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LE MOT ET CE QU IL ÉVOQUE

de ceux qui renvironnent et désormais sont prêts h le suivre et à lui obéir. Le mot juste et fort crée la confiance, éteint la critique et le doute. Il va frapper ses auditeurs au même point de la genèse verbale, qui est entre les deux mémoires, Tancestrale et l'individuelle, et les stimule avec une même intensité. Les actes qui bouleversent le monde sont toujours sortis d'un mot-commandement, d'un maître " mot, comme ceux qui ordonnent les batailles. Mais il peut être écrit, ce mot, dans la fièvre de l'improvisation et de la réflexion, sur une table d'imprimerie, par un homme inconnu ou méconnu, et n'agir qu'après de longues années, qu'après avoir éveillé, par son appel, des milliers et des milliers de formules vivantes et de dévouements obscurs.

Par contre, de combien de malheurs politiques, sociau)(, individuels, im mot faux, hypocrite, mensonger ne peut -il pas être l'origine? Chaque fois que j'aperçois, en cherchant un livre dans ma bibliothèque, le Contrat social de Rousseau, je le considère avec quelque terreur sacrée, ainsi qu'une éponge pleine de sang innocent et je me demande : (( A-t-il fini d'en faire couler.^ A-t-il épuisé sa nocivité? »

Le mot, parlé ou écrit, est susceptible de déchaîner des passions violentes et de provoquer des échanges organiques, par action ou par réaction. L'action verbale est plus immédiate et plus intense, mais privée de prolongation. L'action écrite ou

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imprimée esl a^oulerraine et procède par cheminemeiits, quelquefois lointains. Elle est aussi plus durable. I^ mot se modiQe et s'use, à mesure que s'use sa racine dans la mémoire héréditaire. En général, il perd, avec le temps, de sa force et de son brillant, et ne les recouvre, partiellement, que par une place insolite dans la phrase, comme un joyau, dont Téciat ternit, transporté dans une lumière différente. Un écrivain tel queMichelot (dont la pensée par ailleurs était faible, et même enfantine) excelle à rajeunir un mot en modifiant, par le contexte?, son éclairage. Mais le maitre en ce genre est Pascal, qui sait randre au terme fatigué sa puissance étymologique, sa verdeur avec sa vigueur. De même, sur un autre plan. M***® de Sévigné. On peut être un grand écrivain de plus d'une façon : soit en donnant aune pensée hardie et sage une forme simple, draperie mobile et souple sur un beau corps; soit en rajeunissant Téclat d*un vocable, par la justesse ou la nouveauté de sa position: soit en suggérant l'essentiel, par une habile conjonction du secondaire et du silence. Ce dernier procédé se remarque, dans notre littérature, cheB Racine et chez La Fontalne, dnns la littérature anglaise, chez Shakespeare et chez Meredith. Le modèle latin en est Tacite. Ceci n*a d'ailleurs rien d'absolu, ces trois formes de beauté se rencontrant simultanément chez ces cinq écrivains. Mais le fait de suggérer m'apparaît comme le summum de l'art, puisqu'il exige une collaboration active de l'auditeur et du lecteur.

LE MOT ET CE Qu'iL EVOQUE. l6f

Dans Shakespeare, par exemple, la puissance de la suggestion est telle qu'elle s'étend du dialogue au paysage, que les transports amoureux de Roméo et de Juliette évoquent le ciel et les aspects de Vérone ; les transports jaloux d'Othello, la lagune vénitienne; les répliques de César, l'atmosphère de la Rome antique. Ainsi le dialogue plante le décor. Cela prouve que la mémoire héréditaire de Shakespeare (source de son génie) était chargée de paysages, adhérents aux hérédofigures et à leurs passions.

Il arrive que, dans une circonstance donnée, des personnes d'âge différent, de lempcrament différent, de condition différente, prononcent le même tnot ou la même phrase en mêrfie temps. Il arrive aussi que nous devinions, que nous pressentions les paroles qui vont sortir d'une bouche fermée, comme si elles se peignaient. déjà pour nous sur le \isage de notre interlocuteur. De sorte qu'il est permis de se demander si la parole intérieure humaine n'a pas d'autres moyens de transmission qug l'expression, que l'écriture et que la mimique; si elle ne peut pas se communiquer d'humain à humain, à travers l'espace, ainsi que les sentiments qui l'animent, par ce qu'on a appelé la télépathie. Les cas de télépathie bien observés sont aujourd'hui trop nombreux et trop caractéristiques (je renvoie aux traités spéciaux) pour qu'on réponde par la négative. La plupart des philosophes et des savants admettent que les pensées verbales peuvent être perçues, malgré la distance, sans interposition d'appareils.

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