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LE MOT ET CE QU*IL INVOQUE

que présente réducalion d'un sourd-muet, et les trésors de patience et d'ingéniosité que doit déployer son éducateur.

Ti'écriture. participe à la fois du dessin et de la gesticulation minutieuse. Elle est^ quelquefois le dessin du mot, plus souvent le dessin des lellrcs composant le mot, combiné avec certains mouvements ou gesticules, prolongations musculaires de l'image verbale. C'est pourquoi la personnalité s'y inscrit. C'est pourquoi les graphologues arrivent à reconstituer, avec exactitude, le caraclère, le tempérament, les penchants, même le squelette biographique d'un scripteur donné. Ainsi que dans la parole, la mémoire héréditaire joue un rôle iniportant dans l'écriture et dans l'évocation par l'écriture. Tout écrivain né connaît les épanouissements intellectuels qui peuvent succéder à, un trait de plume, à la configuration graphique immédiate d'un mot.

Les premières impressions sont les plus fortes. Quand je commençais à écrire des dialogues philosophiques et des romans, voire de petits articles de journaux et de revues, j'étais émerveillé du secours que m'apportait le mouvement de la plume sur le papier. Il m'ouvrait, ce mouvement fébrillaire rythmé, des avenues et des avenues dans l'esprit. Chaque mol, à peine tracé, m'éclairail le chemin pour un autre mot, qui à son tour faisait lever une idée ou une image. Ainsi de suite. Je ne me rendais pas compte alors que c'était ma mémoire

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héréditaire, paternelle et maternelle, qui marchait, sous le léger stimulant du calame, et me dispensait généreusement son .contenu.

Je me rappelle notamment ôtre arrivé à Lainaloules-Bains, à l'âge de dix-huit ans, pour retrouver mon père et ma mère. J'étais stimulé, il est vrai, par une amourette, comme il arrive aux tout ^unes gens, mais mon étoile semblait infinimoat loin du ver de terre que j'avais conscience d'être. Après le dîner, je montai dans ma chambre d'hôtel ; je me mis à écrire un dialogue entre un insecte et un homme de génie, dont j'avais eu l'idée en chemin de fer. Le temps passa. Le mot écrit appelait l'idée, qui évoquait l'image, qui se répandait en phrases et en mots. A quatre heures du matin, j'étais encore à ma table. Au bout de dix jours, j'avais mis sur pieds le manuscrit d'un petit volume de philosophie. Cela valait ce que ça valait et la question n'est pas là. Mais la vocation littéraire m'apparut, à ce moment précis, comme une chose brillante et facile, et qui se renouvelait à sa source, je vqux dire dans l'encrier. Mon père me modérait : « Si tu continues à travailler avec cette ardeur, tu auras de la congestion cérébrale. » Il se trompait. C'était un " phénomène de décompression imaginative, qui me fît du bien.

Chez les écrivains médiocres, l'évocation verbale est nulle et les personimages sont icidistinctes. Chez un Shakespeare, un Racine, un Molière, un Balzac, à la vigueur, à l'intensité des apparitions hérédi-

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taires correspond un langage moulé, en quelque sorte, sur ces apparitions. Le mot, image d'images, y est essentiel et étymologique. La phrase y reflète la vie originelle des maîtres de vocables qui la composent. J'appelle « maîtres de vocables « ces fragments animés de la mémoire héréditaire, que nous avons vus présider à la première empreinte des mots, et que ranime, précise et délimite encore la mémoire individuelle. Je vous recommande, à ce point de vue, la lecture d'un véritable monument linguistique : Le Trésor du Félibrige, de Frédéric Mistral. Ce grand poète (un des plus grands que l'humanité ait connus) attachait, avec raiso*ti, une importance primordiale au langage. Il retrouvait ses aïeux et leurs usages dans les mots, qui sont en nous leur survivance et leur prolongation au second degré. Cette vénération est apparente dans ce puissant et sagace ouvrage, que mon père relisait sans cesse, et qu'il ne se lassait pas de commenter. Car Alphonse Daudet, lui aussi, aimait les mots et il m'apprenait à les aimer, à les comprendre, à les choisir, à ne pas les galvauder.

Nous avons envisagé le mot comme excitateur. Il peut être aussi un soulagement. Il peut être, comme dans le juron, les deux à la fois. Les hommes qui peinent physiquement, les travailleurs manuels, les êtres gênés, comprimés, pris dans une servitude ou une douleur quelconque, jurent plus fréquemment que les autres et y éprouvent une satisfaction réelle. Les adjurations exclamatives ont

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ime signification analogue. Sous ces formf^s rudimentaires. apparaît l'importance du langage, quant à réilmination des sentiments violents et de leur trop plein, quant au remplacement des hérédoligures. Les obsédés et les mélancoliques demeurent en général silencieux, dans cette attitude caractéristique, avec ces pAleurs et cîs rougeurs vasomolriccs, que connaissant bien les niMecins aliénistes et les infirmiers, d'après lesquelles ils conjecturent la propension immédiate au suicide.

De même que l'image attire et suscite l'image de sa catégorie (ramoiir est une conjonction des personimages) de même le mot sexuel, sentimental, sensible, logique etc., attire le mol de son espèce. C'est ce qui donne à la phrase de certains écrivains (notamment Saint-Simon) cette force unique, résultant d*une conjonction de termes de même intensité, je dirai presque de même tonus, héréditaire et figuratif. Il arrive aussi que la forme écrite d'un mot appelle la forme écrite correspondante d'un autre mol, comme la sonorité, dans l'allitération, appelle la sonorité. Mais l'appel de racine à racine est ce qu'il y a de plus ardent et de plus beau. Ainsi se trouve vérifiée, jusque dans les cryptes du langage humain, cette loi d'attraction. profonde qu'un Morel appliquait aux dégénérés, qu'un de mes premiers maîtres, le docteur Gabriel Arlhaud, étend aux tuberculeux, aux syphilitiques et aux arthritiques, et qui semble être une des raisons ultimes de Tes prit-corps, une de ces « mères » dont parle Goethe.

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S'il est vrai que le mot descend de l'image, intérieure et héréditaire, dans la vie courante, sous le stimulant de Téducalion et de la sensation, peut-il remonter de la vie courante dans le haut domaine de la personnalité intime? Jusqu'à un certain point, je n'hésite pas à répondre oui. Celui qui apprend une langue classique ou une langue étrangère, introduit, dans son esprit-corp.*, des éléments seconds de personimages qui peuvent, à la longue, le modifier et le troubler, l'enrichir ou le diminuer, selon les cas. Le plus grand exemple connu en est le mouvement de 1^ Renaissance, sorti des humanistes de cette admirable époque, chez qui le latinisme et r hellénisme étaient devenus comme une seconde nature. Quant au latin, notamment, il n'est pas douteux que nos origines latines soient puissamment réveillées et affermies en nous par une solide étude des grands classiques, Virgile, Horace, Lucrèce, Tacite, Cicéron, etc.. telle qu'cJn la pratiquait encore,- de mon temps dans l'Université. J'ai garde une reconnaissance", qui ne finira qu'avec moi, à mes maîtres d'alors, à Charlemagne et Louis-le- Graud. — un Rouzé, un Devin, un MaynaLun Salomon, un Boudhors, un Chabrier, un Jacob, — qui m'ont façonné la mémoire de telle sorte que, dans les circonstances correspondantes, joyeuses ou graves, de mon existence, la formule latine m en eët apparue en même temps que la formule française, les deux très souvent se rejoignant. Il m'arrive encore assez souvent de penser en latin, ou d'ap-

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peler le latin à mon aide pour me remonter le coco, comme disait mon père» latiniste consommé. Les anciens ont marqué, dans la pensée et dans la sensibilité humaine, des jalons qu'on ne pourrait changer; ils ont trouvé des définitions que Ton ne saurait dépasser. Cela est un gain positif et qui ne se démonétisera pas. L'ignorance du latin est, pour tout Français bien doué, même génialement doué, un obstacle, un empêchement à aller plus avant, une prime fâcheuse à un orgueil primaire, qui fausse les perspectives de l'entendement.

Inversement, la fréquentation excessive de la langue allemande et des auteurs allemands a germanisé, de 1871 à 1914, bon nombre de Français. Je l'ai éprouvé par moi-même. A sept ans, je commençais à parler l'allemand. A douze ans, je l'écrivais couramment. A dix-sept ans, je me plongeais avec ardeur dans la philosophie allemande, et mon ' maître Burdeau, traducteur de Schopenhauer, faisait de moi un kantien déterminé. Si déterminé que je m'amusais à traduire l'univers objectif en univers subjectif et à chercher en moi, pendaat des heures, l'écho de l'impératif catégorique. De là, par une pente naturelle, je passais au wragnérisme. C'est la France juive de Drumont qui m'a réveillé, non comme pamphlet, mais comme induction psychologique. J'ai compris, en lisant /a France juive, que j'allais au rebours de ma nature et que Terreur de trop accorder à l'ennemi, en méconnaissant nos propres origines, (ce qui est l'erreur d'un Romain

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RoUaad par exemple) loe gue liait. Ainsi Diuiuont m'arracha à Burclcau. Ilfit de même pour beaucoup do ceux de ma géDération. La force sombre, qui est dans son œuvre, a été certainement bienfaisante. On ne peut pas dire de lui qu'il soit constamment un bon écrivain, car son humeur emporte son style. Mais il est, par moments, un magnifique écrivain, et en voilà un, encore, qui sentait en lui ses ancêtres !

Le mot est ainsi une prolongation de Thomme, de ses ancêtres, de sa race, de l'espèce. A chaque échelon, ou plan de la mémoire héréditaire, il subit une transformation, bien que sa racine demeure intacte. C'est ce qui explique qu'il n'y ait pas icibas de plus grand tourment que l'interdiction de s'exprimer dans sa langue, que l'aphasie ethnique iniposée, telle que la pratiquèrent les Allemands en Alsace-Lorraine et en Pologne. Rien n'est plus dur que l'exil verbal, et, pour y échapper, les hommes préfèrent obscurément la mort.

La pensée que j'exprime, ici est en général assez méconnue. Elle était au fond de l'œuvre mistralienne, et les Alsaciens-Lorrains de l'Entre-deuxguerres ne s'y étaient pas trompés. Le D'' Bûcher, (pour qui les questions de psychologie ethnique n'ont pas de secrets), avait organisé à Strasbourg un musée alsacien, sur le type du musée arlésien. Maintenir les mots, par la vue des choses qu'ils représentent, est un bon moyen. Ce qui condamne à mort les doctrines internationales, c'est leur méconnaissance de l'importance primordiale du langage et

de ses allaches ualiouales. Là est l'enfantillage» là le n6ant d'une thèse rudimentaire, uniquement fond<^e snr la mise en commun des appétits et des besoins matériels. Le besoin, le désir, à l'occasion, la fureur de s'exprimer dans sa langue est au fond de l'être humain, avec la violence explosive de toutes ses énergies héréditaires accumulées. Ce sont des centaines d'êtres qui combattent, en chacun de nous, à chaque ininute de notre existence, pendant la veille comme pendant le sommeil, pour cette adaptation et identification rapide, souveraine, de ce qui nous environne à ce qui nous emplit. Nommer, c'est connaître, situer et aussi retrouver. Dans tous les mots d'une langue, même exprimant la haine, c'est l'amour, c'est l'attraction qui domine. Le verbe est un lien, comme la croyance (religion).

La hantise de certains mots se remarque en plusieurs écrivains .et existe chez bon nombre de personnes, de façon plus ou moins dissimulée. Elle correspond toujours à un trouble de la gravitation des personimages devant le soi, et notamment à un ralentissement des opérations héréditaires profondes, qui substituent telle figure dominatrice à telle autre, dans l'esprit-corps. Bon nombre d'éclipsés aphasiques aboutissent à la persistance d'une seule locution ou d'un seul mot, assez souvent d'un juron (cas de Baudelaire). Il faut rapprocher de ces faits les explications verbales imaginées par maints savants, et auxquelles ils s'attachent avec d'autant plus d'ardeur qu'ils les sentent plus fragiles et caduques. On

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