ET LES CAMORISTES DE NAPLES
La société se divise en deux grandes sections : intérieur et affaires étrangères. Les voyageurs, les bagages, les diligences,les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les hôtels, etc., sont dans les attributions de la seconde. La première se ramifie à l'infini, selon la spécialité du travail.
Ainsi, une de ces ramifications est préposée à la direction de cette haute académie de vol qui, les étrangers le savent, n'a pas sa rivale dans l'univers entier. Un filou qui a suivi les cours de Naples peut se présenter partout ; il a une manière à lui de faire le mouchoir, la montre, le portemonnaie, etc. Ce n'est pas un voleur, c'est presque un artiste, arrivé au point de faire de l'art pour l'art.
Telle autre ramification est chargée des jeux de hasard. Les membres sont passés maîtres dans l'art de piquer un jeu de cartes, de plumer un joueur ou de le payer en fausse monnaie. On les rencontre dans la plupart des cafés et des billards, bien peignés, bien vêtus, rasés de frais, obséquieux, là bouche en cœur et la poche toujours pleine.
Les camorristes préposés aux vols sont littéralement innombrables ; mais, si répandus qu'ils soient, ils ont besoin de l'assistance de cette tourbe de boiteux, de borgnes, de sourds, de lépreux, d'aveugles et de manchots plus ou moins authentiques qui mendient le jour et dorment la nuit, en plein air, dans les rues de Naples. Les lazzaroni, qu'on suppose, à tort, travailler pour leur propre compte, ne sont que les très-humbles auxiliaires et les éclaireurs des camorristes, qui les paient scrupuleusement, à tant la séance. Ils ont un cri de convention pour toutes les éventualités : quand ils entendent le pas cadencé des patrouilles, ils miaulent ; s'ils imitent le chant du coq, c'est qu'il passe un individu ; s'ils poussent un soupir, c'est qu'ils en voient passer deux ; ils étcrnucnt si le passant est un pauvre diable, et récitent à haute voix VAve Maria quand ils aperçoivent l'homme attendu.
La contrebande occupe une autre ramification de la ca-
294 NOTES. - LA CAMOBBA
morre^ et une des plus considérables, qui, d'ailleurs, vit dans une intelligence traditionnelle avec les douaniers.
Il y a enfin des camorristes qui spéculent 3ur les mariages, sur les lettres de change et sur les fils de famille ; qui recèlent les vols, fabriquent les fausses clés, prêtent à 400 pour cent par mois, s'iouniscent habilement dans les contrats, dans les ventes, dans les procès, dans les transactions., sous prétexte d'interposer leurs bons offices, mais, en réalité, pour lever tribut sur tout.
Ceux du département des affaires étrangères se tiennent, en général, sur le port ou aux stations des chemins de fer. Ils ont le sourire sur les lèvres, une tenue irréprochable, et offrent de si bonne grâce leurs services gratis^ qu'on s'abandonne à eux : quand le cicérone est parti, il manque infailliblement quelque chose à la toilette des dames ou aux bagages des hommes. •
Chaque matin, de très-bonne heure, on en voit à la porte de la villa NazionaUj prélevant le tribut sur chaque cocher qui passe ; d'autres lèvent l'impôt de la société sur les céréales qui entrent à la Vicaria : ils connaissent tous les paysans, et malheur à celui qui ne s'arrête pas sur un simple signe de la bande.
Des nuées de camorristes envahissent, dès le matin, le Ghamp-(lc-Mars, où les villageois de la banlieue apportent au marché des fruits, des œufs, des chevreaux, des poulardes, du laitage, etc. La même chose se passe au pont de la Madeleine, à la porte Capoue et sur la place du Marché. Ghatiue paysan paie la camorra, de gré ou de force; c'est un impôt aussi inévitable que celui de l'octroi.
La moitié des bénéfices est versée à la caisse centrale de la société, et sert à l'entretien des camorristes prisonniers ou en expédition, au soulagement des malades, aux frais de sépulture des morts, à des pensions ponctuellement payées aux enfants et à la veuve d'un membre naort pour le service.