JULES JANIN
En ce moment, je tiens dans mes mains un livre de M. Moreau-Ghristophe, intitulé : le Monde des coquins, et ce livre, en droite ligne, nous vient du pays (Je misère. On Y sent, tout d'abord, le froid, la faim, l'abandon, la nécessité, la solitude. On y respire une odeur nauséabonde ; on entend gargouiller dans les bas-fonds tous les petits crimes et tous les petits insectes ; rien que des ombres, pas un rayon^ rien que l'égout.
a Végout^ c'est la conscience de la ville, Tout y converge et s*y cpijfront^, D^ns ce lieu Uvide il y a des ténè-
bres, mais il n'y a plus de secrets. Chaque chose a sa for vraie, ou du moins sa forme définitive. Le tas d'ordure cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La naïveté s'est fugiée là. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en "s le carton et les ficelles et le dedans comme le dehors, e est accentué d'une boue honnête. Le faux nez de Sca l'avoisine. Toutes les malpropretés de la civilisation, \ fois hors de service, tombent dans cette fosse de vérité aboutit l'immense glissement social. Elles s'y engloutisse mais elles s'y étalent. Ce pêle-mêle est une confession, plus de fausse apparence ; aucun plâtrage possible ; 1 dure ôte sa chemise ; dénudation absolue ; déroutes des lusions et des mirages, plus rien que ce qui est, faisant sinistre figure de ce qui finit. Réalité et disparition, un cul de bouteille avoue l'ivrognerie, une anse de pai raconte la domesticité ; là, le trognon de pomme qui a des opinions littéraires redevient le trognon de pomi l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement ; le ( chat de Caïphe rencontre le vomissement de Falstaff louis d*or qui sort du tripot heurte le clou où pend le l de corde du suicide ; un fœtus Hvide roule enveloppé d des paillettes qui ont dansé le mardi gras demie l'Opéra ; une toque qui a jugé les hommes se vautre \ d'une pourriture qui a été la jupe de Margoton : c'est j que de la fraternité, c'est du tutoiement. Tout ce qui fardait se barbouille. Le dernier voile est arraché, égout est un cynique. Il dit tout. »
N'en déplaise à l'auteur des Misérables, nous irons j bas encore. Au-dessous de l'égout, il y a le cloaque, voilà tout ce nouveau livre : escarpes, surineur s (Eugène avait dit : chourineurs), grincheSj honjouriers, caroubier chanteurs, cambrioleurs, haute pègre et basse pègre, a des noms faits tout exprès pour représenter ces homme proie et de meurtre, à savoir : Bigrenaille, Demiliard, 1 latrueUe, Dépêche, Laveuve, Mardisoir, Carmagnolet, P
iagrive, Mangedentelle , Finistère, Pied-en-Vair , Barrecarrosse, dignes habitants de ces ignobles rues Tromse- Vache, Transe-Nonain , Tire-Boudin, Tire-chappe , Tire-Laine, TmhPunais, Merderais, Vide-Gousset, et de la rue de la Lune ou de la rue Solis, découverte par Balzac, où disparut misérablement, par un affreux jour d'hiver, un des plus beaux esprits de ce siècle : "Géfàrd de Nerval.
Savez-vous, cependant, combien de crimes contre la propriété dans ce monde de coquins, chaque année? Cent soixante-quinze mille six-cents ! Et contre les personnes ? Trente et un mille neuf cents. Sans compter les diffamations, les biographies, les banqueroutes et les petits vols qu'on oublie ou qu'on néglige ; sans compter cent quarantesix millions de francs chaque année pour l'aumône, forcée ou volontaire ; sans compter soixante-dix millions deux cent mille francs annuels pour l'entretien des coquins. Comptez aussi une armée entière pour les maintenir : 35,000 gardes champêtres ; 30,000 gardes particuliers ; 30,000 douaniers; < 5,000 gendarmes; ^ 0,000 gardes forestiers; 3,000 commissaires de police; 3,000 agents voyers et leur armée de cantonniers ; Postes militaires, gardes nationaux, sergents de ville, bri- S^^iers, auxiliaires ; un ministre de la justice, un ministre <le l'intérieur, un préfet de police ; 89 préfets, 370 souspréfets, 38,000 maires, 3,000 juges de paix, 2,500 magistrats, présidents, vice-présidents, juges d'instruction, procureurs généraux, substituts, greffiers, commis greffiers, huissiers, 3,500 jurés annuels, 38,000 salles de police, 3,000 maisons de dépôt, 3,000 chambres de sûreté de gendarmerie, 362 maisons d'arrêt, 86 maisons de justice, 27 "faisons centrales de force et de correction, 86 bourreaux et leurs aides, trois bagnes, douze prisons de Paris, dé-
pots de mendicité, refuges, asiles, colonies de jdunes détenus, geôliers, surveillants^ gardiens, surveillance j ex^ position , tant que cela pour deux cent mille coquins dans toute l'étendue de la France ! Et nous laissons dé côté trois cent mille contraventions de police ! Un bon-» nête homme en a le frisson, nen que d'y songer*
M. Moreau-Christophe e*l êf qu'on appelle un observateur. Ancien inspecteur général des prisons, il a beaucoup vu, beaucoup étudié, appris beaucoup, rien oublié. Il a le flair delà bête fauve*. Il en sait tous les divers tempéraments : flegmatiques, lymphatiques, atrabilaires, sangtiinâl il les reconnaît à leur crâne, à leur regard, à leurs mains> à leurs pieds, à leur joue, à leurs cheveux, au moindre s^gne. — « Ah ! dit-il, celui-là que vous yoyet si triste, et celui-là si gaij sont deux voleurs. »
Rien qu'au sourcil, il reconnaît son homme avec autant de sûreté et de sang-froid que le philosophe allemand î « Au-dessous du front, disait le philosophe Herdei*, commence sa belle frontière, le sourcil, arc-en-ciel de paix dans la douceur, arc tendu de la discorde lorsqu'il exprime le courroux. »
Les yeux, le nez, la bouche et les oreilles, autant d'indications infaillibles. On rencontre j parmi ces coquins, la tcto de lion, la tête de porc, la tète de loup, la tête d'oiseau et (qui l'eût dit 1) la tète de brebis, inactive et passive, arrondie par le haut^ « Il y a du veau et du renard dans cette tête, mais le veau dominCj » disait un physionomiste en parlant d'un homme d'État.
Le patient M. Moreau Christophe étudie aussi les bras, les épaules, les cuisses, même les genoux, la poitrine et le ventre. A la façon dont un homme ôte ou met son chapeau î (( Celui-ci, dit-il, est un filou! » Puis, bientôt, quand il vous a dit tous ces signes, il revient aux grands coupables d'autrefois et d'aujourd'hui : la marquise de Brinvilliers dont un de nos grands criminalistes a longtemps proclamé,
l'innocence ; Madame Tiquet, empoisonneuse de son mari, grande et belle, elle s'appelait Angélique t
Arrive, à son tour, dans cette nomenclature de l'échafaud, un fameux criminel nommé Léger ; il vivait dans les bois de 8eine-et-0ise. Un jour il dévora une enfant de seize ans, après l'avoir violée ; on ne retrouva plus que les os de la victime. On vous raconte aussi dans ce livre, où le sang ruisselle avec l'infamie, un fameux coquin, Diamas-Dapin, et son digne ami Robert Saint-Glair ; puis le meaiire de la veuve Houët par son gendre Bastion.
Et puis enfin nous arrivons à l'homme étrange qui fut à la fois très-habile à toutes les trahisons et très-heureux à tons les services. « H appartenait, vous dira M. Moreau- Ghristopbe, tout ensemble au monde des honnêtes gens, et au monde des coquins. D avait le parler haut ; il était commun de langage et de vulgaire aspect ; un esprit fin et dis» tinguë; plein de haine et de rancune; inventif,... un lion^ un diplomate, une sœur de charité, disait M. Fossati, le phrénologue, à l'aspect de ce front vaste et de ces joues pleines et fermes. « Ses yeux étaient ronds, verts^ petits, perçants et brillaient comme des escarboucles. »
Qui le croirait? Ce repris de justice, à la marque ancienne, cet homme étrange (il s'appelait M. Vidocq) avait été préposé à la sûreté de la ville de Paris; il était le chef de notre sécurité de la nuit et du jour ; il veillait sur il ville endormie, et sur la ville éveillée il veillait encore. Ce « repris de justice » avait conquis une popukrité effrayante, il était, à lui seul, tout un mystère, it son labeur s'étendait d'un bout à l'autre de la cité. Il tombait au milieu du crime où de l'orgie à la façon de la Indre. Son nom, aux oreilles des coquins, était accompapiéde frisson et d'épouvante. Il faisait sortir du pavé... in taches de sang ; avec un chiffon, oublié sur le théâtre k crime, il faisait tomber trois têtes 1 II était partout et iHê pari ; quand il passait, il était sûr de n'être reconnu
de personne ; quiconque en effet l'avait vu une fois, celuilà appartenait au bagne ou à l'ëchafaud 1
Cet homme occupait dans le domaine de la justice autant déplace que les plombs de Venise, lecarcere durode TAutriche, et les quatre tours de la Bastille. Il eut, chez nous, l'insigne honneur d'écrire le premier livre d'argot quelque peu complet, dont la littérature française puisse se glorifier. Il avait fait de cette langue horrible sa langue naturelle ; il en avait l'accent et le geste ; il en avait le truc, il en avait le trie; il était fin, cauteleux, railleur, terrible; son épigramme, assez semblable au grincement des verroux, faisait pâlir les plus effrontés ; son coup de poing ébranlait les plus forts ; il agissait, avec une fortune égale, par la ruse et par l'audace ; il était tout ce qu'on peut être, voire un bonhomme adoré de ses guillotinés ; — plus d'une fois, tel coquin qu'il avait livré au bourreau le faisait appeler, à sa dernière heure, pour être béni, in extre^ mis, par ce paternel M. Vidocq 1
Quand donc ce grand homme eût épuisé toutes les terreurs et toutes les vanités de sa propre gloire, et quand, à force de les contrefaire ou de les poursuivre, il fut devenu le jouet des forçats libérés, l'ami des coquins et l'amoureux des coquines : — -. « Ah ! se dit-il, Paris me déplaît, la Cité m'ennuie ; il me faut un nouveau monde, » et le voHà parti pour la conquête de l'Angleterre, à l'exemple de Guillaume le Bâtard. Son projet était en effet de raconter le monde infernal des coquins à MM. les Anglais, et de si bien faire qu'ils le toucheraient du doigt, et qu'ils verraient, grâce à lui, les hommes des bas-fonds dans leurs orgies, dans leurs haillons, dans leurs fêtes, dans leurs terreurs, surtout dans l'exercice actif de leur profession souterraine. A ces causes, il partit pour Londres, emportant, pour tout bagage, des chaînes, des carcans, des menottes, des tenailles, des clous, des marteaux, des pistolets^ des poignards, des couteaux, des rossignols, les instruments de
toute arrestation, les livrées de tout esclavage. Ajoutez une petite guillotine, un petit Bicêtre, une miniature de Conciergerie, un coutelas pour rire, un échafaud pour danser, un monseigneur pour badinage... « Tu portes César et sa fortune, de quoi as-tu peur?... » Les gens qui le voyaient passer le prenaient pour un comédien en voyage, accompagné de ses accessoires. Comme il portait un nom célèbre, à peine annoncé, son spectacle attira la foule, une foule élégante et toute parée. Il y avait des lords, des duchesses, des philosophes, des hommes d'État, et les coquines du plus grand monde^ attirés, les uns et les autres, par le même charme. Us admiraient Vidcoq, ils écoutaient, de cette bouche à demi sauvage, l'histoire de Jean Cliquet, de Farine ou de Gafi&. — « Si je connais Gaffi? disait Vidocq, j'ai vu de ses cheveux î » Il savait, sur le bout de son doigt, toute son histoire de la rue de Jérusalem... Reminiscitur Argos l II disait aussi : Paris délivré par ses soins, les prisons remplies, les provinces tranquilles, les chauffeurs en déroute, les escarpes reconnus. Il racontait la naissance et les filiations de l'argot, quel est le fond de cette langue à part, dans les désolations de l'abomination, quels en sont les dérivés, à quel avenir elle est résenée.
De cette langue immonde, graisseuse, à l'accent lugubre, épatée et massive, sans âme, sans couleur, sans vie, il savait toutes les chansons avec accompagnement de ferraille ; il savait tous les poèmes d'argot, improvisés au bruit du verrou qui grince, de la lime qui mord, du chien qui hurle, ^^ la cloche qui tinte, et du couteau qui tombe. Il vous disait que grâce à lui et au bon docteur Guillotin, l'art d'empoigner un homme et l'art de le mettre à mort avaient fait des progrès incontestables. Même il avait composé une cbanson sur l'inventeur, que disons-nous ! le créateur de la guillotine, M. Gûillotin :
iO LES CRITIQUES
Ce savant médecin.
Que l'amour du prochain,
Fit mourir de chagrin !
Naturellement, le drame à M. Vidocq se composait do plusieurs actes; dans l'entr'acte, il expliquait à ces messietirs et à ces dames l'argot du voleur. Nous avons dit qu'il en savait toutes les grâces et toutes les finesses, et puisj quand sa leçon de beau langage était achevée, il reprenait le récit de ses aventures, dont BfM. les Anglais étaient beaucoup plus charmés que de leurs plus doux poëmes, de leurs plus belles tragédies : Lara, le Conte d*Étë, Cytnbe^ Une ou la Reine des fées. A propos d'un crime, il voua montrait les habits de la victime et les outils du meurtrier ; vous saviez combien ils étaient de flamhards^ orientalistes, argonautes de la navigation dormante, ivres du petit vin dô la rue Verdellet et gorgés du bœuf de la rue Guénégaud. Rien n'égalait M. Vidocq, exposant ses chères guenilles; mais surtout il était charmant quand il parlait du beau sexe, agréable à MM. les coquins. Il vous disait alors toutes ces dames, avec leurs noms, leurs prénoms, leurs accidents, leurs aventures, il les connaissait toutes, il les savait par cœur.
Manon la Blonde, voici ses galoches à pantoufles ; Titine la Gueule,\oici le fichu de Titine, reconnaissablo à cette mèche menaçante qui cachait son œil de travers ; Fantiy la Chèvre^ morte en Grève et en odeur de sainteté. Regardez, mylords, les cordons de taille de sa robe écarlate 1 Pauvre Chèvre ! c'est elle qui avait coutume de dire, quand elle avait faim i — Le soleil me luit dans V estomac I
« Mylords et messieurs^ » disait-il encore de cette voix douce et terrible à la fois^ qui était tout ensemble une harmonie^ un tonnerre, « approchez-vous sans crainte de cette blouse où vous voyez quelques taches de^sang ! Cette blouse était mon costume favori quand je commandais la rousse, et je la portais le jour môme où je fis arrêter mon ami ToU'
cînet et la belle Lise sa mslitresse. La belle Lise ! Voyez son gant ! il est petit et mignon, lès doigts en sont efifilés et friands ; c'est la seule main que j'ai connue qui pût mettre ce gattt-là, et avec ce gant-là, la belle Lise pouvait enlever une montre d'or aussi lesteftient que vous autres messieurs, avec la main nue ! Lise s'est laissée prendre, rien que pour revoir un instant Toucinet, qui avait passée l'ingrat, à Céline la Blagueuse, — Milady, qu'il vous plaise de ne pas toucher cette robe de prêtre catholique ; elle m'a rendu bien des services ; j'étais vêtu ainsi quand j'ai arrêté le voleur qui avait volé les glaces du Palais-Bourbon; j'étais déguisé en prêtre, le voleur était déguisé en colonel. Cette croix de Saint^Louis, c'est la sienne; ces décorations en brochettes, il les portait quand j'ai arrêté son cheval. Tiens, m'a-t-il dit, je te les donne, Yidocq; toi seul désormais tu es digne de les porter.
» Que regardez-vous là? ces cordes brisées, ces menottes faussées, ce cadenas rompu ? C'est une des batailles de ma vie I Tout cela a été gâté par Gablin le Grincheur, un géant de cinq pieds dix pouces non anglais, et pourtant je l'ai pris, un matin, que sa femme allait accoucher, et j'ai été le parrain de l'enfant.
» Vous voyez bien, messieurs, cette tabatière, une tête charmante en surmonte le couvercle ; c'est une tête d'Hdbé, un sourire d'enfant, quelque chose de juvénile et de tendre à la fois... Cette boîte est un présent de Raoul, à sa dernière heure; ce Raoul, c'est mon chef-d'œuvre; il avait tué, lat nuit, dans une plaine de Corbeil, un malheureux voyageur, et rien qu'avec ce petit papier (j'ai mis ce petit papier sous verre comme un titre de noblesse) : Monsieur Ra..,, marchand de, — bar-^e-Ro,,. —J'ai trouvé ce Raoul marchand vin à la barrière Rochechouart^ où il jouissait d'une assez piètre réputation. En récompense de mes bons offices. Raoul m'a laissé ce portrait de femme sur lequel il a déposé ttn baiser. Quant à ce livre d'heures^ il appartenait
à l'ami Ceriet, qui avait oublié de le rendre au respectable abbé Montés. Leurs deux noms se retrouvent au premier feuillet, c'est un autographe que voulait m'acheter lord Spencer ; je le crois bien, rencontrer sur la môme page l'assassin et le confesseur 1
Ainsi, ce Vidocq est resté un problème, et nous sommes assez de l'avis de M. Moreau-Christophe, lorsqu'après une si longue étude, il conclut en ces trois mots : « Singe, renard et vieux blagueur, »
Voilà pour les coquins vulgaires et sans lettres.
Parmi les coquins lettrés (le mot est trop doux), il en est un à tous les droits du meurtre et du vol dont M. Moreau-Christophe s'occupe avec le plus de zèle et de soins, et dont il a fait une élude toute particulière.
Le premier de ces poètes de la fange et de ces beaux-esprits de l'échafaud avait nom : Lacenaire, un des noms les plus souillés que le bourreau ait inscrits sur sa hste épouvantable. Il avait été, chose horrible à dire, un do nos condisciples^ et je vois encore cette tôle hébétée à l'avance^ à côté de ces nobles fronts : Edgar-Quinet, un poëte ; Armand Trousseau, un des plus grands médecins de son siècle; Edouard Jayr, l'énergie en personne. Il était préfet de l'Ain, lorsque l'avocat général Bellocq réclamait à son camarade Jayr leur camarade Lacenaire.
Et ce fut ainsi que Lacenaire fut envoyé à Paris, par les soins de ses deux compagnons de collège, le préfet et l'avocat général. Je suis donc tout à fait de l'avis de M. Moreau- ChristophOj lorsque, en réponse à une page des Misérables^ où le défaut d'éducation est signalé comme une cause absolue de tous les crimes, M. Moreau-Christophe répond victorieusement par le nom de Lacenaire I II est vrai que le poëte répondrait, à son tour, que l' éducation mal faite équivaut, pour le moins, à la complète ignorance, et qu'il n'a point parlé Ae ces amcs pétries de boue et de sang, timides et paresseuses, qui sont faites, tout au plus, pour
s'abrutir encore à quelque lecture infime et malsaine. Ainsi s*était élevé, dans les ombres et les hontes d'une enfance déjà déshonorée^ ce misérable Lacenaire, et quand il fut délivré du joug des maîtres, il se mit à rêver toutes les gloires de la poésie et tous les bonheurs du meurtre ! B tenait d'une main lâche tout à la fois la plume et le poignard. Il écrivait des chansons galantes pour les filles de joie et des Marseillaises pour les forçats de Toulon :
Chanton8> forçats, en chœur lo chant que nous aimons! Libres et gaillards, un jour nous reviendrons I
Adieu, berceau de notre enfance;
Adieu, femmes que nous aimons ;
Adieu, loin de votre présence,
A vous parfois nous penserons (bis).
Si dans vos cœurs gravdo est notre image, Gardez-nous un tendre souvenir.
Donnez-nous parfois un soupir ;
Nous vous promettons d'être sages.
A ce compte, la littérature française peut se vanter de posséder les Œuvres de Monsieur Lacenaire; dans ces hautes œuvres, on trouve une tragédie^ un poëme épique^ une suite d'élégies et de chansons, tristes compositions d'un mauvais écolier. Sa philosophie égalait sa poésie. misère 1 Il s'est trouvé des gens pour recueillir les 'pensées de ce coquin : — « La vertu, disait-il, c'est la fortune ; le crime, c'est la misère. — L'autre monde, c'est le néant. — Pourquoi ne mangerait-on pas un homme comme un bœuf ? — La femme a le tempérament lymphatique ; j'aimerais mieux manger un homme. — Je préfère une femme laide à une jolie femme. — Deux pages plus bas, l'auteur ajoute : « Lacenaire a un grand faible pour l'excellent vin de Bordeaux; il est fou du Champagne. » La postérité s'en souviendra.
» U est mécontent quand on l'appelle M. Lac(mairo. — *
B dit lin jour : « Tuer sans remords est le premier des bonheurs I » — 11 dit de lui : « Je suis né assassin comme on naît poëte î » — Échafaud lui répugne ; il sourit au mot de guillotine, — D attendait Teflfet de son pourvoi, et il disait : « Cette attente commence à m'embêter, »
Un jour, il va che* M. Scribe; il demande Taumône; M. Scribe, généreux comme on ne Test pas, lui donne de l'argent : — « Dites à M. Scribe qu'il a bien fait ! » Il eût tué ce rare et charmant amuseur comme il a tué la veuve Chardon, avec aussi peu de vergogne et de remords !
L'abbé Lacordaire va le voir, et c'est à peine s'il prête l'oreille à la vive et ardente parole de ce jeune apôtre ; il finit par lui dire : « Vous m*emhêtez ; je né veux pas être convaincu ! »
Notez bien que l'horreur pour ce criminel n'est venue qu'après l'admiration pour ses poëmes et ses diverses gentillesses. Il a commencé par être un héros ; il était l'entretien de la ville entière ; elle a voulu savoir sa jeunesse et ses amours; sa prison fut assiégée de cu?leux presque sympathiques : ils ont battu des mains quand il s'est montré en public ; ils se sont approchés de lui quand il a été condamné à mort, et il lui ont fait compliment de son éloquence t ils ont recueilli avec un empressement puéril ses moindres paroles ; ils ont imprimé ses vers ; il lui ont prêté leurs vers, ils lui ont volé ses vers 1 Les libraires sont allés à cet homme, et ils lui ont commandé ses Mémoires I Des femmes se sont fait présenter à Lacenaire dans sa prison. Des femmes, au sortir du bal et encore toutes parées, ont été le voir monter sur son échafaud ! Les phrénologistes ont touché sa tête coupée, où Ils ont trouvé la bosse de Vimâgimtion et de la bienveillance ; les dessinateurs l'ont dessiné et les statuaires ont demandé à faire son buste I On l'a étudié, on l'a regardé, on l'a flairé, on l'a contemplé jusqu'à ïa fin. On lui a donné, à cet homme, toute l'importance de la vertu. On a ôté à ce dernier supplice tout ce
qu*il avait de sérieux. On en a fait une spéculation de librairie.
Or, savez-Yous qui donc Ta le mieux expliqué ce misérable, à rintelligence des jurés ? ce fut son avocat, M» Brocliant. a Le cœur de cet homme ! il est de marbré. Son âme I elle est pétrifiée. Pas l'ombre d'un remords ; pas le plus faible aiguillon de repentir I Indifférent comme la matière, il ne connaît pas plus la crainte que l'espérance. Il tue sans la moindre émotion. Ses nuits même sont exemptes de songes et de terreurs. Cette froide insensibilité à la vue de ses victimes ; cette tranquillité, ce calme devant vous, qui n'ont rien d'affecté ; ce sourire perpétuel sur ses lèvres ; cette liberté d'esprit qui lui permet de composer des vers, une chanson à la veille de son jugement ; cette attitude à l'audience où il semble attacher plus de prix à une discussion littéraire que d'importance à larrôt de la justice...; cette confiance enfin dans l'athéisme, et ce sang-froid devant l'échafaud..: Tout cela me frappe, et me confond, et me bouleverse, et me fait croire que cet homme, qui se proclame un sage, n'est rien qu'un maniaque, un malade, un aliéné, un fou 1... »
EnGn, quand il a bien expliqué la vie et les marques de ces coquins, M. Moreau-Christophe arrive à l'argot, à cette langue de combat, rusée et violente, malsaine et fllroce, entre le crime et la misère, et l'on en trouvera, dans son livre, les plus remarquables échantillons : affaire, vol à commettre 'fOgobiUe, outil; balai, gendarme; collège, prison; dardant, amour; fleur de mai, virginité; harpe, barreaux de fer; lourde, porte; moucharde, lune; onguent, argent ; «orôonnc, tête ; la veuve, la guillotine.
L'intéressante histoire de ce joli monde se termine par
la nomenclature des anciens supplices, des empoisonne-
nents, des rébellions et des maîtres-assassinats, d'où l'on
I peut conclure que les coquins d'autrefois ne valaient pas
lieux que les coquins d'aujourd'hui. La misère est la même,
ïï
16 les' CRITIQUES
et les renommées sont à peu près égales ; aujourd'hui Lacenaire, autrefois Cartouche; aujourd'hui les grinches et les cambrioleurs, autrefois les francs mitotis, les callots^ les hubins, les saboulletix, les coquiUards ; à Naples la camorra, à Paris la haute-pègre. Sous Louis XIV le crime du talent j et de nos jours le talent du crime. En tout temps des misérables, des peines impuissantes, l'ignorance et la faiblesse... Hélas ! moins de pitié que de châtiments. {Indépendance belge.)