CHAPITRE VII
LE MOT ET CE Qu'iL ÉVOQUE {suUe)
L'évocation verbale se produit, soit par l'essentiel du mot, c'est-à-dire par sa racine, dans la mémoire hcrcditaire. soit par sa sonorité et sa forme, dans là mémoire individuelle. Le premier cas (d'évocation par la racine, par l'essentiel du mot) relève du soi et de l'impulsion créatrice. Le second (d'évocation formelle et sonore) relève de l'instinct génésique, grand créateur en nous d'illusions. Le premier cas est, en nous, source de sincérité; et plus il est fréquent, plus la sincérité sera grande. Le second cas est en nous, penchant au mensonge et à la fable, et plus il est fréquent. j)l us le mensonge sera fréquent. Les cas intermédiaires, d'oscillation entre les deux évocations et les deux mémoires, produisent la tendance à la duplicité, qui peut être elle-même accidentelle ou chronique.
Ce que je dis ici de l'évocation verbale s'applique aussi bien au mot non omis, mais vu et entendu
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par l'esprit (dans l'avant-mot» ou dans le silence) qu'au mot articulé ou écrit. Il y a une dissimulation et un mensonge de l'écriture» comme de la parole, comme du silence» peuplé d'images verbales, qu'on appelle le langage intérieur. Enfin je répète que la phrase est un ensemble de mots» le récit utie succession de phrases, et que tout ce qui s'applique au mot s'applique aussi à la phrase et au récit.
Il résulte de ce qui précède que l'état de fable ou de mensonge est fonction du sens génésique et que les phases dii sens génésique retentissent vivetnent sur luii La puberté» chez la feihme la période des règles, chez l'holnme la bouffée sensuelle de la cinquantaine, confirment cette induction par l'observation. L'émotion sexuelle altère la voix avec le langage et détruit toute sincérité quant à Ce qui n'est pas l'objet immédiat du désir* La volupté est une gfande maîtresse de fables et de combinaisons mentales, illusoires ou mensongères, soit qu'elle s'appuie sur elles, soit qu'elle les suggère.
Lfô hommes scrupuleux cherchent lents mots et les combinent de façon à être le plus exactement sincères et véridiques. Le célèbre romancier américain» mais vivant en Angleterre, Henry James, frère du philosophe pragmatiste, était un type de scrupuleux» Il parlait le français et l'anglais avec une égale faciUté. Dans l'une et l'autre langue, il pour- Buivaili avec une phase d'avant-mot très intense, le terme le pliid signiOcatif et le plus précis. Il con-
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frontait ainsi la racine du mot avec sa mémoire héréditaire, où sont latentes les formes de ces racines, transmises le long des générations et enrichies de préfixes, de suffixes, par des augments successifs, d'âge en âge.
Le labeur efirayant auquel se livrait M. Gustave Flaubert, dans son triste pavillon de Croisset, tenait à un scrupule analogue; mais l'auteur de Madame Bovary se faisait illusion quand il parlait son texte dans son « gueuloir », pour en augmenter la cadence et la précision. La préoccupation exclusive de la sonorité du mot conduit à l'illusion et au mensonge. Là est la tare du romantisme, qu'il soit magnifique et aéré comme chez Hugo, somptueux et à odeur de renfermé comme chez Flaubert, trivial et scatologique comme chez Zola. Lisez Flaubert en éliminant les mots, notamment les épithètes, qui ne sont là que pour l'équilibre harmonieux des périodes. Remarquez, chez Hugo, l'effet invariablement obtenu par un terme à la fois puissant et vague, choisi, non d'après sa racine et son sens lointain, mais d'après son écho, musical ou visuel. Quant à Zola, il ne rencontre jamais le terme juste que dans l'argot, c'est-à-dire que dans la brutalité sexuelle de l'image. En effet, l'argot est une substitution constante du terme sensuel au terme sensible, et du terme sexuel au terme sensuel, un renforcement de la langue par ses parties basses. Alors que l'idéologie est, à l'autre pôle, un obscurcissement mélhodiijue du langage par une
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intrusion abusive de termes vagues et abstraits.
Sans doute, la fiction est-elle toujours, par quelque endroit, un mensonge, en ceci qu'elle n*a pas sa correspondance exacte dans la réalité ; et la fiction est l'àme de la poésie. Mais au sein, même de la fiction (et c'est ce qui la différencie de l'incohérence du rêve), il y a une cohésion, une intention, une direction, une harmonie, où la fixité des racines, et, par conséquent, la mémoire héréditaire a sa part. Les fictions les plus importantes sont les légendes, qui fixent les caractères ethniques, et auxquelles la critique moderne reconnaît nn rôle stabilisateur. Voir, à ce sujet, les beaux travaux de Joseph Bédier.
La médecine a forgé récemment le terme de « mythomanes », qu'elle applique aux individus travaillés par le besoin irrésistible d'imaginer des histoires mensongères et des circonstances dramatiques. Ce besoin dérive, en général, d'une activité verbale déréglée, ou exagérée par l'instinct génésique, qui n'a point son issue dans une œuvre littéraire et se répand sur la vie courante*. On suppose aisément les dégâts qui en résultent. Corneille a écrit le Menteur, C'est un sujet inépuisable. On peut dire, en effet, que la mythomanie (si mythomanie il y a) et le mensonge commencent avec le mot et l'expression de la pensée à l'aide du mot.
D'une façon générale, il y a les mots, les phrases que nous prononçons, et il y a ce que nous pensons pendant que nous les prononçons. Le langage intérieur ne correspond pas toujours au langage
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extériorisé. Là est l'origine de la duplicité • Ger-" tains souffrent de cette discordance, quand ils la remarquent. Ce sont les scrupuleux. D'autres en jouissent, s'en amusent et la développent volontaireitient. Ce sont les hypocrites* Il y a une volupté de l'hypocrisie, comme il y en a une de la sincérité, portant l'une et l'autre aussi bien sur la parole que sur l'écriture. On sait que les graphologues prétendent discerner Thypocrisie, d'après certaiMs habitudes figuratives des caractères écrits. La petite hy pocrisie, l'hypocrisie vénielle, est fréquente, comme la petite mythomaniei II est impOf>sible d'être toujours sincère et Alceste n^est pas une m&iildre plaife sociale que Tartuffe. La grande hypocrisie, parfaitement consciente d'elle-même, poussée, comttie chez Louis XI, jusqu'à la haute faculté politique, est assez rare. Les degrés moyens sont infiaim^Ut répandus.
C'est un préjugé courant que les fetiimes sont plus menteuses que les hommes, tl semblerait cependant que, plus reliées à la nature, c' est-à-dire à la mémoire héréditaire, et, en coiiséquéUCe à la racine des mots, elles devraient être plus sincères. Elles le sont en effet, et jusqu'à l'expression nUe de leur pensée, quand elles remplissent leur fonction essentielle, leur fonction amoureuse, soit comme amantes ou épousés, soit comme mères. Hors de cette fonction, et, quelle tjue soit leur lâche, elles entrent dans le rêve, c'est-à-dire, sur le plftç de l'action, dans le mensonge. Elles y entrent d'alitant
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plus fortement qu'elles y recherchent davantage la sincérité et même le cynisme. Il est fort curieux de constater à quel point, dans cette condition, leur effort les éloigne de l'objet de leur effort. Le premier signe de la cessation de Tamour chez la femme, c'est la dissimulation ou le mensonge; et l'homme ne s'y trompe pas, qui ?e met en fureur s'il rencontre rue de Rivoli sa femme ou sa maîtresse, partie pour le boulevard Haussmann, et « ayant changé d'idée en route ». J'ajoute que cette fureur n'y modifie rien et qu'il serait sage d'en faire l'économie.
Au lieu que l'amour n'étant pas la fin essentielle, physiologique et organique de l'homme (celte (in est, selon moi, à deux branches : la parole, ou apostolat, et le combat), l'homme ment dans l'amour tant qu'il peut. Il y a encore à cela une raison sexuelle. Sitôt après la possession, l'homme, amoindri en substance, a l'illusion qu'il n'aime plus et ne se rend compte qu'il aime encore que par un raisonnement înductif. Plus son désir a été ardent, plus la chute de ce désir est saisissante. Il doit donc mentir, pour combler les intervalles où se refait son amour avec son désir. J'ai connu des individus sincères, chez qui l'école de l'hypocrisie était venue par ce biais de la possession désenchantante.
L'hypocrisie littéraire est naturellement plus fréquente encore que la verbale, puisque l'art est une attitude, en même temps qu'une élimination sentimentale-sensuelle (voir [Hérédo ). Cette hypocrisie
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apparaît, aven une netteté singulière, chez des écrivains ayant une grande prétention à la sincérité, tels que Chateaubriand, Stendhal ou Hugo, alors qu'elle est moindre chez Balzac, plus épris de la découverte, du débordement inventif, que de la posture avantageuse : « Ah ! comme je suis sensible et sonore I » crie l'œuvre de Chateaubriand. « Ah! comme je suis complexe et retors I » crie celle de Stendhal. « Ahl comme je suis doux et terrible à la fois! » crie celle de Hugo. L'œuvre de Balzac crie : « Comme c'est amusant de se dépenser! » C'est plus intéressant pour le lecteur.
Ouvrez un écrivain d'une réelle sincérité, tel que Montaigne, tel que Pascal, tel que Descartes. Les mots sont choisis, non à la sonorité, mais à la propriété, à la racine, pris dans leur sens étymologique, véritables prélèvements opérés sur la mémoire héréditaire par des sensibilités frémissantes, que gouverne une raison équilibrée. Le Discours de la méthode a l'air du développement d'une pensée contenue dans un seul mot, telles ces figures, que forment sur le stade les gymnastes américains, avant de se déployer en exercices divers.
Le mot juste et fort, adéquat à la pensée, emplit l'être, comme le vin d'or la coupe de Ronsard. Non seulement il le remplit, mais il l'anime et le colore, portante dans tout son organisme, la certitude et la sincérité. Observez le visage, l'attitude, le geste de celui qui, au moment voulu, l'a prononcé, et, par là même, s'est affirmé chef. Observez l'attitude