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CHAPITRE IV

LE DÉRÈGLEM£:VT DES PERSONIMAOES (SUtle)

Le dérèglement qualitatif des figures intérieures héréditaires est plus fréquent que le détèglement quantitatif. Il peut d'ailleurs coexister avec lui. Les types en sont extrêmement variés, mais, avant d'en aborder la description, je crois utile de dire quelques mots de la faculté intuitive, à laquelle certains philosophes, notamment Bergson, ont fait, dans leurs systèmes, une place considérable. Il m'apparaît en effet que l'intuition est intimement liée à la question de l'équilibre et du dérèglement de ces protagonistes du théâtre intrapsy chique, que j'appelle les personimages.

Il existe dt*ux sortes d'intuition ; la première, et la plus simple, n'est qu'une sorte d*observation ultra-rapide. En voici un exemple : je marche dans la rue; un homme, en apparence confortablement vêtu, passe près de moi. C'est l'heure du dîner, je me rends compte, à je ne sais quoi qui émane de lui, qu'il a faim, qu'il n'a pas d'argent et je lui

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mets une pièce dans la main. Il me remercie avec émotion : « Gomment avez-NOiis deviné que je meoîft de faim? » Ceci m'est arrivé plusieurs fois et devant témoins, que je pourrais citer. En y réfléchissant, j'ai compris qu'un certain désaccord entre la pâleur, la maigreur, et le lustre appliqué du vêlement, et l'incertitude du regard et de la démarche, m'avaient mis la main à la poche. Ceci est une fausse intuition, en réalité une observation accélérée, qui tient à ce que je suis le fils d'un père et d'une mère également doués pour l'observation. On sait qu'ils collaboraient et que les manuscrits de mon père portent, en marge, de nombreuses corrections et des remarques, infiniment subtiles et justes, de ma mère, auteur elle-même de livres de prose et de vers, où brille une analyse lumineuse. Mon esprit s'est donc fortifié de leurs deux influences congénitales et conjointes. Le fait est que je diagnostique la misère, la gêne, la préoccupation d'argent autour d'une table et dans un salon, chez des personnes en apparence fort à leur aise, comme dans la rue, et du premier coup d'œil.

Ma femme qui a les mêmes ascendants que moi, étant deux fois ma cousine germaine, dans la ligne paternelle comme dans la maternelle (elle est issue du mariage- du frère de ma mère avec la sœur de mon père), ma femme possède la même faculté.

Nous nous amusons fréquemment à mettre en commun nos avis sur tel cm tel cas, entrevus ici ou là, et ces avis, en général, se corroborent.

L'iotuition vraie est un phénomène pins rare et plus compliqué. Jp la défmirai un état intellectuel émotif tel que la réalité et son ambiance, l'une et l'autre secrètes ou cachées, y sont senties, perçues, analysées, partiellement ou complètement, de façon en quelque sorte machinale. Certains ont, en péné— trant dans un cercle de quatre ou cinq personnes, le sentiment très net de la sympathie ou de l'antipathie, de l'adhésion ou de la résistance, avant qu'une de ces personnes ait ouvert la bouche. D'autres entendent, à travers le silence, ce que Ton pense à leur sujet. D'autres deWnent, même dans la solitude, que quelque projet se trame à leur endroit, dans telle ou telle direction, dans tel ou tel milieu. Beaucoup de personnes avaient le pressentiment de la guerre européenne avant le mois (l'août 1914 et l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie. L'intuition vraie n'est d'ailleurs ni constante, ni universelle. Elle peut cesser, reprendre, s'élargir, se rétrécir, s'annihiler même ou errer pendant une longue période, et celui qui se fie à clic est sujet à mécomptes et à erreurs. C'est la faculté lunatique par excellence. Les sages la corroboreront toujours par l'observation. Il lui arrivera néanmoins d'inspirer une décision soudaine et heureuse, qui changera la face d'une situation compromise et la redressera.

Quelques êtres privilégiés possèdent à la fois ri n lui lion et l'observation et se reposent de l'une par laulre. J'ai remarqué que ce double don est

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une cause d'optimisme, alors qu'il semblerait que la somme des intuitions et observations fâcheuses et désagréables dût l'emporter sur la somme des agréables. Mon bien cher ami, le docteur Henry Vivier, mort avant cinquante ans, et dont j'ai essayé de retracer le portrait dans mes Souvenirs, était un observateur intuitif, d'humeur toujours joyeuse et même allègre, bien qu'atteint d'un mal qui ne pardonne pas. Comme je le félicitais de cette vaillance, il me répondit un jour : « Le plaisir de voir' et de deviner ce qu'on ne voit pas est chez moi toujours nouveau et roboratif. » En eflfet, comprendre est un plaisir, conjecturer est une volupté, et vériûer la justesse de la conjecture, en étendant ainsi la compréhension, est un délice.

Chose remarquable, la distraction, la suspension, aussi complète que possible, des forces attentives de l'esprit est très favorable à l'intuition. Voulez- vous essayer votre capacité intuitive? Avant de sortir de chez vous, faites le vide dans votre esprit, secouez toute préoccupation, essayez de réaliser cet état de blanc intérieur, d'écran vide d'images, que connaissent et savourent les rêveurs et les musardiers. Puis, franchissez votre seuil et regardez distraitement les choses et les gens. La première idée qu'ils provoqueront en vous, sera, ou non, une intuition. Baroque ou raisonnable, recueillez-la, et examinez-la ensuite à loisir, comme un papillon saisi au vol. J'ajoute que la cadence du pas, le mouvement de l'automobile, du bateau, du chemin de fer surtout,

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développent la faculté intuitive, ainsi que la solitude et le silence. Il en est de même du bruit de Teau : chute d'eau, robinet ouvert, bruii^sement de la mer sur les galetSy etc.. Certains fumeurs prétendent que la fumée les rend aptes k saisir l'indiscernable d'une ambiance, le halo d'une préoccupation. Entre parenthèses, ce halo est accessible à T intuition, comme un tourbillon autour d'un point fixe. Mais la grande caractéristique de l'intuition vraie^ c'est la soudaineté. Vous pensez à autre chose, et crac, le sentiment, le pressentiment, la vision d'une situation cachée vous tombent dessus, comme Taigle sur le lièvre. Votre esprit positivement lie l'abscons, ou le mystérieux, ou l'inédit, ou l'inexprimé

L'intuition du danger est fréquente. On a voulu y voir une sorte de préréflexe. C'est remplacer une explication par un mot. L'intuition du plaisir charnel en commun est le prolégomène — si j'ose dire — des grandes amours. Un monsieur s'incline cérémonieusement en soirée devant une dame qu'il n'a jamais vue, et songe : « Celle-ci va jouer un rôle important dans ma vie. » Même réflexion de la part de la dame. Six mois plus tard, serrés l'un contre l'autre, ces amants comblés emploieront leur reste de souffle à se rappeler cette circonstance; et leurs caresses et leurs baisers puiseront, dans ce souvenir, un élan nouveau. Au moment de prendre une détermination capitale, celui-ci hésite. Il vient d'apercevoir les conséquences, comme une allée plantée d'arbres aux fruits amers, et conduisant à la vasque

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noire d'une déconvenue. Plus tard, il vérifiera la justesse de cette intuition, comparable à une ouverture soudaine de l'esprit sur la perspective de l'avenir.

Le poète, le savant, le philosophe, le politique doivent leurs meilleures initiatives à Tintuition. A condition toutefois que l'esprit soit bien et raisonnablement orienté. Il ne s'agit pas d'écouter la première voix qui vous bourdonne à l'oreille : « Fais ceci... ou ça. )) L'à-pic intuitif se produit surtout dans la zone du haut bon sens, qui n'est certes pas celle du prud'hommisme. L'usage de l'intuition présuppose une hardiesse, un élan, inclus lui-même dans cette sagesse générale qui est un attribut du soi.

Vous voyez où je veux en venir : l'intuition n'est^ autre chose, selon moi, qu'une observation seconde, à là puissance « deux », c'est-à-dire à travers une personimage bien équilibrée, à travers un ancêtre sage, qui joue le rôle d'auxiliaire, ou si vous préférez, d'une loupe de précision appliquée sur le réel et découvrant ses perspectives cachées. L'intuition, c'est l'acquit ajouté au témoignage rapide de nos sens par une figure héréditaire; c'est la rallonge mise à notre vision, à notre audition, à notre sensualité, à notre logique; c'est notre pénétration mentale mise au carré, multipliée par un aïeul qui fait partie de nous, qui est nous même, pour un temps donné. *

Intuilion... de taeri, regarder, m, dans... C'est, en effet, le regard tourné vers nous-même, qui nous

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permet d'aller au delà de la visioa observatrice courante. Per-tuition... {taeri, regarder, per k travers) serait plus exact. L'intuitif est celui qui observe couramment à travers ses personimages. Quand celles-ci sont saines et vigoureuses, gravitant sous l'action d'un soi solide, c'est le génie créateur et complet. Quand elles sont déréglées ou déséquilibrées, ce sont les erreurs et les défaillances. C'est pourquoi l'erreur d'intuition a une portée plus grande, un rayonnement infiniment plus considé> rable que la simple erreur d'observation. Cette dernière est comparable au choc subi par quelqu'un qui se heurte à une porte ou à un meuble en plein jour. L'erreur d'intuition est comparable au choc ressenti par celui qui se heurte à quelque objet dans les té- ^ nèbres. La souffrance s'accompagne de vertige.

Claude Bernard, quand il recommandait Texpérience « pour voir » , quitte à changer, en cours de route, la direction de celle-ci, préconisait en somme l'intuition. Les faits d'intuition sont nombreux chez . les savants, comme chez les artistes, comme chez les hommes d'action. Là personnalité la mieux douée, sous ce rapport, que j'ai connue, est M"* Edmond Adam, à laquelle sa fidélité et sa vaillance patriotiques ont valu ce surnom justement mérité : la Grande Française. M"** Adam a toujours apporté, dans les problèmes complexes de la politique étrangère, *cette vue rapide, ce jugement ferme et cette divination des motifs profonds et secrets, qui relèvent de la faculté intuitive. Elle dit souvent qu'elle

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« écoute ses morts » et je pense que cela est psychologiquement très exact. Les communications extérieures qu'on lui adresse, les renseignements qu'elle sollicite et qu'elle reçoit, ne sont, en quelque sorte, que les stimulants de ce don, sans doute inné, et qui n'a presque jamais de défaillance. Elle a la vision instantanée de ce qui peut être utile ou nuisible au pays, de ceux qui peuvent le servir ou le desservir, de la nuée politique qui monte, de l'orage social qui est dans l'air. Mon père disait d'elle : « C'est une pythonisse. » Même dans les événements ou incidents de la vie courante, j'ai vérifié souvent l'étonnante justesse de ses pressentiments. Avec cela, cette femme d'État est une ménagère très pratique, qui administre sa mai on avec une sagacité incotnparable, et ne dédaigne pas de descendre aux plus petits détails. Elle peut être très gaie, d'une gaieté d'enfant et son optimisme est célèbre. Même remarque que pour Henry Vivier.

D'après ce qui précède, il faut s'attendre à rencontrer des intuitifs chez les descendants, fils ou pelîts-fils d'observateurs. Cela se vérifie notamment chez les paysans, forestiers, garde-chasses, pêcheurs, etc., qui développent, en prévision du temps, des facilités de métier, des circonstances favorables ou défavorables, leurs personimages observatrices. Qu'est-ce qu'une loi, au sens scientifique.^ C'est la répétition d'un fait d'observation, généralisée par l'induction. L'intuition est à l'observation ce que la loi est au fait répété. Quelquefois elle

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double rubseivëliùii iuimédiaie, la prolonge et la complète. Quelquefois elle la contredit, et il m résulte un état mental bizarre, la conscience ne sachant ce qu'elle doit préférer de la quasî certitude due au témoignage des sens, ou de cette autre forme de certitude qui naît de la confiance totale dans le pressentiment. Le raisonnement géminé est alors analogue à celui-ci : « Tout indique que je dois passer par un et deux pour arriver h trois. Néanmoins, il y a en moi celte conviction que j'arrivçrai à trois sans avoir besoin de passer par un et deux. » Ceci prouve que la détermination d'un* acte est plus complexe qu'on ne le croit et que les figures intérieures héréditaires y jouent un rôle important. C'est le aoi qui libère l'esprit tiraillé et l'oriente finalement dans la bonne voie.

On comprend maintenant par quel mécanisme le dérèglement, temporaire ou permanent, d'une personimage (notamment sou3 une action toxique ou sexuelle) aboutit à fausser l'intuition et à faire d'elle une appréhension générale, morcelée ou noji en phobies. Les ennemis imaginaires, les troubles hallucinatoires, les visions terrifiantes n'ont pas d'auire origine. Corruptio optimi pessima. La faculté la plus secourable de l'homme, l'intuition, devient ainsi son pire tourment.

Tout d'abord il convient de considérer le sexuel, le sensuel, le sentimental, et le sensible ou sensitivoémotionnel, comme la série, en solution de plus en plus diluée, des étapes d'une même émotion ou d'un

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