ET LA COUR DES MIRACLES
Les francs-mitoux^ le front ceint d'un mouchoir sale, contrefaisaient les malades, parvenaient, avec de fortes ligatures à arrêter les mouvements de l'artère du bras, tombaient en défaillance au milieu des rues, et trompaient les personnes charitables, même les médecins qui venaient à leur secours.
Les callots feignaient d'avoir été guéris de la teigne et disaient revenir de Sainte-Reine, où ils avaient été délivrés miraculeusement de ce mal.
Les hubains portaient un certificat attestant que, mordus par un chien enragé, ils s'étaient adressés à saint Hubert qui les avait guéris.
Les sahouletuc feignaient une attaque d'épilepsie, et tombaient à terre où ils se débattaient ; un morceau de savon qu'ils avaient dans la bouche leur faisait imiter l'écume que jettent les épileptiques.
Les coquillards étaient de prétendus pèlerins couverts de coquilles, et arrivant, disaient-ils, de Saint-Jacques ou de Saint-Michel.
Les courtaux de boulange ne mendiaient et ne filoutaient que l'hiver...
Telle était, suivant Dulaure, cette association de filous et de mendiants valides, qui, pendant plusieurs siècles, aspira la substance de Paris et y forma une immense tribu de sauvages, rebelles à toute pudeur et à toute civilisation.
Cette association immorale et menaçante, tout en excitant la sollicitude de Louis XIV, devint, un objet d'amusement pour les courtisans. Le spectacle d'un de ces mendiants qui, en provoquant la pitié, arrachait des aumônes en ménie temps qu'il coupait la bourse à celui qui les lui
donnait, parut si plaisant, qu'en 4663, « il senit, dit Sauvai, de passe-temps au roi, et d'entrée au ballet royal de la Nuit. Jamais, ajoute cet écrivain, les subites métamorphoses de ces imposteurs n'ont été plus heureusement représentées ; Benserade nous y prépare par des vers assez élégants. Les meilleurs danseurs du royaume figurent le concierge et les locataires de la Cour des Miracles, par une sérénade et par des postures si plaisantes, que tous les spectateurs avouèrent que, dans le ballet, il n'y avait point de plus facétieuse entrée. »
Dès le milieu du xiv* siècle, on s'occupa de réprimer les désordres que commettaient, à Paris et dans les provinces ces mendiants paresseux et voleurs, qui ne s'étaient point encore donné alors l'organisation que je viens de faire connaître.
C'est par les mesures de précaution et de châtiment à prendrexontre eux que débute la célèbre ordonnance que le roi Jean publia le 30 janvier 1350, pour la police du royaume. « Si, après trois jours de ce cry, y est-il dit, lesdits truands et mendiants ne- vuident la xiïïe de Paris et les autres villes de la prévosté, et s'ils y sont trouvés oiseux, ils seront prins et menez en prison au pain, et ainsi tenuz par l'espace de quatre jours ; et quand ils auront esté délivrez de ladite prison, s'ils sont trouvez oiseux, ou s'ils n'ont biens dont ils puissent avoir leur vie ; ou s'ils n'ont aveu de personnes suffisants, sans fraude, à qui ils fassent bcsongne, ou qu'ils servent, ils seront mis au pilory ; et, la tierce foi, ils seront bannis desdits lieux et signés d'un fer chaud. »
Si cette ordonnance sévère dispersa les truands, et en força quelques-uns au travail, ce ne fut pas pour longtemps, car peu après on les voit l'objet de plusieurs mesures semblables, ce qui indique qu'ils avaient reparu, aussi paresseux, aussi larrons et aussi nombreux qu'autrefois, tant la vie qu'ils menaient avait pour eux de charme.
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Aussi, en dëpit de toutes les ordonnances de police, surent-ils s'affermir si bien sur le terrain qu'ils exploitaient, qu'ils finirent par former cette espèce de corporation dont j'ai parlé en commençant.
En 1 656^ on fonda Yhôpital général, pour enfermer cette population immonde et en débarrasser enfin Paris ; mais on n'y parvint que pour un moment, si toutefois l'on y parvint.
Six ans après la fondation de cet établissement, le procureur général du parlement remontra, dans un réquisitoire, les désordres, voleries, assassinats, qui se commettaient, tant de jour que de nuit, dans la ville et les faubourgs, par des vagabonds, filous et truands, qui, lorsqu'ils ne volaient pas, servaient d'espions aux voleurs, et étaient auâsi coupables qu'eux. Et le parlement, faisant droit à ce réquisitoire, ordonna que « tous soldats qui n'étaient pas sous charge de (iapitaines, tous vagabonds portant épée, tous mendiants non natifs de Paris, se retireraient aux lieux de leur naissance, à peine du fouet et de la fleur de lis contre les valides, des galères contre les estropiés, et Contre les femmes du fouet et d'être rasées publiquement, etc. »
Mais la sévérité de cette ordonnance et de plusieurs autres C|ui la suivirent, atténua seulement le mal sans l'extirper, &t ce n'est que depuis 89 que la population des truands, évaluée par plusieurs historiens à plus de 40,000, alla touiotirs en s'^amoindrissant, au point que son association, que 'appelle seule, de nos jours, la camorre de Naples, qui fait *objet de la note suivante, finit par se convertir et par se ^iidre dans celle que Victor Hugo a décrite dans ses Misé- "tables, laquelle n'est autre que celle de la haute et basse ^gre que la présente étude a pour objet de faire connaî- ^©, sous le nom de Monde des Coquins,