CHAPITRE XVI
La poésie.
Si nous passons des beaux-arts proprement dits à la poésie, un problème tout autre se pose à nous : nous avions à expliquer pourquoi si peu d’aveugles s’intéressent aux arts plastiques; nous nous demandons s’il n’est pas étrange qu’ils marquent un goût si vif pour la poésie. Les images visuelles, en effet, y tiennent bien souvent une place considérable. Elles y sont non pas un ornement accessoire, mais un moyen d’expression et comme la langue propre du sentiment poétique, l’intermédiaire qui fait passer l’émotion de l’âme du poète dans celle du lecteur. Et d’ailleurs on a tendance à juger que l’imagination manque à l’aveugle, à penser qu’elle se glisse en nous par les yeux avec tout le mouvement et la variété du monde extérieur, et que l’aveugle en est fatalement moins doué que de raison ou de bon sens.
Sur ce dernier point je crois bien que les mots nous trompent : les mots sont responsables de bien des idées fausses qui ont cours de par le monde. Le terme d’imagination recouvre deux idées bien différentes, que la conversation, faute de vocables distincts, ne
sépare pas suffisamment : l’imagination des formes, celle qui conserve, reproduit et crée des images concrètes, est en moyenne beaucoup moins développée chez l’aveugle que chez le clairvoyant ; mais l’autre imagination, celle qui s’intéresse aux combinaisons d’événements et de caractères réagissant les ans sur les autres, celle qui bâtit des vies humaines ou qui jouit de leur spectacle, celle-là n’attend rien de la vue. Elle est faite de sensibilité, de fine intelligence, de mobilité dans la pensée, de souplesse à revêtir toutes les conditions humaines, d’expérience, de curiosité à tout comprendre et à tout goûter, d’aspirations vers l’idéal et le merveilleux ou de passion pour le réel : elle est le lot de l’aveugle tout autant que du clairvoyant.
Il suffît d’avoir fréquenté une école d’aveugles pour savoir que, parmi les lectures qui leur sont faites, celles-là sont particulièrement goûtées des élèves qui parlent le plus à l’imagination. Ils sont en cela semblables aux jeunes gens de leur âge. Le cas d’Helen Relier est ici encore très instructif. Puisqu’elle a bâti sa vie intellectuelle avec un si petit nombre de données sensibles, on serait tenté de croire que, bien plus encore qu’un aveugle-entendant, elle ne manie que des abstractions, que son esprit ne procède que par déductions logiques. Or Helen Relier s’est montrée rebelle à l’étude des mathématiques, non qu’elle soit incapable d’y faire quelques progrès, mais, dans ce que Bacon appelait le globe intellectuel, ses goûts la portent aux antipodes des sciences abstraites. Les études littéraires, qui ont fait d’elle ce qu’elle est, l’ont toujours enchantée, et les grands chefs-d’œuvre de l’esprit humain, où l’imagination aune part dominante, ceux des Shakespeare, des Gœthe, des Schiller, lui ont fourni l’aliment quotidien de son cerveau. Elle y a puisé des joies profondes. Sa pensée est toute faite d’imagination et d’enthousiasme. En
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entrant à l’Université de Harvard, sa déception a été grande. Elle s’est sentie de prime abord rebutée par les méthodes précises au moyen desquelles on cherche aujourd’hui à mieux comprendre les œuvres du passé, la critique des textes, les commentaires philologiques et historiques, tout cet appareil scientifique qui risque de briser l’émotion et qui fait passer au premier plan l’élément intellectuel. Tout ce labeur lui a paru glacial et vain. Avec beaucoup de naïveté, mais avec une véhémence significative, elle nous assure que pour une grande œuvre le meilleur des commentateurs est une sensibilité vive et pénétrante. Elle lit avec son imagination et sa sensibilité plus qu’avec sa raison, ou plutôt, si l’on veut, sa raison est tout imprégnée d’imagination.
La prédilection que , parmi toutes les œuvres d’imagination, elle manifeste pour la poésie, a sans doute le même fondement. Evidemment c’est par sa substance que la poésie la séduit, beaucoup plus que par les qualités sensibles qui distinguent le vers : à laisser de côté les éléments visuels sur lesquels nous reviendrons, la musique du vers n’a dû lui être que difficilement et très incomplètement accessible, dans la mesure seulement où le toucher peut en saisir le rythme.
L’aveugle-entendant a sur Heîen Keller, qui goûte déjà si vivement la poésie, l’avantage incomparable de jouir pleinement des éléments musicaux du vers et de la strophe. On sait quelle en est la prodigieuse puissance d’expression pour une oreille sensible. La musique et la poésie n’ont qu’un seul dieu, disait Shakespeare.
On a érigé l’aveugle en iuge particulièrement averti de la forme poétique. On a allégué, à l’appui de cette
thèse, le cas d’aveugles de langue allemande découvrant avec une remarquable sûreté des vers qui se dissimulent dans un morceau de prose, ou s’entretenant parfois durant un assez long temps ûn quinquennaires ïambiques ou en quartenaires trochaïques d’une forme irréprochable. L'idée d’une supériorité de l’aveugle à ce point de vue me trouve sceptique, je l’avoue, comme d’ailleurs l’idée de toute supériorité musicale quelle qu’elle soit. Peut-être cependant est-ce la séduction du rythme qui, chez les aveugles dont les aptitudes musicales sont en général cultivées, nous a valu un si grand nombre de versificateurs.
Car parmi eux la manie de rimer sévit rageusement, plus, certainement, à culture égale, que chez les voyants. Comme chez les voyants, d’ailleurs, elle nous vaut une masse d’œuvres d’une lamentable médiocrité. Mais l’imitation et le psittacisme produisent ici des effets exceptionnellement choquants : les vide:; de l’inspiration se manifestent trop souvent par un amas d’épithètes visuelles qui sonnent faux. Sous une forme plus raffinée, on retrouve la même indigence chez des versificateurs qui, comprenant le défaut qu’on leur reproche, se donnent pour tâche à grand effort de travail d’éviter les épithètes visuelles ou de les regratter lorsqu’elles leur échappent, et pensent avoir fait œuvre poétique s’ils réussissent ce petit exercice de patience.
Mais tous ne sont pas de cette espèce. Des recueils lyriques de quelques-uns il serait possible d’extraire une petite anthologie où l’on placerait de préférence les pièces qui nous disent les amertumes de la cécité, ses déceptions, ou encore les joies et les espoirs qui la consolent, qui permettent à ses victimes de se reprendre au désir de vivre. On aurait de la sorte une œuvre d’un intérêt psychologique réel, où ne feraient pas défaut des vers d’un sentiment sincère et d’une
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expression délicate. Voici la plus frappante sinon la meilleure des pièces de Mme Galeron de Galonné, la poétesse sourde-aveugle bien connue :