‹ Le monde des images: suite de L'hérédoChapitre 21 sur 37 · LK MONDE DEA IMAOKS. I I · texte numérisé non relu

LK MONDE DEA IMAOKS. I I

i'i« 1 E M05I>E DBS IMAGE:^.

Il P'Ste à sa> ur Jaas quelles condiiions. Notre ignora iiœ coinpiôlo drîs fonctions vraies du cerveau el du «.ervelel do l'iiomme ne permet pas.d'aborJer ce prohlenic expérimentalement. Je mets en fait que c<'lte i/f norance a encore augmenté, depuis les errements de la doctrine dite des localisations cérébnles, la quelle faisait, du plus complexe et du plus raffiné des centres nerveux, quelque chose d*aussi riidiincntaire qu'un tableau de sonneries, à Tusage des domestif{ues, dans une antichambre. Pour la gro>sicTetc de vues, la faiblesse des arguments et Tinanilé des preuves, la théorie des localisations cérébrales est à rapprocher de celle de l'évolution et de la doctrine de l'Inconscient. Je les mets toutes les trois dans le même panier... à papier. Que des esprits d'une incomparable ligueur tels qu'un Charcot, un Darwin, mênâe un Grasset, se soient contentés, sur ces points importants, d'explications aussi indigentes, voilà ce qui me dépasse et ce qui fera la stupeur de Tavenir.

Nous avons vu que l'enfant, de par la mémoire héréditaire, possède en lui les sentiments (et sans doute leur amorce vocale), avant de pouvoir parler. Ceilains .le ces sentiments, poursuivis jusque dans l'âge adulte et la vieillesse, échappent-ils à la saisie du mot et à l'expression par le mot? Exisle-t-il en nous des états qu^aucun terme ne saurait traduire, ni rnômc» sngg(^rer, et qui demeurent ainsi, floconn-'.ix 'îl liilenis, privés de tout support verbal? Cela paialL corlaiu, et la satisfaction, que nous donnent la

LE MOT ET CE QU'iL ÉVOQUE. i<'>3

musique et le chant, tient sans doute à ce qu'ils fournissent line expression à cet inexprimable int(^rieur. Là où la parole cesse, la musique commence, mélodique ou symphoniqne, prêtant une voix conjecturale (et non plus définie) aux hantises surajoutées des deux mémoires. Le chant, la mélodie traduisent Taspiration à résoudre en mots ces nébuleuses de rame. La sonate et la symphonie expriment le renoncement à une telle tentative , à extraire rhomme verbal de Thomme sonore, écho de la nature et de ses orages, enregistreur de bruits et de rythmes.

Dépendance du sentiment, mais extrêmement:

courte en son expression, telle nous apparaît la mimique. Quant h l'écriture, on peut dire d'elle qu'elle est le geste codifié du mot.

J'ai montré, ailleurs, un des plus grands savflnls français — et le plus méconnu avec Morel de Rouen — Duchenne de Boulogne , se promenant dans les salles d'hôpital, un appareil électrique à la main, et étudiant les rapports des contractions musculaires du visage et des sentiments humains. Il est bien évident que la mémoire héréditaire (et Ton pourrait l'appeler ici la mémoire ethnique) joue un rôle essentiel dans cette association entre certains groupes de muscles du visage, et aussi du corps, et certaines images apparaissant et disparaissant sur l'écran de l'esprit. Ce qui montre la complexité de l'homn-c, c'est qu'il peut réfréner sa mimique, ou, au contraire, s'y laisser aller. C'est ainsi qu'il peut feindre.

i64 LB MONDE DES IMAGES.

à l*aide de sa mimique, des sentiments qu'il n'éprouve pas La station verticale {os homini sublime dédit), en libérant les membres supérieurs de la servitude ambulatoire, pour leur permettre de façonner et signifier, a libéré aussi le visage d'une partie de sa besogne naturelle (fouir, déchirer les aliments) et fait de lui un clavier expressif. Ce clavier nous permet, en cas d'abandon et de sincérité musculaire, de discerner, à première vue, certains états d'Ame : la colère, la joie, la gratitude, la haine, la méfiance, la confiance, la mélancolie. Ces états , celui qui les observe, les conjecture à l'aide de mots ; ils correspondent eux-mêmes à une demiconfusion verbale, dont l'analyse est malaisée.

Il y a, dans la mimique, des idiosyncrasies. J'ai connu une charmante femme qui, dans ses moments d'inquiétude ou de mécontentement, promenait sa langue en cercle à l'intérieur de sa joue, de façon à former extérieurement une petite boule. On lui disait : « Vous faites votre boule. C'est que ça ne va pas. » La même, quand elle mangeait, fort gracieusement, du raisin, insérait dans sa iriain libre, fermée « en gobelet », le petit doigt de la main tenant la grappe. Une autre, de la plus délicate beauté, se rongeait les joues, quand elle était perplexe ou simplement songeuse, et souriait au conseil : « Gardez-en un peu pour demaia matin, n Zola, grand nerveux, s'il en fût, et hérédo caractérisé, se frottait vivement le nez dans la discussion, puis tendait le pied et l'agitait dans sa bottine à

LE MOT ET CE QU'lL ÉVOQUE. l65

élastiques. Cela faisait partie de sa personnalité, comme son zézaiement. Alphonse Daudet, quand il réfléchissait, penchait le visage de biais au-dessus de sa pipe, tenue entre le pouce et Tindex de la main droite. Chacun connaît de nombreux exemples de ces habitudes musculaires, de ces attitudes correspondant à des images morales et intellectuelles, et qui se transmettent héréditairement.

Certaines personnes, quand elles fournissent des explications à une autre, ont coutume de tripoter les boutons de veston de leur interlocuteur ou de lui tapoter l'épaule, ou de le prendre par le genou, si c'est un ami. D'autres, quand elles font une description, exécutent simultanément une série de gestes correspondant aux plans du paysage, signifiant que ça nionte, que ça descend, que ça tourne, que ça disparaît. D'autres, devant une œuvre d'art qui les enchante ou les irrite, s'abandonnent à des mimiques passionnées de bénédiction et de malédiction, s'approchent, s'éloignent du tableau ou de la statue, en limitant des morceaux avec les mains en cornet, en gaufre, en pointe, en calice. On dirait que, chez ces archimimes, le mot est insuffisant à traduire la personimage qui les anime comme des pantins, dont les figures intérieures tireraient les ficelles. Innombrable est le répertoire des moues; mais on peut dire qu'en général un plissement, une torsion de la bouche signifient qu'on ne tient pas à quelque chose, que l'on n'est pas de cet avis, que ça ne marche pas comme on lespérait. C'est la mimique

ififi LE MONDE DES IMAGES.

des douteurs, des sceptiques, des pessimistes. Alors que l'optimiste lève le bras, la jambe, frappe au hasard et, au besoin^ ses propres cuisses. Le désabusé hoche la tête, agite la main entière, ou un doigt de la main, de droite à gauche, devant la figure. Le méfiant appuie l'index sur la paupière droite et la tire en bas. C'est la traduction musculaire de l'expression : avoir à l'œil... tenir à l'œil. L'indifférent, celui qui craint que l'on insiste, fait avec ses mains un mouvement d'oiseau qui s'envole, ou de vague qui progressivement s'aplanit. Le menaçant porte l'index en avant et l'agite selon une ligne oblique. L'amoureux sentimental se jette à genoux, ce qui est une façon d'être à la fois passionné et inopérant. Je ne vous décrirai pas l'attitude de l'amoureux non sentimental, et qui court hypocritement au but. Il n'est aucun état violent, ou fortement imagé de l'esprit, qui n'ait ainsi sa correspondance musculaire. L'art du grand comédien consiste à reproduire' ces attitudes, à l'aide d'images mentales artificielles, illusoires.

Néanmoins, Ja mimique est courte. Il s'en rend compte celui qui, dans un pays dont il ignore la langue, essaie de faire comprendre à un passant qu'il désire visiter le musée ou la bibliothèque; à un garçon de restaurant qu'il désire manger un perdreau. On peut y arriver, mais c'est dur. C'est presque impossible, quand on passe d'un acte défini à l'expression d'un sentiment donné ou d'une idée, même très simple. On sait les immenses difficultés

Page 1