CHAPITRE XI
î A-T-IL PLUS DE COQUINS AUJOURD'HUI QU'AUTREFOIS?
Oui, il y a plus de coquins aujourd'hui qu'autrefois; non, jamais, au temps jadis, on ne commit au- ^^uit et de si grands crimes qu'aujourd'hui.
Voilà, du moins, ce que disent et répètent les laudci tores temporis acti.
IMais cela est-il bien vrai?
Pour résoudre sciemment cette question, il faut d'aiord établir, en principe comme en point de fait, qu.*il en est des comparaisons d'époque à époque comme des comparaisons de peuple à peuple ;
C'esl^à-dire que les unes et les autres ne peuvent
^^pprocher la distance des siècles et l'intervalle des
li^ux, pour en déduire les points de contact ou de dis-
s^xublance, qu'autant que ces points, jalonnés à leurs
lîtnites extrêmes, offrent entre eux une identité par-
^^ite de mots, de choses, de mœurs, de préjugés, de
lois, de circonstances politiques ou sociales, etc., etc.
Autrement, ces comparaisons ne seraient que des
déraisons, et ce qu'elles présenteraient, en résultat,
comme mie vérité, ne serait, en réalité, qu'mi mensonge.
Comparez, par exemple, la statistique des crimes et délits commis annuellement contre les mœurs, en France, avec celle des crimes et délits de même nature conunis annuellement, par exemple, dans le canton de Vaud, en Suisse.
Si vous rapprochez les chiffres bruts que présentent les totaux constatés de Tune et l'autre statistique, vous trouverez une bien plus grosse somme d'immoralité à Lausanne qu'à Paris.
Et pourtant, c'est le contraire qui est la vérité.
Poiu'quoi?
Parce que bon nombre d'offenses aux mœiu's qui ne sont passibles d'aucune peine, en France, constituent des déhts, dans le canton de Vaud.
Par exemple, la prostitution, que nos lois tolèrent, les anciennes lois, consistoriales, maintenues parle code vaudois, la répriment.
Il en est de même de la simple fornication, de 1;^ fornication hors mariage, dont la répression pénale >^ atteint les deux coupables à la fois.
AppHquez la loi vaudoise en France, et dites-nxoi si le résultat de votre comparaison ne sera pas toi^t:à fait changé.
Pour ce qui est de la crimiuaUté compai^^e de l'époque actuelle et des époques antérieures, les mêmes dissemblances de lois et de mœurs interdisent d'eu
rieu conclure à Tavantage ou au désavantage de notre temps.
Rétrogradons seulement vers le xvn' siècle.
Or, à cette époque, et jusqu'à la révolution de 1789, le crime de luxure, le crime contre nature, le crime de duel, le crime de magie, le crime de sortilège, le crime d'apostasie, le crime de sacrilège, le crime de blasphème, et les autres crimes de lèse-majesté divine et humaine, prévus et non prévus par les lois, donnaient à l'échelle des crimes une extension immense, et tout à fait hors de proportion avec les réductions quelle a subies depuis lors.
D'un autre côté, la flétrissure au front, le blâme, l'admonition, le fouet sous la custode, la question, le pilori, l'amende honorable, la torture, la claie, l'écartèlement, le plomb fondu, le feu vif, et les autres supplices atroces, que l'arbitraire légal du juge savait rendre horriblement variés dans leurs douleurs, donnaient à l'échelle des peines un caractère d'aggravation progressive dans le mode d'appUcation qui devait nécessairement exercer sur les esprits une influence d'intimidation et de terreur, qu'a dû nécessairement, à son tour, perdre successivement et presque complètement, à la fin, notre système moderne de pénaUté atténuante.
Donc, la dissemblance des mœurs et des lois entre notre siècle et le xvii® siècle, ne permet d'ètaljlir, entre la criminahté des deux époques, aucmi point précis de compai-aison morale et d'appréciation.
Pour ce qui est d'établir une comparaison numérique entre les crimes d'aujourd'hui et les crimes d'autrefois, la chose ne nous parait guère plus possible.
D'abord, il n'existait autrefois aucune statistique officielle de la criminahté en France. — statistique qui existe aujourd'hui, et depuis 1825 seulement, — ce qui fait que le chiffi'e annuel des crimes et des déhts, est imposible à déterminer antérieurement à cette dernière époque.
En second lieu, les gazettes du vieux temps ne peu* vent suppléer à ce chiffre pour les crimes et délits commis sous l'empire des anciennes lois pénales, attendu que la censure, à laquelle étaient soumises ces gazettes, ne permettait pas de donner de la publicité à tous les actes incriminables, pubhcité que les moindres fautes, comme les plus graves attentats, trouvent dans les journaux d'aujourd'hui.
C'est cette publicité, qui manquait à l'ancien régime, qui fait que le régime actuel parait beaucoup plus chargé de crimes qu'il ne l'est en réalité.
C'est elle qui fait^ par la manière dont on l'exploite, que la crimiaalité est devenue, de nos joiu's, un champ que les journaux ensemencent de telle sorte, qu'un même grain y produit, pour le scandale et la curiosité publique, jusqu'à deux et trois récoltes, dans une môme année.
C'est comme un verre à facettes où une même figure se reflète et se reproduit dix fois dans le même moment.
En efiet, dès qu'un crime est commis, la presse périodique l'annonce à la fois à toutes les parties de l'empire.
Puis, à chaque degré que parcourt la procédiu'e, et pendant les débats, elle en reproduit les circonstances les plus atroces.
Souvent même elle les rappelle encore à l'occasion du pourvoi en cassation, du recours en grâce et de l'exécution.
Ce qui fait qu'une telle publicité a pour résultat inévitable, de faire paraître le nombre des attentats 3)lus considérable qu'il ne l'est en effet ; —
Et ce qui justifie, par suite, la pensée de ceux qui élisent que les grands coquins , que les grands cri- :«nes , sont plus nombreux aujourd'hui qu'ils ne l'étaient autrefois.
Ce qui justifie encore cette pensée, c'est ce fait, 9^*en réalité, on constate aujourd'hui un plus grand Nombre de crimes qu'autrefois.
Cette constatation tient-elle donc à ce qu'on en ^^ornmet, en réalité, davantage?
Pas le moins du monde.
Elle vient uniquement de ce que la police est plus *^^iile à les découvrir, et ausssi de ce que, les pei- ^^s étant moins sévères, la justice en punit davantage.
Au siu^lus et, tout en tenant compte de l'impossi- *^ilité qu'il y a d'établir une comparaison numérique ^goureusement exacte entre les crimes d'autrefois et ^^s crimes d'aujourd'hui. —
H su£Qt de réfléchir à l'atrocité des peines d'autre- *"Ois comparée à la douceur des nôtres, d'une part ; —
2G8 Y A-T-IL PLUS DE COQU1jm«
Et, d'autre part, au chiflfre peu élevé de la populatiou d'alors comparé au chiffre élevé et à la gravité des crimes du même temps, —
Pour être irrésistiblement amené à conclure que la moralité du bon vieux temps fait plus l'éloge que la critique de la moralité du temps actuel.
Cette conclusion, d'ailleurs, n'est pas que de raisonnement; elle ressort surtout de la logique des faits.
Qu'on ouvre, par exemple, Grégoire de Tours, Frédégaire et les Chroniques des Normands, on n'y ^^^ verra que vols, que viols, qu'incendies, qu'empoi-^ — -^' sonncments, qu'assassinats.
Veut-on faire un retour vers un siècle plus rap- ^rj)proché, plus poh, plus vanté, celui de Louis XIV?
Eh bien! on voit, en 1665, que i2,000 plaintes- ^--^ inscrites au rôle, pour crimes graves de toutes sorte ^::^!zis furent portées, devant les commissaires royaux, à »• ce qu'on appelait les Grands jours de l'Auvergne, et
qu'il y eut 276 pendus, 96 baimis, 44 têtes coupé^^«5^ 32 hommes rompus vifs, 28 condamnés aux galèr ^5, 3 au fouet, etc. (1).
C'est-à-dire que, en 1665, on jugeait, et qu'on -^unissait de la peine capitale, dtuis une seiûe pro^^ jîce de la France, deux fois et demie plus de crimes <pie l'on n'en juge et qu'on n'en exécute aujourcl*liw,
(1) Voyez les Mémoires de Fléchier, publiés en 1846, sur les Grands Jours tenus à Glermont en 1665.
[ans la France tout entière, puisque, en moyenne, oute sa surface ne présente que 4,800 affaires crimilelles et que 50 exécutions à mort, chaque année.
Ne suffit-il pas, du reste, pour prouver que le jrand siècle était surtout plus grand que le nôtre en criminalité, de rappeler ces vers connus, de l'un de ses plus illustres poètes, sur les embarras du Paris de son temps :
I^ bois le plus funeste et le moins fréquenté
Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.
Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d'une rue t
Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés ;
« La bourse t. •. Il faut se rendre; ou bien non, résistez,
Afin que votre mort, de tragique mémoire,
Des massacres fameux aille grossir l'histoire. . • »
Des filous effrontés, d'un coup de pistolet.
Ébranlent ma fenêtre et percent mon volet.
J'entends crier partout : Au meurtre t on m*assassinel
Ou : le feu vient de prendre à la maison voisine !
Notez que Boileau recevait une pension, en qualité
dstoriographe de Louis XIV.- Que n'aurait-il pas
uté à sa temble satire s'il n'eût pas été payé!
«'est ce qui fait qu'un poète de notre temps, Méry,
rie, à l'imitation de la fameuse prosopopée de Fa-
ius : « Boileau I que dirais-tu si tu voyais la
de ce Paris que tu as pavé d'épigrammes ! Dieu I