LE LOUP, LE CHIEN ET LA GAZELLE
faut qu'il aurait caché, mort, sous un tas de fagots auxquels il aurait mis le feu.
Près de lui était assis, ou plutôt couché, dans un coin, un autre prisonnier à figure non moins étrange.
Celui-ci avait le nez gros et allongé, le front et le menton fuyants, les yeux doux, ombragés par de longs cheveux crépus dont deux mèches pendaient de chaque côté du visage en manière d'oreilles de chien caniche.
n était accusé de complicité avec Thomme-loup, de qui il recevait souvent du pain et des coups,' en fagotant avec lui dans le bois. Comme je lui en témoignais ma surprise, lui voyant un air si doux : -^ « Que voulez-vous, me dit-il, il me fait toujoiu^ le suivre comme un chien. »
Le moral répondait au physique, comme on voit.
Tout à côté, se trouvait un adolescent à petite tête, dont l'appareil auditif, tant osseux que cartilagineux, repoussé en dehors et en haut, amionçait la douceur et la timidité, quahtés qui se hsaicnt, d'ailleurs, sur sa face mignonne et douce.
Et de fait, la nature propre de ce jeune détenu était celle de la gazelle ou de la levrette.
Ces exemples prouvent à quel point les tendances animales de l'homme peuvent se révéler distinctement par la seule conformation des organes des sens.
En voici un autre exemple encore plus frappiant.
BIEDEXSB, L*B0MJIE-U05.
Un jour que le savant médecin en chef du bagne de Toulon m'expliquait sa théorie sur les tendances animales de Fhomme, et me disait : « Dans l'appréciation i)hysiologique d'un forçat, je ne manque jamais de saisir sa tendance animale, et si cet homme est un de ces êtres aliénés à la raison des choses et fatalement voué à un instinct, je ne puis ne pas reconnaitre cette loi d'imitation de notre analogue, source de grande ou de terribles monomanies. »
Voulez- vous une de mes preuves ? ajouta-t-il.
Alors, le savant médecin me cita comme exemple im forçat qu'a visité le poète Méry, et qui lui inspira quelques pages d'un intérêt dramatique, le forçat Hiedeker condamné poiu* assassinat sur sa femme et sur son beau-frère, et de tentatives contre tous ceux qu'il avait soupçonnes de lui avoir ravi sa pensée fixe, sa monomanie, le cœur de sa femme.
Quand je le vis pour la première fois, dit le docteur, il était eucbainé, couché dans un cachot, et ma présence lui suscita im accès de manie homicide.
Si, alors, vous aviez, comme moi, considéré cet homme, vous eussiez reconnu la tendance animale fière et hidomptable du bon.
Alors, il rugissait, il se débattait dans ses beiis, et ses dents claquaient comme celle d'une bète iéroce qui aiguise ses crocs pour le festin.
Son regard sombre et étincelant tenait en respect
HIEDEKER, L'HOMME-LIOX 213
des gardes-chiourmes qui d'ordinaire n'ont peur de rien.
L'accès fini, je fis porter Hiedeker dans ma salle et le contins dans un lit, à l'aide du gilet de force.
Seul de tous ceux qui l'entouraient, je pouvais m'en approcher, plonger ma main dans ime forêt de cheveux noirs et hérissés, et fixer son regard large, hautain et impassible, que le mien, comme eût fait celui de Van Hamburg ou de Carter, finissait toujours par fondre et amollir.
Alors, je reconnaissais le bon Hiedeker, maréchal des logis au douzième de chasseurs à cheval, retiré à Freswiller, après sept ans de service, modèle complet clés bons maris, jusqu'au moment où il perdit son but providentiel en ce monde, — son amour pour une seule femme, la sienne ! . . .
Pendant dix-huit jours, cet homme déploya une puissance musculaire presque surhumaine. Chaque accès homicide, pjovoqué par la vue, soit de la sœur tospitahère, soit d'un forçat trop famiher, le maigrissait à vue d'oeil, et contractait les muscles de latrie, de la face et du cou, jusqu'à donner à Fatti- *^ide et aux traits de la face l'expression de la bête ^anve.
Tour à tour calme ou passionné, cet homme-Uon, ^u repos était affectueux et expansif. Ses yeux alors ^rayonnaient d'ime mélancoUe douce et plaignante : ^ Docteur, me disait-il, avec amertume, ne laissez pas "^'otre main sur ma tête, un malheur, qui ne dépen- ^^t pas de moi, pourrait arriver. »
fit alors, sa chevelure et ses sourcils soudain hé- '^s, l'œil illuminé de fureur, la bave à la bouche.
214 QUELQUES EXEMPLES DE COQUINS, ETl;.
et les délits entrechoquées, interrompaient brusquement Fentretien.
Ainsi, poiu" Hiedcker, comme pour le reste des honunes, ihais siU* des tons divers, la nature morale oscillait entre les voUtions de l'instinct et de Fintelligedce, entre l'homme et la bête.
Biientôt aliéné à l'amitié comme il avait été à l'amour, ikia vue l'exaspéra, et il aurait voulu me mordre. Il m'accueillait, du plus loin qu'il m'apercevait, par un aboiement lugubre, pareil à celui d'un chien enragé.
Alors qu'il ne concevait plus aucune idée, il ne lïessa de manifester ses antipathies, contre tout ce qui^^^ Tentoiu^t, par des aboiements qu'il avait imites ,,5^ croit-on, d'un des chiens de quelque garde.
Disons aussi que sa tète et son visage aux tendnu^L__j, ces du lion, avait pris vers la fin celle du chien boul^^^ dc^ie.
Cet homme a vécu trente-huit jours, soutenu se^^^, lement par de Feau froide et mie immense vitali^:,é,
Vôusmedemaudercz l'examen phrénologique d'It iedeker? Je l'ai consigné dans mon Scpulchretum. II csf favorable aux idées galliennes.
ROBEF\T-SAINT-CLAi:\ TT DArMAS-DlPIN.
Un soir du mois de janvier 182î), dans la vallôo do Montmorency, à Àttenville, deux jemies époux fureut
BOBEBT SAINT-CLAIR ET DAIMAS-DIPIX 215
ëgorgés, auprès de leur foyer, pw deux étraugors qu'ils avaient re<2"* ^^^^^ ^^^^ auberge de la Croixverte,
Les assassins étaient deux forçats, réeemmeut évadés du bagne de Rocbefort, où les avait jetés un ai*rèt de la Cour d'assises, qui les condamnait aux travaux forcés à perpétuité.
L'histoire de ces deux hommes était un long tissu de crimes. Enchaînés ensemble pour les mêmes faits, rhomble ressemblance de leur âme avait fait naître entre eux une étroite sympathie. Aussi, au bagne ne les appelait-on que les f^^ères d'armes.
Redevenus libres, ils étaient restés frères de crimes. I L'im d'eux s'appelait Baumas-Dupin. C'était un aii- ■ ^ien militaire, décoré, parlant et éciivant bien, avec <?sprit même, mais d'un extérieur effrayant. Ses lè- ^Tos minces, son nez pointu, ses narines écartées, ses yeux, jaunes et perçants, donnaient une expression étrange à sa monstreuse tète, laquelle étroite à sa P^e antérieure, allait en s'élargissant dans la partie postérieure, principalement sur les côtés, au dessus des oreilles, en même temps que sa chevelure rousse, ^oide, épaisse et bouclée, semblait une crinière de ^^on ombrageant la face d'un tigre. L'effroi qu'inspirait cet homme était tel, qu'une de ces malheureuses, î^û se Uvrent au premier venu dans les bouges de '^^ris, avait i^epoussé ses offres sur le seul motif que ^^ vue la faisait trembler.
L'autre s'appelait Boberi Samt-Clair, Son teint était P^le, son visage sec,, sa parple brève. Il avait les orbi- *^s obhqiiement placées, les regards furtifs et comme «éviés de l'axe, les tempes creuses, la tète conique,
les cheveux rares et plats, Tair bénin, le corps grêle.
Malgré cette apparence de faiblesse, Saint-Clair était doué d'ime force prodigieuse et d'un courage à toute épreuve.
Malgré sa physionomie presque douce, il surpassait son compUce en férocité. C'était la terreiu* du bagne.
Ce fut lui qui conçut et exécuta le projet d'évasion. Les deux fugitifs s'élancèrent ensemble du haut des murailles qui entourent Rochefort. Saint-Clair ne se fit aucun mal, mais Daumas-Dupin se cassa la jambe et resta sur la place. Son compagnon le prit sm* ses épaules, et, chargé de cet énorme fardeau, gêné qu'il était par le poids de ses chaînes, il fit dans les plaines marécageuses de la Charente, plus de dix Ueues sans s'arrêter.
Ce fut lui, pareillement, qui conseilla l'assassinat de Montmorency, en se chargeant de la plus large part du crime.
Le crime consommé, et le butin partagé, les deux associés se séparèrent, s'enfuirent, et disparurent.
Découvert, peu de temps après, en Italie, d'où Ton obtint son extradition, Daiunas-Dupin fut ramené en France, mis en jugement, condamné à mort, et exécuté.
Quant à Robert Saint-Clair, les poiu'suites les plus actives furent inutiles pour le reprendre.
On découvrit seulement qu'il avait traversé le Piémont, puis la Suisse, puis l'Allemagne ; puis qu'il s'était arrêté sur les frontières de la Turquie. Là, on sut quHl avait été incorporé dans un des régiments destinés à protéger les limites des deux empires.
Au bout de quelque temps, des rapports positifs et