‹ Le monde des coquinsChapitre 45 sur 61 · ROBERT SAINT-CLAIR ET DAUMAS-DUPIN · texte numérisé non relu

ROBERT SAINT-CLAIR ET DAUMAS-DUPIN

officiels apprirent que, dans un combat soutenu contre les hordes de pillards qui infestent ces contrées, il avait succombé, après avoir fait des prodiges de valeur ; et que Taflûpeux coquin, atteint d'ime balle au cœur, était mort de la mort glorieuse des braves.

En 1830, par une belle journée d'automne, une nombreuse compagnie de voyageurs se pressait autour de la table d'hôte de V Hôtel de t Europe^ à Valence, en Dauphiné.

La conversation vint à rouler sur les probabilités des systèmes combinés de Gall et de Lavatar, dont on s'occupait beaucoup à cette époque.

Un Monsieur noir^ — qu'on sut, plus tard, être un des médecins de Lyon fort connu pour ses études phrénologiques , r- ^n raisonnait surtout en vrai connaisseur.

n soutenait notamment : que les principaux faits

qui affectent notre vie laissent les traces profondes sur

le visage des hommes, cet infaillible miroir de l'âme;

et que le retour des mêmes pensées, que l'obses-

Inon des remords ou des passions fortes contractaient,

|d*ime manière constamment uniforme, les traits de

i figure; que ces traces, jointes aux signes phréno-

giqaes désormais acquis à la science par les travaux

î Gall et de Spurzheim, suffisaient pour révéler à

►bservateur des penchants que la nature ou l'habi-

de avait donnés à chaque individu, et les actions aux-

" ':^S^^ ^toS^ Vf Se. ^e ^^;te .

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SI» votre visage, — sur votre visage d*honnète homme ! — les signes accusateurs que ma fausse science y voit tracés... Si ma science disait vrai, — pardon, ce n'est pas même ici une vérité de hasard, ^vous seriez^.» mon dieu! vous seriez tout bonne- Daeiii.»» un assassin et un voleur.»»

A efô mats, l'iBConnu se lève avec une impétuosité terrible^ et, s'armant d'une chaise qu'il brandit avec fureur, il allait la lancer à la tête du devineur de crânes, lorsque la vue d'un gendarme, qui entra sour éaàn dans la salle, suivi du maitre d'hôtel efiâré, vint tout à coup paralyser son bras.

« Un vol d'argenterie a été commis, cette nuit, tout ptès d'id, eria le gendarme. Que nul ne sorte l J'ai l'ordre de chercher ici le voleiur. »

Poussés, eomme par nu ressort électrique, tcHis les p^ards^ sans exception, se portèrent iofeontinent sur rûieonnu.

Les objets volés furent retrouvés dans sa maUe. 0© i'îsErrèta..»

C'étarl Hubert Suint-Clair ^ le complice de Daumas- &upm^ Fassassin de Montmorency I...

Il fut gmlUlotmé à Yerssâllîes, où je l'ai vu, au mois le mars 1831.

LA. VEDVE HODET.

Le 13 septembre 18^, au matin, alws qu'elle se lisposait à prendre son café, qu'elle ^avaît Fhabitude le préparer elle-même, pair espriiî d'économie, la

veuve Houet sortit de son domicile, rue Saint- Jacques, 83.

Une personne, restée inconnue, était venue l'y demander quelques minutes auparavant.

Depuis lors, la veuve Houet ne reparut plus.

Où était-elle allée? Qu'était-elle devenue ? Personne n'en savait rien. Elle n'avait rien dit à personne.

Sa fille, mariée au sieur Robert^ n'était pas plus instruite du sort de sa mère ; elle ne l'avait- pas vue depuis quelque temps.

La police prévenue fit des recherches. Recherches inutiles I Silence et ignorance de toutes parts.

Quoique ménagère jusqu'à l'avarice, la veuve Houet passait pour riche, dans le voisinage. On lui disait une fortune de plus de 200,000 fr.

Quoique tracassière, même violente et emportée, on ne lui connaissait aucun ennemi. Elle vivait, d'ailleurs, fort retirée, surtout depuis qu'elle avait marié sa lille à Robert^ avec lequel elle vivait en mauvaise intelhgence. Une affaire d'intérêt les avait brouillés.

Cette dernière circonstance, rapprochée de l'idée, venue à tout le monde, que la veuve Houet avait été victime d'im assassinat, fit naître des soupçons contre son gendre.

Robert fut arrêté, une première fois en 1822, pui^ une seconde, en 1824, mais, par deux fois relâché, après instruction, faute de charges suffisantes.

L'assassinat ne pouvant être prouvé, la veuve Houet fut déclarée absente ; un ciu'ateur de ses biens f^^^ nommé; et une pension provisoire annuelle ^^ 1,200 fr. accordée à sa fille, la femme Robert.

Les choses restèrent en cet état pendant près de ^^

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années, et Robert^ après avoir vendu le petit fonds de commerce qu'il exploitait, vivait ignoré, avec sa femme, malade et tombée presque en démence, dans la retraite qu'il s'était choisie, près de Villeneuve-le- Roi, en Bourgogne, — lorsqu'un propos de cabaret ralluma cette affaire, au moment où la prescription décennale allait l'éteindre.

Dans la solitude qu'avaient faite autour de lui ses deux arrestations et les soupçons de meurtre qui les avaient motivées, Robert n'avait qu'un ami qui lui fut resté fidèle.

Cet ami était un nommé Rastien^ menuisier, homme saus probité et sans mœurs. Depuis quelque temps, Rcistien rendait de fréquentes visites à Robert^ avec kquel il avait des entretiens mystérieux. On les voyait souvent ensemble dans les champs, causant avec vi- '^acité, l'un paraissant résister avec crainte à des instances vives et pressantes de l'autre ; celui-ci paraissant vaincu, à la fin, par des récriminations et des lûenaces.

Que se disaient-ils? Que se passait-il entre eux? Voilà ce que se demandaient, sans pouvoir le dire, tous ceux qui avaient connaissance de ces pourparlers secrets en plein vent.

La pohce, qui ne perdait de vue ni l'im ni l'autre, depuis la disparition de la veuve Houet, se tenait plus que jamais aux aguets.

Un jour donc que Rastien se trouvait, dans un caharet hors barrières, à boire avec un ami, il se mit à déblatérer contre Robert^ en disant que, s'il ne ré- J>oridait pas à la lettre qu'il venait de lui éciire, — lettre qu'il devait mettre le lendemain à la poste, —

il déposerait entre les mains d'un homme d'affaires les billets qu'il avait de lui pour 25,000 fr., afin d'en poursuivre le paiement, avant la succession trop longtemps attendue de la vieille, a Ce n'est pas ce qu'il m'avait promis, ajoutait Bastien^ pour le fameux service que je lui ai rendu... Si j'avais su... Enfin suffit! c'est fait. Faudra bien qu'il saigne, à son tour, d'une manière ou de l'autre... »

Un agent secret de. police était là. Il avait tout entendu.

C'est dire que la lettre de Bastion fut saisie à la poste et le signataire placé sous la main de la justice, en compagnie de celui à qui elle était adressée, et qu'im mandat d'amener courut, au lieu d'elle, chercher à Villeneuve-le-Roi.

La lettre, entre autres menaces à Robert ^ contenait ces mots : Souviens-toi du jardin de la rue de Vaugirard, 81... Les morts peuvent revenir ! »

Quelques jours après, un conseiller instructeur, accompagné du docteur Boys de Lourry, et d'ouvriers fossoyeiu's, était dans le jardin de la maison indiquée, maison où Bastien avait demeuré, en 1821. Robert et Bastien y avaient aussi été amenés séparément pour assister aux fouilles ordonnées.

Les fouilles eurent pom* résultat la découverte d'un cadavre, enfoui sous mie couche de chaux.

La cadavre était réduit à l'état de squelette. Il po^ tait une corde au cou.

Dès lors, il demeura établi que la personne inhumée en ce lieu était morte, victime d'un assassinat par strangulation.

Mais quelle personne vivante avait animé ce sque-

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ette? Là était tout rintérêt de cette gravé d^ériaion.

Bastim^ à la vue du cadavre^ éhahgeà de fcouleur; Robert demeura impassible.

Des hommes de Tart furent appelés.

M. Orfilâ) doyien dé la Fatuité de miédéciiie, le )remier cottsulté, crut devbit ruândet M. DUtùôutiér, nais sans rien lui faire reconiiaitté des tâisoiis de îriminalité (jul obligBâtetit dé récoùrii* à sbti Ininisière.

Après avoir examiné la tête avec attentioti, lé célèbre professeur d'anatoôiiè jiigeë,, .par sa formé allongée d'avant en arrière, (|U*ellé àvèdt appiartenu â îiiie femme. Ensuite l'état des sutiires dil crâne M fit penser (Jue cette feMme deviedt êtTé déjà èlvancéè ett âgé. Eûfin^ il ajouta qu'il y avait Jilusiéiirs années qu'elle était inhumée.

L'anatotoiste^ contimiakit ses recherches, éomitiénça à parler de la personne dont il téniedt la tête ddtis sa main, et asmifai, d'après les signés extérieurs que Cette tête portait^ qiie la persôMé devait avoit* été avare, et disposée aux emportements, ajôuknt d*aUtres détails qui toiis se trouvèrent parfaitethent d'aécord atec ce que l*on coiitialssait de la vettve tibuet.

On peut imaginer l'émôuvatit iiitérêt (Jne Jirésênta cet examen, surtout soii résultat, à ceux qui étaieUt itifortués de ce qui l'avait motivé.

Deux siècles plus tôt, ainsi que le fit observer le Procureur du Roi, une semblable divination eût conluit son auteur à un bûcher.

Mais cet intérêt fut bien plus émouvant encore )rsque le squelette, apporté à l'audience de la cour

d'assises, vint justifier cette prédiction de la lettre de Bastien : les morts peuvent revenir.

La morte revint, en effet; elle revint pour constater son identité, par les seuls signes crânioscopiques de sa tète.

C'est cette identité constatée qui fit condanmer, en août 1833, aux travaux forcés à perpétuité, Bastien^ Texécuteur gagé du crime, et Robert^ son infâme ordonnateur, Fun et Tautre soustraits, par la trop grande indulgence du jury, à Téchafaud qu'ils avaient trop bien mérité.

J'ai vu ces deux misérables à Bicêtre, avant leur départ pour le bagne de Brest.

Comme je rappelais à Bastien la scène terrible de l'exbmnation du cadavre, — « Ce qui m'a plus tortiu^, me dit-il, c'est l'examen de M. Dmnoutier. Sa prophétie me serra au cou comme ime corde. Bien sûr, si après son horoscope, il se fût avancé vers moi, en disant voilà l'assassin! je lui aurais répondu : Ouil» Du reste, l'aspect seul de la physionomie de Robert^ homme cupide et d'une avarice plus sordide encore que sa belle-mère, rapprochée de celle de Bostien^ l'assassin à gages, — tous deux ignorant lors de leur exécrable marché, que la déclaration d'absence de la morte devait les laisser trente ans sans l'argent qui en était le but — était d'une signification encore plus claire contre eux, que celle même des reliefs du crâne de leur victime.

GUILLAUME GRANIE 225

GDILLAUME GRANIE.

Lors de ma première inspecliou dans la petite maison d'arrêt de Muret et dans la maison de justice de Toulouse, en 184i , on gardait encore, dans ces deux prisons, le souvenir d'un drame affreux qui s'y était passé dix ans auparavant.

A Muret, im brigand, Guillaume Granié^ de GaiUac, le même qui avait eu la férocité d'assassiner sa femme et de lui couper la tête après, avait ajouté im crime de plus à cette horrible attentat, en assommant, avec le couvercle d'im baquet, l'un de ses compagnons de geôle, et cela sans provocation aucune, et par pur instinct carnassier. Déjà même il s'était jeté sur un autre détenu poiu* lui faire subir le même sort, lorsque, accourus aux cris de la première victime, le concierge et ses aides étaient parvenus, non sans danger, à s'en emparer et à le livrer à la justice pour une seconde instruction.

A Toulouse, où il avait été transféré pour passer aux assises, Granié avait juré d'échapper à l'échafaud parle suicide. « C'est moi qui m'exécuterai moimême, — disait-il, — et cela malgré toutes les précautions que vous prenez pour vous donner à vous seuls ce plaisir. »

Granié^ gardé à vue jour et nuit, avait résolu de se laisser moiu^h» de faim.

Cette résolution, Granié l'accompht, eu restant, pendant soixante-trois jom-s, sans rien prendre qu'un

226 QUELQUES EXEMPLES DE COQUINS, Jixv..

peu d'eau de puits. Au bout de ce temps, il mourut dans d'atroces convulsions, sans vouloir recevoir les secours de la religion, malgré les prières instantes du prêtre.

Le corps d'une organisation vigoureuse et d'une taille de cinq pieds un pouce, ne pesait plus que 52 livres.

Quant à son crâne, l'examen attentif qu'en fit l'habile médecin de la prison donna Jieu aux constatations suivantes :

On a trouvé une saillie très-marquée immédiatement au-dessus et derrière le trou auditif, signe de l'instinct carnassier ou de la destructivité. Sur la partie moyenne et au sommet de la tète, Gall indique trois protubérances indicatives de la merveiUosiié et amour de Dieu, de la bienveillance et de la vénération. Chez Granié, dépression pronoîicée dans cett^ partie du crâne. Enfin, sur la même ligne, on a dé — couvert une bosse énorme à l'endroit où Gall place L^3 siège de la fermeté de Yopiniâti^eié^ de la persévérance^- .

Est-il rien de plus concluant? ou de plus propr^^, du moius, à fournir au problème phrénologique I'ijliî de ses éléments de solution?...

Un homme s'est rencontré, d'une audace d'esprLl extraordinaire, d'une témérité de courage inouïe

vit)ocQ m

d'une feltillté d^iîlspil'atioti indroyâbte, d'une fcrfeë et d'une adresse dô corps prodigieuses.

Cet homme, (Jui appartenait à la fois ctù tnonde des honnêtes gens et au monde des coquins, fut longtemps la sauve- garde de l'un et la bête noitd de l'atlitë. Ancien forçat (pour faux dans tin passe-port), et chef de la police de sûreté , cet homttte participant des deux natures de ce double monde, présentait des contrastes de caractère, de mœurs et de conduite étranges.

Non moins bavard que discret, non moins dissimulé que vantard, non moins brave que fanfaron, cet honmie avait toutes les qualités de ses vices, et tous les vices de ses qualités.

D'ordinaire, son verbe était aussi énigmatique que son silence, et sa ruse aussi ambiguë que son aplomb. Peu sérieux en apparence, il ne faisait rien à l'étourdie. Quoique aussi prompt à exécuter qu'à concevoir, l'acte chez lui ne précédait jamais la pensée. Ses coups cle hasard étaient presque toujours des coups de calcul, et ce qu'il semblait le plus faire ex abrupto était ce qu'il avait le plus médité.

Commun de langage et vulgaire d'aspect, il était

fin d'esprit et distingué de sentiment. Son cœur était

aussi bon que ses manières étaient brusques. On eût

ï>u l'appeler le bourru bienfaisant.

Généreux jusqu'à la prodigahté, dévoué jusqu'à

abnégation, reconnaissant jusqu'au sacrifice, il se

Outrait parfois ménager jnsqu'à la pingrerie, i'an-

'ïier jusqu'à la haine, haineux jusqu'à la vcn-

Qce, \indicatif jusqu'à l'embûche et à la tï'aldson.

îie qu'il était, et qu'on leproclaùmait partout, à la

police, il s'y croyait nécessaire, et cette croyance faisait qu'il s'enthousiasmait de lui-même au point que, pour peu qu'on doutât de son indispensabilité, il convertissait, pour vous en convaincre, l'apparence en réalité et la recherche en trouvaille.

Témoin le fameux vol, dit de la barrière Fontainebleau^ que j'aurai occasion de raconter plus tard.

Pour surfaire son habileté, il fallait bien qu'il surfit le danger. Aussi, des diverses figures de rhétorique, qu'il connaissait sans les avoir jamais apprises, celle qu'il affectionnait le plus était l'amplification et l'hyperbole. Ses rapports de police en étaient pleins. La vérité y était toujours brodée. J'en ai lu d'extravagants. Ce n'était pas que les filous qu'il aimait à mettre dedans. Il y mettait parfois aussi la pohce. Témoin encore le vol ou plutôt la fameuse mystification du vol de la barrière Fontainebleau, dont je parlais tout à l'heure.

Sa probité avait les même défauts. Elle était exagérée dans ses actes comme la vertu dont on doute. Son titre d'ancien forçat faisait qu'on doutait de la sienne; et cependant la supercherie, devenue faux, qui le conduisit au bagne dans sa jeunesse, n'avait rien en soi qui dût sérieusement le faire suspecter. Mais sa condamnation n'en fut pas moins le boulet qu'il traîna toute sa vie, et la supercherie qui la motiva n'en fut pas moins le mot de l'énigme de son existence, — la tromperie en ayant toujom*s formé le fond. Sa vie entière en fut tissée.

Le physique de cet homme extraordinaire répondait parfaitement à son moral.

D'une taille moyenne et bien prise, mais vigou-

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