‹ Le monde des coquinsChapitre 49 sur 61 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'argot des coquins.

Daus son acception la plus étendue, le mot argot signifie tout langage, plus détourné que dérivé de l^ langue mère, qui s'emploie, dans tous les métiers, pour exprimer certaines choses, certains arts qui s'y rapportent exclusivement, et qu'on rendrait mal par im vocable commun, ordinaire. La science a son argot, et aussi les arts, le théâtre, le barreau; la magistratiu^e, le gouvernement lui-même ont leur argot, comme la finance a le sien, et aussi le commerce, l'industrie, l'imprimerie, etc., etc.

Mais c'est plus particuhcrement au jargon des coquins que le mot argot s'apphque, dans son acception propre, habituelle.

C'est de cet argot-là seulement que j'ai à parler.

Et d'abord, d'oll^icnt le mot argot?

Yient-il, par une légère transposition de lettres, du fameux béhtrejfftt^o^, qui vivait du temps deLouisXlI, et d'où l'on a fait ragoter^ qui signifie geindre, grom-

mêler, murmurer en se plaignant, comme font les gueux, au dire de Le Duchat, dans ses notes sur Rabelais?

Ou, vient-il du nom de la ville d'Argos^ en Grèce, parce qu'un grand nombre de mots de la langue argotique sont tirés du grec, au dire de Furetière?

Ou mieux d*ap-yo<T, otiosuSy qui est le mot Jargon à peine modifié, au dire de Charles Nodier?

Ou bien peut-être d'Argus^ symbole de la vigilance que tous les efforts des malfaiteurs tendent à mettre en défaut, comme se le demande Francisque Michel? Ou vien1>-il du mot latin ergo^ par assimilation àVergo des écoles, manière de parler qui n'était usitée que là, au dire de M. 'Clavier?

Ou bien, ce qui est à peu près la même chose, vientil du mot ergoterie^ qui se disait, au xvii® siècle, argoterie, d'où nous avons fait argutie^ comme le dit M. Cousin, en son Uvre sur madame de Sablé?

D'où que vienne l'origine du mot, voici l'origine de la chose :

« n y a, à l'extrémité de tous les abaissements et de toutes les infortunes, ime dernière misère qui se révolte et qui se décide à entrer en lutte contre l'ensemble des faits heureux et des droits régnants ; lutte a&euse où, tantôt rusée, tantôt violente, à la fois malsaine et féroce, elle attaque l'ordre social à coups d'épingle par le vice et à coups de massue par le crime Pour les besoins de cette lutte, la misère a inventé une langue de combat. »

Cette langue est Y argot,

n n'y a pas à douter que les voleurs des anciens temps n'eussent leur argot comme ceux de nos jours,

c'est-à-dire un langage spécial dont ils se servaient, soit pour communiquer entre eux, soit pour dérober a connaissance de leurs secrets à la justice et de leurs projets à leuris victimes. Les mêmes nécessités engendrent les mêmes moyens d'y parer.

Mais riiistoire et la poésie anciennes ne nous ont rien laissé des exploits et du langage des Cartouches et des Mandrins d'Athènes et de Rome, rien des grands hommes incoimus quos fama obscura recondit^ comme dit Virgile.

L'histoire et la poésie du moyen âge se sont montrées moins puristes, chez nous, car les écrits de ce temps sont émaiUés de mots argotiques, et, depuis, l'argot est allé toujours en se perfectionnant, en s'enrichissant, en se générahsant à tel point, qu'il n'y a, à présent, dit un auteiu» du xv® siècle, a si chestive cambrouse qui ne rouscaille le jargon (si misérable chambrière qui ne parle argot). » — c( Aussi est-il certain, dit Henry Etienne, que le jargon, par le moyen duquel les larrons s'entretiennent et leurs bandes s'entre-correspondent, ne fut jamais en si grande perfection. »

IJargot s'était même élevé, au xv® siècle, jusqu'au ton de la littérature : « Littérature toujours pittoresque, et plus folle et grotesque dans les expressions et les images, à mesure que le sujet devient plus sombre et plus terrible, des idées de cacMots et de supplices travesties en bouffonneries, un vrai carnaval de la pensée où la mort joue toujoiu^s un rôle de fo- Ue. » [Les Mauvais garçons,)

Les Deux Testaments du fameux poëte de ce tempslà, François Villon, voleur de profession, ainsi que

son Jargim et ses Répues franches^ poésies frites en argot, et où il n'est question qiie de eoqmns, avaient obtenu l'admiration du célèbre Clément Marot (1), et Montaigne disait, à ce propos, qu'il aimait laîeux qne son fils «c s^prinst aux tavernes à parler qu'aux escholes de la parlene. » {Essais, III^ 8.)

Quoi d'étonnant, d'après cela, que MM^ ïkvjrer et Auguste Barbier, dans Les Marnais gar§om^ Balzac^ dans plusieuiFS de ses ouvrages, Eugène Sue^ dasis ses Mystères de Paris, Victor Htigo^ dans k Dernier jotjtr dun condamné et dans ks Misérahks, nous* aient initiés à la connaissance de l'argot, et qu'un savaltt, correspondant de l'Institut, M. Francisque Michel, en ait fart une étude spéciale, approfondie, couronnée par l'Académie, en un gros volume in-8P, sous ce tïfcre : Étude de philologie comparée sttr Margot! Pa^fô 4856. Imprimerie F. Didot;, Mbrairie Lécrivain et Toubon.

Au fond, et en soi, qu'est-ce que l'argot?

Personne plus éloquemment, plais pittoresfucment, n'a répondu à cette question, que l'auteur dxb Hvre ées Misérabks.

» L'argot n'est autre chose qu^'un vestiake où la lan-

(1) Voir la préface de Clément Marot en lôte d^B son édition dtes œuvres dfe cet argotier fameux. La Légende die Maître Pierre faifeu, par l'argoliier Bourdigné n'est pas moins curieuse. Voir encore comme curieux en <^ genre la Vie généreuse des matois^ gueux, bohémiens, et eagoux, contenant leurs fflçons de vivre^ subtilités et jargon, par Péchon de Ruby; et le Jargon, ou lan* gage de V Argot réformé comme il est en usage à présent, composé par un pilvsr de boutaittcke qui maquille en moVache en la Ver^ fmà» Town^ pabilsé ^Iroyes, chek Yves Gimrdbn, r660i

gue ayant quelque mauvaise action à faire se déguise. Elle s'y revêt de mots-masques, et de métaphoreshaillons. De la sorte elle devient horrible. (T. VU, p. 386.)

» Ellene marche plus, elle clopine ; elle boite sur la béquille de la Cour des miracles, béquille métamorphosable en massue; elle se nomme truanderie; tous les spectres, ses habilleurs, l'ont grimée ; elle se traîne et se dresse, double allure du reptile. Elle est apte à tous les rôles désormais, faite louche par le faussaire, vcrt-de-grisée par Tempoisonneur, charbonnée de la suie de l'incendiaire; et le meurtrier lui met son rouge (p. 387.) » L'argot, c'est le verbe devenu forçat (p. 407.) » Chaque syllabe y a l'air marquée. Les mots delà langue vulgaire y apparaissent comme froncés et racornis sous le fer rouge du bourreau. Quelquesims semblent fumer encore. Telle phrase vous fait reffet de l'épaule fleurdelysée d'un voleiu* brusquement mise à nu. L'idée refuse presque de se laisser < exprimer par ces substantifs repris de justice. La mé- jj taphore y est parfois si efil^ontée qu'on sent qu'elle a j été au carcan (p. 392.) \

» L'argot est-il une langue? *

» Qu'on y consente ou non, l'argot a sa syntaxe et sa poésie. C'est une langue. Si, à la difformité de certains vocables, on reconnaît qu'elle a été mâchée par Mandrin, à la splendeiu* de certaines métonymies, ^ on sent que Villon l'a parlée (p. 392.)

» C'est toute ime langue dans la langue, ime sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine qui a produit une végétation, un parasite qui a ses racines

dans le vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un côté de la langue.

» Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect, l'aspect vulgaire de l'argot.

» Mais, four ceux qui étudient la langue ainsi qu'il faut l'étudier, c'est-à-dire comme les géologues étudient la terre, l'argot apparaît comme une véritable alluvion. Selon qu'on y creuse plus ou moins avant on trouve, dans l'argot, au-dessous du vieux français populaire, le provençal, l'espagnol, l'italien, l'anglais, l'allemand, du roman, du latin, enfin du basque et du celte.

» Formation profonde et bizarre. Édifice souterrain bâti en commun par tous les misérables. Chaque race maudite a déposé sa couche, chaque souffrance a laissé tomber sa pierre, chaque cœur a donné son caillou. Une foule d'àmes mauvaises, belles ou irritées, qui ont traversé la vie et sont allées s'évanouir dans l'éternité, sont là presque entières et en quelque sorte visibles encore, sous la forme d'un mot mon- * stnieux (p. 392). »

Voici la nomenclature de quelques-uns de ces mots, telle que je l'ai donnée, dans l'article Argot dn Dictionnaire de la Conversation^ mais revue et augmentée d'après le Dictionnaire d'argot de Vidocq, et la Philohgie comparée sur l^ Argot de M. Francisque Michel.

Abbaye de monte à regret^ s. f. Autrefois la potence aujourd'hui la Guillotine,

Abouler^ v. n. Venir, aboutir, accoucher.

Affaire, s. f. Vol à commettre.

Affe, s.'f. Vie, âme.

Affranchi^ té, part. Corrompu, qui a cessé d'être honnête.

Affranchir^ v. a. Corrompre, apprendre à quelqu'un les secrets du vol.

Affurer^ ou «/fufer, v. a. Tromper. •

Agobilk^ g. f. Outil.

Aife, s. f. Bras*

Allumer^ v. a. Voir, regarder^

Andouilkj s. L Homme sans énergie^ sans caractèi^.

AnHff^^ v% a. Enjôler, marier*

Amacke^ s. m. Tromperie.

Arpion^ s. m. Pied, bras»

Babillard^ s. m. Confesseur.

Balader^ v. a. Choisir, chercher.

Balai^ s. m. Gendarme.

Sixlle^ s. f. Tête, physionomie.

Balhrtj s. m. Derrière»

Banque^ s. f. Accord entre escrocs.

Battant^ s. m. Cœur.

Batterie^ s. f. Menterie, mensonge.

Battoir^ s. m. Main.

Beurre^ s. m. Argent monnayé.

Bouffarde^ s. f. Pipe.

Boulangère (la), s. f. Le diable.

Bouliner, V. a. Voler.

Cafarde j (la) s. f. La lune.

Camardej (la) s. f . La mort. V. Carline.

Caner^ v. n. Agoniser, tomber, mourir. — Aller à la selle.

Cardeuil^ Curieux^ s. m. Commissaire de police.

Carline^ s. f* Mort. Allusion à l'absence de nez dans les squelettes comme dans les carlins,

Cavaler (se), v. pr. S'enfuir.

Chasse^ châssis^ s. m. CËil, yeux*

Chêne (faire suer le). Tuer un homme, le faire saigner.

Cigogne^ s. f. Palais-de-Justice, Préfecture de police. V. Cuisine.

Colas^ colin^ s. m. Cou.

Collège^ s. m. Prison.

Coloquinte^ s» f. Tête.

Coquer^ v. a. Dénoncer.

Cracher^ v. n. Parler.

Cramper^ v. n. Fuir.

Crosse^ crosseur^ s. m. Ministère public.

Crucifix à ressort^ s. m. Pistolet, fusil.

Cuisine^ s. f. Préfecture de police. V. Cigogne,

Cuit{ê(re)j v. p. Être condamné.

Cupidon^ s. m. Chiffonnier.

Curieux^ s. m. Juge d'instruction, Président.

Daron^ onne^ s. Père, mère.

Dardantj s. m. Amoiu*.

Décaniller^ v. n. Se sauver.

Décarrade^ décarrer. Sortie, sortir, s'en aller. Devidage^ s. m. Long discours.

Diable^ s. m. Agent provocateur, tentateur.

Dix-huit^ s. m. Soulier ressemelé (18, deux fois 9).

Dominos^ s. m. Dents.

Dnre^ s, f. Terre.

Èc(ymé^ ée^ adj. Accusé, ée.

Égrugeoir^ s. m. Chaire à prêcher.

Endormir^ v. a. Étourdh*, tuer.

Éponge étor^ s. f. Avoué.

Ehasir^ v. a. Assassmer.

Escargot^ s. m. Vagabond.

Farguer^ v. n. Rougir.

Fauchants^ s. m. Ciseaux.

Faucher^ v. a. Couper.

Frétille^ s. f. Paille.

Fièvre cérébrale^ s. f. Accusation qui doit amener la peine de mort.

Fioler^ v. a. Boire.

Fleur de mai^ s. f. Virginité.

Fondrièî^e^ s. f. Poche.

Fric frac {faire)^ v. a. Faire effraction. Onomatopée.

Frileux^ euse^ adj. Poltron, poltronne.

Gazon ^ s. m. Perruque.

Gerber^ v. a. Condamner, juger. — Gerbier^ s. m. Juge.

Harpe ^ s. f. Barreau de fer, grille.

Ifarpions, s. m. mains, doigts.

Hôpital^ s. m. Prison. V. Collège.

Incommode^ s. m. Réverbère.

Jouer du violon^ v. n. Scier ses fers.

Judaïser^ Judasser^ v. a. Embrasser pour tromper.

Judée {la). La préfecture de police.

Juge de paix^ s. m. Bâton.

Juste {la)^ s. f. La cour d'Assises.

Lessive^ s. f. Plaidoyer. — Lessivant^ s. m. Avocat.

Limace^ s. f. Chemise.

Lourde^ s. f. Porte,

Luisant^ s. m. Le jour.

Lumignon {le grand) ^ s. m. Le soleil.

Lycée^ s. m. Prison. V. Collège.

Malade^ adj. Prisonnier; J/a/ac^ze, Emprisonnement.

Marchand de lacets^ s. m. Gendarme.

Mec^ s. m. Maître, Roi.

Mec des inecs^ s. m. Dieu.

Médecine^ Plaidoyer; Médecin^ Avocat.

Messe du diable^ s. f. Interrogatoire subi par un accusé.

Mordante^ s. f. Lime, scie.

Mouchailler^ v. a. Regarder, comme les mouches qui voient si bien sans en avoir Tair.

Moucharde^ s. f. Lune.

Mousseline^ s. f. Fers de prisonnier. Pain blanc.

Muette^ s. f. Conscience.

Musicien^ s. m. Haricot. V. Pétard.

Nettoyer^ v. a. Voler.

Ombre (/*..... ou mettre à /'), v. a. Tuer.

Onguent^ s. m. Argent.

Profonde^ s. f. Cave, poche.

25& L»ABGOT

Pelure^ s. f. Redingote.

Pétard^ s. m. Haricot. V. Musicien.

Péter^ V. n. Se plaindre à la Justice.

Philosophes^ s. m. Mauvais souliers.

Pipe [casser sa)^ v. a. Mourir,

Piquepou, s. m. Tailleur.

Pivert^ s. m. Ressort de montre dentelé en sàe.

Plume de Beauce^ s. f. Paille,

Porc-épic^ s. m. Saint-Sacrement,

Pré^ s. m. Bagne.

Quilles^ s. f. Jambes.

Quinquety s. m. CEil.

Raccourcir y v. a. Guillotiner.

RaffalCy s. f. Misère.

Raisiné y s. m. Sang.

Refroidir y v. a. Assassiner.

Rousse [la), s. f. La police.

Roussin^ s. m. Agent de police.

Sauce, s. f. Réprimande, correction, châtiment. Sorbonne, s. f. Tète.

SorguCy s. f. Nuit.

Tasse {la gi^ande), s. f. La mer.

Tirants, s. m. Bas.

Tiremonde, s. f. Sage-femme.

Tirer le chausson, v. a. S'enfuir.

Tocquante, s. f. Montre.

Tomber malade, v. n. Etre arrêté.

DES COQUINS 2&d

Tourmniey s, f. Clé.

Trmçhey s. f. Tôtç. Y. Sorbonnes

Valser^ v. n. Fuir.

Vanevy v, n. S'en aller.

Vesse {avoir la). Avoir peur.

Veuve {la)y Autref. potence, aujourd'Uui guillotine.

Quelque riche que soit la langue argotique, elle ne Test cependant pas assez pour pouvoir traduire chaque mot de la langue JÉpançaise par un mot corres^pondant. Donc, quand on veut e:!çprimer un mot en argot, et qu'on ne lui connaît pas de signification propre, on le syncope, par exemple, avec la ternu-r naison mare; par là, il s'argotise et devient ininteUi^ gihle, smlout lorsqu'il est noyé au miUeu d'autres mots plus inintelUgihles encore. Ainsi, j'ignore conjment on appelle un perruquier en argot, je dirai : perruquemare^ etc. (V. la page suivante).

Les prépositions, les articles et les adverbes sont les mêmes que dans le langage ordinaire, La syntaxe «st également la même, en ce sens que les phrases gotiques sont généralement construites conformément aux règles de la grammaire française.

L'argot n'a donc point de syntaxe qui lui soit pro^

i^ ; il suit invariablement celle du langage ordinaire.

^^s mots dont il se compose sont, en général, em-

^^^^tés à la langue naturelle des individus qui la

Pilent; avec cette différence qu'ils sont pris dans im

^^ qui diffère plus ou moins de la signification

^^ellement reçue, et, pour la plus grande partie,

^ï^ un sens allégorique.

La méta^iore et TaU^orie semblent fonner, en effet, rélément principal de ce langage. C'est que le propre d'une langue, qui veut tout dire et tout cacher, est d'abcMider en. figures. La métaphore est une figure où se réfiigie le voleur qui complote un coup, le prisonnier qui combine une évasion.

Peindre par des mots qui ont, on ne sait comment ni pourquoi, des figures, ceci est le fond primitif de lout langage humain; ce qu'on pourrait nommer le granit, c L'argot pullule de mots de ce genre, mots inmiédiats, crées de tonte pièce, on ne sait où ni par qui, sans étymologies^ sans analogies, sans dérivés ; mots solitaires, barbares, quelque fois hideux, qui ont une singulière puissance d'expression, et qui vivait. »

L'argot vit sur la langue. Il en use à sa fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin surgit, à la dénaturer sonunairement et grossièrement.

Le plus souvent, afin de dérouter les écouteurs, l'argot se borne à ajouter indistinctement à tous les mots de la langue, une sorte de queue ignoble, une terminaison en aille^ en orgue en iergue ou en uck. Exemple : Vouziergue trouvaille bonergue ce gigoimuche? Trouvez-vous bon ce gigot? Phrase adressée par Cartouche à un guichetier, afin de savoir si la somme ofTerte pour l'évasion lui convenait.

La terminaison en mare est aujourd'hui fort usitée.

« Idiome abject qui ruisselle de fange ; vocabulaire pustuleux dont chaque mot semble im anneau immonde d'un monstre de la vase et des ténèbres (p. 378). »

a 11 semble, en effet, que ce soit une sorte d'horri-

ble bête faite pour la niiit qu'on vient d'arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille vivante et hérissée, qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre, menace et regarde. Tel mot ressemble à une griffe, tel autre à un œil éteint et sanglant; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe. Tout cela vit de cette vitalité hideuse des choses qui se sont organisées dans la désorganisation (p. 378). »

Oui; mais, examinez, scrutez, interrogez bien chaque mot, et vous verrez quel sens profond il recèle, sous son enveloppe grotesque ou hideuse.

L'argot, étant l'idiome de la corruption, se" corrompt vite. En outre, comme il cherche toujours à se dérober, sitôt qu'il se sent compris, il se transforme. Au rebours de toute * autre végétation, tout rayon du joiu? y tue ce qu'il touche. Aussi, l'argot va-Ml se décomposant et se recomposant sans cesse ; travail obscur et rapide qui ne s'arrête jamais. Il fait plus de chemin en dix ans, que la langue en dix siècles.

Cartouche parlerait hébreu pour Lacenaire. « Tous ies mots de cette langue sont perpétuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent (p. 400). »

Cependant, de temps en temps, et à cause de ce Diouvement même, l'ancien argot reparait et redorent nouveau. Mais le mouvement perpétuel n'en ^este pas moins la loi; et la langue n'en reste pas lïioins toujours riche d'expressions ingénieuses, souples, énergiques, pittoresques.

En parlant de l'argot, Charles Nodier dit qu'il est S^néralement composé avec esprit, parce qu'il a été

composé pour une grande nécessité par une classe d'hommes qui n'en manque pas.

Mais il y a autre chose que de l'esprit dans Y argot. Voyez plutôt :

Le bandit a deux tètes : l'une, qui raisonne ses actions et le mène pendant toute sa vie ; l'autre, qu'il a sur ses épaules le jour de sa mort. Il appelle la tète qui lui conseille le crime, la sorbonne^ et la tète qui l'expie, la tronche.

Quand un homme n'a plus que des guenilles sur le corps et des vices dans le cœur, quand il est arrive à cette double dégradation matérielle et morale, que caractérise dans ses deux acceptions le mot gueuxy il est à point pour le crime ; il est comme uu couteau bien affîlé; il a deux tranchants, sa détresse et sa méchanceté; aussi l'argot ne dit pas « un gueux, » il dit un réguisé.

Qu'est-ce que le bagne? Un brasier de danmation un enfer. Le forçat l'appelle un fagot.

Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils à I ^

prison? le collège^ le lycée.

« Tout un système pénitentiaire peut sortir de ^^e mot, » dit, avec un sens profond, Victor Hugo.

Tout ce que j'ai écrit, pour mon compte, sur la informe morale des prisons, se résume, en effet, dans ce mot-là. /

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