VIDOCQ
reusement charpentée, il portait fièrement sur im cou court et nerveux, ime forte tète, légèrement penchée à gauche, ombragée d'une chevelure épaisse, de couleur fauve. Son front était large comme sa poitrine. Il avait le nez épaté, les narines ouvertes et velues, les oreilles séparées de la tète, la bouche grande et gaillarde, les lèvres contractées et gouailleuses, les joues pleines et fermes dans Tâge mûr, flasques et pendantes dans la vieillesse, les pommettes saillantes. Ses yeux étaient ronds, verts, petits, perçants. Ils brillaient parfois, comme des escarboucles, sous des sourcils fournis, arqués, proéminents. Son ventre était rondelet, ses épaules larges, son pied petit, ses bras courts et terminés par des mains nerveuses et poilues.
Sa physionomie mobile prenait Texpression et la teinte qu'il voulait lui donner. Il y régnait plus de ruse encore que d'intelligence.
Sa parole était enrouée. En colère, il rugissait. Son rire était moins im rire qu'un ricanement.
n marchait vite, et, quoique infatigable, il transpirait facilement. L'odeur qu'il exhalait alors vous nontait moins au nez qu'à la gorge. Le cabinet du hef de la 1'* division, M. Lé Crosnier, auquel r(isortissait le service des prisons, et où, dès lors, j'ai eu )uvent l'occasion de rencontrer le persoimage, en i32, avait besoin de fumigations guitoniennes chae fois qu'il en sortait.
Cet homme, — ai-je besoin de le nommer, — 'at Vidocq.
în jour, en 1837, M. Fossati, l'un des premiers 'œnologues de l'Europe, fut invité, par l'avocat les Ledru, à examiner le crâne d'une personne
qu'on lui amena et dont on lui demanda lapetmiâsion de taire le nom.
Après l'avoir attentivement exploté et palpé, M. Fossati déclara que jamais il n'avait rencoùtré tiù cerveau pareil. Il fit remarquer, à tous ceux qui étaient là, le beau et large front qu'il avait sous la main, les admirables proportioiiâ de la tête, etc., et le résumé de son opinion fut textuellement cette pafote^ dite â Charles Ledru :
(( Il y a, dans l'inconnu que vous ïne présentez, trois personnes distinctes en ime :
» Un lion^ un diplomate^ et une sœur de charité. »
Portrait parfait de ressemblance, mais qui eût encore été plus parfait de vérité si, à son triolet crânioscopique, le savant eût ajouté cet autre triolet physionomique :
Singe, renard, et vieux blagueur.
L'individualité la plus saillante qu'art produite la criminalité moderne, la criminalité de tous les temps peut-être, — est, sans contredit, Lacenaire.
Qu'un jeune homme, né de parents vicieux, sans éducation, sans instruction, sans appui, déshérité de la nature comme de la fortune, faible de corps autant que d'esprit, dominé par de bas instmcfs, de& goûts dépravés, des passions désordonnées, se fivr^
au vol, pont satisMre ses penchants mauvais, et, dans im moment d'égarement, de colère, ou d'ivresse, pousse le délit jusqu'au crime, et le crime jusqu'au meurtre, c'est ce qui se peut concevoir, c'est ce qui se voit, hélas I tous les jours.
Mais qu'un homme, dans la force de l'âge et de la raison, appartenant à une famille honorable, ayant reçu, dans un séminaire, l'éducation religieuse de ses jeunes années, dans le collège d'une grande ville imc instruction littéraire supérieure, dans un régiment bien commandé les principes de Tordre et de l'honneur; doué d'ailleurs d'une intelligence hors ligue, d'une élocution brillante, d'un caractère séduisant, d'un physique attrayant, d'une constitution privilégiée, d'une force d'âme peu commune, sans penchant prononcé pour aucun vice dégradant , se soit fait sciemment, délibérément, froidement, et, en quelque sorte, philosophiquement, voleur, faussaire, assassin, voilà ce qui est inexplicable, et ce qui était sans exemple, avant que Lacenaire eût fourni cef exemple au monde épouvanté de ses forfaits.
On se souvient que Lacenaire fut traduit, en novembre 1835, devant la cpur d'assises de la Seine , avec deux de ses complices. Avril et François, Hbérés, comme lui, de la maison centrale de Poissy, pcmr avoir, entre autres crimes, tenté d'assassiner, avec le dernier, de guet-apens, et en vue de le voler, ttn garçon de caisse, rue Montorgeuil ; et poiur avoir, <pelqaes jours auparavant, commis un double assas- ^ttrt, suivi de vol, en plein jour, sur un nommé Char- ^ et sa vieille mère, au ht, malade, dans le passage ^CkevalJiouge^ rue Saint-Martin; après quoi, vêtu
du manteau volé de sa victftne, Lacenaire était allé, ainsi qu'Avril, prendre un bain aux Bains chinois^ poiu» se laver du sang dont ils étaient couverts, et passer ensuite gaiment leur soirée au théâtre des Variétés!, . .
J'ai cité, p. 66, im mot atroce de cet homme; en voici quelques autres : «En politique, comme au jeu, on ne peut être que dupe ou fripon. La politique est une passion ; on joue sa tête pour une passion. Ma passion à moi c'est l'or. J'ai horreur du vide dans ma poche. Les moyens doivent être en harmonie avec le but Je tue un homme comme je bois im verre de vin, etc. »
Comme chez certains aliénés, il n'est pas rare de rencontrer, chez certains scélérats, une grande rectitude de jugement unie à une grande rectitude de conduite, et cela sans déviation aucune de la ligne droite, dans tous les raisonnements comme dans tous les actes de leur vie, excepté en un seul point, — un seul I — où la raison se trouve éclipsée, absente...
Chez Lacenaire, comme chez beaucoup d'autres criminels, mais à un plus haut degré, chez lui, en raison de son plus haut degré d'instruction et d'intelligence, — ce point, — le seul qui fit défaut, — c'était la conscience. La conscience, chez lui, était totalement paralysée, atropliiéc, morte. C'était la muette^ comme l'appellent les coquins dans leur énergique argot.
Et ce mutisme, cette atrophie, cette mort de la conscience, ne croyez pas que ce lui fût un mal d'aventure, un mal contracté dans la contagion de Poissy, comme on l'a dit. Ce mal, il l'avait en lui-même, et il n'a fait que l'importer à Poissy, où il s'est seulement fortifié et accru de tout ce qu'a pu y superpos^^* de dépravation son contact avec les autres condani-
nés. Ce mal lui venait de sa nature, comme aux muets de naissance leur surdi-mutité.
Voilà pourquoi rien de ce qui émeut, rieu de ce qui touche les cœurs sensibles n'effleurait même répiderme de cette âme de cristal.
C'est ce qu'exprima si bien M* Brochant, son avocat d'office, dans ces éloquentes paroles adressés aux Jurés : « Le cœur de cet homme ! il est de marbre. Son âme ! elle est pétrifiée. Pas l'ombre d'un remords; pas le plus faible aiguillon de repentir I Indifférent conune la matière, il ne connaît pas plus la crainte que l'espérance. Il tue sans la moindre émotion. Ses nuits mêmes sont exemptes de songes et de terreurs. Cette froide insensibilité à la vue de ses victimes ; cette tranquiUité , ce calme devant vous, qui n'ont rien d'affecté ; ce sourire perpétuel siu» ses lèvres ; cette liberté d'esprit qui lui permet de composer des vers, ime chanson, à la veille de son jugement ; cette attitude à l'audience où il semble attacher plus de prix à une discussion httéraire que d'importance à l'arrêt de la Justice ;... cette confiance enfin dans l'athéisme, et ce sang-froid devant l'échafaud... Tout cela me frappe, et me confond, et me bouleverse et me fait croire que cet homme, qui se proclame un sage , n'est rien qu'im maniaque, un malade , un aUéné, im fou I... Voyez avec quelle placidité il attend votre verdict I Voyez comme il s'accuse luimême, couMue il appelle vos rigueurs I II y compte. Eh bien I trompez-le dans son attente. La mort pour tant de forfaits ? La mort pour cet homme qui s'en rit et qui la brave I Non I non I Ce serait trop peu. Enfermez-le, garrottez-le; mettez-le dans l'impossi-
bilité de nuire; mais ne le tuei pas. Que chargé de chaînes, vêtu de la livrée du crime, il voie et sente s'écouler, sans espoir, une vie d'opprobre et de honte. Qu'il soit condamné à vivre î.,. »
n fut condamné à mort, et exécuté, le 8 janvier 1836, avec Avril, bras dont il était là tète. — François fut condamné aux travaux forcés. — Lace^ naire avait 34 ans. Avril 25.
Pour ne pas laisser croire aux masses que l'on peut avoir vécu aussi criminellement et mourir avec la sérénité d'un honnête homme , le garde des sceaux, M. Persil fit décrire dans la Gazette des Tribunaux^ les derniers moments de Lacenaire comme ceux d'un lâche, etc. — Mais la vérité est, — et cette vérité, J6 la tiens de la bouche même du vénérable abbé Motités, qui l'assista sur l'échafaud, — » qu'il motUIltj comme il avait vécu , sans peur cotnme sans Wmords;.,. et dans l'impénitettce fiUâle, » ajouta eti soupirant le pieux prêtre.
Le joUrmême de l'exécution, les cadavres des deùi suppliciés furent Uvi^és au scalpel dés ftilatomistes. Voici le résultat de Tcxamen crânioscopique auquel leur autopsie a donné lieu.
AM^il, d'tme statiu'e médiocre, avait des formes athlétiques. La tête est grosse, large, développée sui les côtés, etc., etc.
Lacenaire parait un peu moins grand qu'Avril; s( formes sont mieux prises et ont quelque chose « plus distingué. Son front est assez élevé, mais fim en arrière; ses tempes soUt larges; sa figure, (Jiii allongée, présente un caractère assez régulier et c avec un profond sentiment de peine que l'on conl
pie cette figure qui eût dû n'annoncer que des qualités nobles et élevées, et qui n'a été que le masque trompeur d'une âme dépravée et odieusement criminelle. Toutefois, en examinant cette tête, on reconnaissait qu'il avait fallu tous les efforts du vice pour la dégrader. Lacenaire avait des organes qui, d'après les phrénologistes, eussent pu neutraliser ses mauvais penchants. Mais il s'est menti à lui-même. Il a voulu être et a été ce qu'il fut. Chez lui, d'ailleurs, l'organe de la destructivité était très-caractérisé ; celui de la ruse était énorme; celui du vol un peu moins; celui du sentiment religieux manquait complètement. L'organe de la persévérance, de la fermeté et celui de la vanité étaient fort développés, surtout le dernier. C'est cet organe, que les phrénologistes désignent sous le nom à'approbattvité et qui détermine l'amour-propre, qui certainement a le plus puissamment contribué à donner à Lacenaire son affreuse célébrité, etc.
La chirognomonie a voulu dire aussi son mot siu* Lacenaire. Voici l'étude de main qu'en a faite un ' poète, Théophile Gautier.