussi la mémoire de certaines crises déchirantes s'attache fortement aux lieux qui en ont été les témoins et qui en deviennent des dépositaires. On y revient chercher l’écho de ces émotions passées, quelquefois alors que les bruits de la vie l’ont lait taire dans nos pauvres cœurs oublieux. J’en sais un qui
redoutait avec angoisse de se retrouver dans un lieu où il avait vécu quinze jours de désespoir.
Un autre, à vingt ans, s’éprenait si fort du Lac de Lamartine qu’il se le récitait intérieurement chaque jour pendant des mois. La musique des vers n’en était pas pour lui le principal attrait. Cette communion qu’il y sentait de l’âme souffrante avec la nature, l’ardente prière que le poète adresse aux choses de conserver son cher souvenir, exprimaient pour lui des sentiments qui lui gonflaient le cœur.
Dans certains périodiques destinés aux aveugles la nature n’est pas absente. Je relève dans Le Louis Braille des articles intitulés : Prélude du 'printemps ; Impressions d’automne. L’auteur est aveugle et ce sont des impressions d’aveugle qu’il nous communique. Voici des titres plus caractéristiques : La musique des arbres; Le chant des oiseaux : un aveugle qui vit à la campagne, dont la demeure est entourée d’un grand parc, cherche à fixer par la notation musicaie les chansons qui tombent des arbres, et il fait part aux lecteurs des résultats de son enquête. Il vient de consigner dans un petit volume ce que trente ans de vie intime avec les oiseaux lui ont enseigné.
J’emprunte l’extrait que voici à l’un des articles qui viennent d’être mentionnés.
30 septembre 1895.
Il faisait si bon, je ne pouvais partir sans aller goûter sur place quelques grappes toutes fraîches cueillies; le raisin est si savoureux cette année ! Je choisis comme but le coteau des Crêtes; c’est, je m’en souviens, l’un de mes points favoris. Nous traversons la rue principale du village où les maisons s’alignent d’une façon plus ou moins symétrique, leurs murs vous envoient au visage les rayons de chaleur que le soleil leur a prodigués durant des heures. Le dimanche est vraiment un jour de repos au village... Pas de chars, pas de bruits d’outils; çà et là, devant les portes, des groupes d’hommes ou de femmes qui causent, discutent.
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tout à la douce, sans se presser, comme des gens qui ont le temps. Mais il me tarde de sortir de cette atmosphère chaude et concentrée. Enfin nous avons dépassé les dernières habitations, un air plus libre et plus léger circule, aucun obstacle n’arrête le frais courant qui descend de la montagne et qui vous arrive comme un ressouvenir de la pureté des brises de là-haut. Le chemin se poursuit à travers les prés ombragés, par intervalles, d’arbres fruitiers dont on distingue aisément les variétés aux parfums particuliers qui s’échappent de leurs branches : l’odeur de fruits mûrs remplace à peu près celle des fleurs; les gazons courts où les pieds déjà froissent des feuilles mortes n’exhalent plus qu’une senteur tiède, indécise ; c’est bien l’automne, tout se tempère, tout s’adoucit. Nous atteignons les vignes, le chemin se rétrécit et monte; plus d’ombre sur nos têtes, le soleil inonde l’espace; mais je ne cherche point à me garantir de ses rayons, j’éprouve au contraire une sorte de bien-être à me laisser pénétrer de cette chaleur vivifiante que ne charge aucune émanation impure. Nous longeons un mur enguirlandé de ronces, le but est là, c’est le sommet du coteau; notre vigne est à nos pieds, mais je ne me soucie pas d’aller dégringoler par ses gradins, je laisse faire à plus habile et préfère m’asseoir au bord du sentier et jouir une fois de plus du délicieux langage que la nature adresse à qui veut l’écouter. Enfant, j’aimais à regarder du haut de ce coteau : devant moi les vignes s’étendaient en pente sinueuse jusqu’à la plaine; là, des champs dont je voyais onduler les épis; là-bas, le Rhône comme une longue traînée blanche ; à gauche, la chaîne des gros rochers grisâtres ; à droite, des prés, des toits irréguliers qui se panachaient de fumée. Ce tableau m’est resté; mesyeuxseuls alors étaient attentifs, car, dans mon souvenir, la scène est sans voix. Oh ! quelle chose merveilleuse que la nature ! Devient' elle voilée pour vous? ses couleurs, ses riantes perspectives vous sont-elles dérobées? Voilà qu’elle vous révèle et vous prodigue des charmes que vous ignoriez, plus doux, plus intimes peut-être? Et qu’elle est variée dans son langage!... A chaque site, en chaque saison, son expression particulière ; ce que j’écoute ici n’est pas ce que j’entendais à la montagne. L’air attiédi qui vous environne s’agite mollement, c’est à peine si quelques feuilles frémissent sous
son haleine; les insectes qu’attire sans doute la douceu des grappes mûres me paraissent bourdonner sur un ton plus discret; les voix des promeneurs m’arrivent d’en bas claires, mais affaiblies, tous les bruits qui s’élèvent sont comme tamisés ; le paysage est vivant, mais il est recueilli. Quelle paix! quelle délicieuse tranquillité!...
J’ai voulu, avant mon départ, vous vite raconter cette jolie promenade d’hier; de retour à Villeurbanne, il me semble que je ne saurais plus en parler, car les sifflets des fabriques, le roulement des tramways, les voix éraillées des marchands ambulants sont un accompagnement peu propre à vous laisser écouter, même dans le souvenir, la voix discrète de la nature.
Ai-je besoin de dire que le sentiment de la nature, qui ne se développe qu’exceptionnellement chez les clairvoyants, n’est pas le lot de tous les aveugles? Il est peut-être, sous des formes les plus élevées, une conquête de l’âme moderne, puisque voici seulement un siècle et demi que les Rousseau et les Bernardin de Saint-Pierre nous ont appris à le cultiver. J’ai voulu montrer que l’aveugle peut en avoir lui aussi sa part. J’entends bien qu’il l’aura moins belle que les autres, et qu’elle lui sera plus souvent refusée. Il est des âmes de choix que le rêve visite aisément. Pour celles-là un ruisseau qui coule, une feuille qui meurt, tout sait être matière à émotion. Peut-être faut-il qu’il soit de cette élite heureuse et souffrante pour vibrer profondément aux impressions de la nature.
Il y a des spectacles dans la nature devant lesquels tout homme qui participe à une civilisation donnée déclare, pour peu que sa sensibilité ait été cultivée, qu’il éprouve une impression de beauté. L’infini des perspectives, la variété des détails fondus dans une harmonieuse unité, tels sont peut-être les éléments essentiels de ce beau dans la nature qui force toutes
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projette sur le monde extérieur, mais cette fois ce n’est plus l’âme individuelle dont le pâle reflet s’efface aussitôt, c’est l’âme commune de l’humanité, lentement façonnée pendant des siècles, qui s’est déposée en traits sensibles dans les choses où chacun la retrouve.
Or, ces éléments-là, la vue est peut-être seule à les donner : à l’œil seul appartiennent les horizons sans fin, les plaines illimitées, les montagnes s’étageant à perte de vue, les vallées s’abîmant dans des gouffres vertigineux. La qualité spatiale de ses images a bien aussi parfois pour l’aveugle une valeur affective. Il peut fort bien, par exemple, construire le dessin d’un jardin qui lui est familier et jouir de sa représentation. Au bord de la mer, son imagination peut se dilater et tisser avec ses images spatiales finies une vision indéfinie qui lui donne la sensation de l’infini. Une impression auditive, le bruit de la vague qui vient de loin, favorise singulièrement ce travail de construction toujours compliqué. Mais sans le concours d’une impression auditive l’image spatiale reste le plus souvent inefficace, et quand un bruit l’anime il ne vivifie pas chacun de ses détails.
Les formes les plus élevées du beau dans la nature, les plus communicables, restent donc irrémédiablement fermées à l’aveugle. Il est confiné aux formes les plus subjectives. Les impressions dont elles sont faites n’ont que la valeur émotive qu’il leur confère, valeur qui dépend principalementdesasensibilité individuelle, souvent mêrat de son état d’âme momentané. En les décrivant le plus souvent, il ne communique que très imparfaitement l’émotion qu’elles lui ont causée.
C’est pour ce motif sans doute que tant de clairvoyants manifestent un étonnement singulier à cons-
tâter chez nombre d’aveugles un goût marqué pour les voyages. On croirait, à les entendre, que pour l’aveugle tous les lieux se ressemblent, et qu’il ferait sagement, en conséquence, de s’épargner les complications de la route, et de se tenir au repos dans sa chambre. Ils raisonnent comme si l’unique objet de leurs voyages à eux était de visiter des sites magnifiques. Etrange illusion en vérité, et dont le mécanisme est typique : on rapporte tout le plaisir du voyage aux sensations de la vue comme si les autres n’existaient pas; puis, par une nouvelle simplification, parmi les sensations de la vue, on ne s’attache qu’à celles qui, par leur nature, défient toute suppléance; et quand on arrive au terme de cette audacieuse abstraction, on juge absurde que l’aveugle songe à changer de place.
Certes, on ne voyage pas seulement pour visiter des musées, ni même pour contempler des paysages.
Je laisse à part les voyages d’utilité. Les lecteurs qui m’ont suivi savent que l’aveugle est capable de participer à l’activité commune sous trop de formes pour que les voyages ne lui soient pas souvent nécessaires. Ils savent encore que, pour beaucoup des fins qu’il peut se proposer (visite d’un établissement, étude d’une organisation sociale, etc.) il se rendra compte de bien des choses par lui-même en faisant usage de ses quatre sens assouplis au rôle de la suppléance de la vue, et qu’être là en personne sera souvent bien plus instructif pour lui que d’écouter les rapports d’un témoin oculaire.
Mais ne parlons que des voyages de pur agrément, et, parmi ceux-là, retenons la catégorie où la vue semble avoir le rôle le plus prépondérant : aux touristes qui visitent chaque année les Alpes supprimez par la pensée tous les plaisirs étrangers à la vue, plaisir d’activité, d’énergie dépensée dans les excursions, de difficulté vaincue dans les ascensions, sim-
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pies plaisirs du déplacement, d'une rupture dans la monotonie de la vie quotidienne, de l’imitation, des relations nouées et dénouées, que sais-je encore? Condamnez les touristes à n’avoir que des yeux; éliminez tous ceux qui ne sont pas retenus par le seul attrait des sites, et les hôtels suisses seraient peutêtre plus accessibles qu’ils ne le deviennent depuis quelques années. Tout cela n’est pas dit (faut-il en faire la remarque?) par un puéril désir de rabaisser les joies de la vue dont l’aveugle, s’il les ignore, ne devine que trop la puissance, mais pour répéter que derrière les plaisirs de la vue, quels que soient leurs prestiges, d’autres plaisirs se dissimulent, cachés par eux, méconnus le plus souvent, et qui pourtant ont une réalité concrète.
Il s’est trouvé des aveugles pour se plaire aux ascensions et j’ai parlé de M. Campbell atteignant le sommet du mont Blanc : j’en fais d’ailleurs un mérite à ses guides plus qu’à lui-même. Hollmann, un autre Anglo- Saxon, un explorateur, ayant perdu la vue dans l’iin de ses premiers voyages, continua durant sa vie entière à tourner autour du globe. Il refusait la compagnie d’aucun de ses compatriotes dans ses aventureuses randonnées, et il déclarait que l’habitude lui avait donné la « faculté de se faire des objets une idée aussi exacte par ses seules ressources qu’eût pu le faire la description la plus minutieuse. » Ce sont là des cas d’exception : il y peut entrer de la vanité et un puéril désir d’égaler les voyants. Mais sans esprit d’imitation et sans la moindre tache de vanité, l’aveugle peut aimer parfaitement la campagne, la mer, même ou, si l’on veut, surtout la montagne, et aucun soupçon de psittacisme ou de snobisme ne doit effleurer l’esprit de ceux qui l’entourent lorsque, avec ses raisons à lui, il organise une villégiature de vacances ou marque une préférence pour tel lieu plutôt que pour tel autre.
Le clairvoyant qui retourne chaque année dans un coin de campagne, et dans une campagne souvent dépourvue, aux yeux de tous les autres, de tout intérêt esthétique, n’y va pas pour jouir de spectacles nouveaux et magnifiques. J’entends bien qu’il nous déclare que s’il ne voyait plus ces paysages auxquels il est habitué, rien ne l’attirerait plus vers eux. Mais il déclare encore bien souvent que s’il venait à perdre la vue rien ne saurait plus l’attacher à la vie, et l’aveugle continue de vivre néanmoins. En fait, s’il quitte la ville à époques fixes, c’est pour briser le traintrain de chaque jour, pour se dépayser, pour retrouver des souvenirs qui bercent doucement sa pensée, pour se sentir dans une atmosphère autre d’occupations et de préoccupations, pour se laisser pénétrer par tous ses sens à la fois d’une ambiance inaccoutumée qui infléchisse dans d’autres directions le cours de ses pensées. Il s’imagine que la vue est l’intermédiaire indispensable entre lui et les choses, le moyen nécessaire de cette transformation. Et l’aveugle observe en lui-même une action toute semblable.
En voyage, l’horizon intellectuel est changé aussi bien que l’horizon sensoriel. Les conversations qui s’accrochent aux objets, qui jaillissent aux moindres rencontres, ne sont plus les conversations du coin du feu . Ne dites pas à l’aveugle qu’il connaîtrait mieux le pays qu’il visite en lisant un livre de géographie dans son cabinet : il le connaîtrait plus complètement peutêtre, et vous aussi, par ce procédé, mais d’une manière moins vivante, moins pittoresque, et qui certainement ferait moins d’impression sur son imagination.
La montagne particulièrement est douée d’un pouvoir prestigieux pour dépayser ceux-là mêmes qui n’ont pas tous leurs sens. Je note simplement, aussi objectivement que je le puis, quelques impressions
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qui s’imposent à l’aveugle le moins imaginatif : l’atmosphère pure, subtile, excitante, assez différente de celle des villes pour avoir une action curative sur l’organisme, affine toutes les sensations, et, en transportant des bruits légers à de grandes distances, élargit dans toutes les directions à la fois l’horizon de l’aveugle. La qualité de l’atmosphère influe vivement sur la plupart des hommes, au moral comme au physique, mais son action reste souvent inconsciente; bien des aveugles en ont une perception fine : on a fréquemment remarqué qu’ils sentent si le ciel est clair ou couvert, si la pluie menace, si l’air est sec ou chargé d’humidité. Dans la montagne l’atmosphère modifie la cénesthésie tout entière. Le contraste des rayons du soleil si ardents dans les altitudes et de la fraîcheur des forêts, l’air piquant et limpide des soirées, les vents porteurs d’aromes légers, les senteurs chaudes des résines qui vivifient le cerveau, les sources qui surprennent l’oreille à chaque pas, les cascades tapageuses qui remplissent les sens de leur fraîcheur et qui bercent la pensée sans l’endormir, les grelots des diligences dont la claire chanson gravit péniblement les lacets du chemin, les clochettes des vaches qui entre-croisent leurs carillons féeriques à perte d’ouïe, parlant toutes à la fois de liberté, de grand air, de frais pâturages; tout cela ne remplace assurément pas les couchers de soleil et les vastes horizons — l’âme surélevée au-dessus d’elle-même n’en aspire même que plus avidement après le paradis perdu — mais tout cela fait un renouveau de vie où le cœur et la pensée, fouettés par la nature, ont la plus belle part. Parfois alors la grande voix du tonnerre s’élève dans le lointain. Aux grondements lourds de menaces succèdent des craquements prolongés comme si le rideau du ciel se déchirait avec fracas, puis c’est un bruit sec, sinistre, assourdissant. L’ouragan souffle.
La pluie crépite avec rage. La terre et le ciel parlent par des milliers de voix à la fois. Les sommets avoisinants se renvoient de Fun à l’autre des hurlements de géant. L’aveugle alors a sa part des magnificences de la nature. Il a la sensation immédiate de l’immensité qui l’enveloppe.