‹ Le monde des images: suite de L'hérédoChapitre 26 sur 37 · IK MONDE I>RR IMAGES · texte numérisé non relu

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taire par Télément correspondant de la mémoire individuelle. La clé est là.

Prenons, par exemple, la tendance à la typifîcation, qui se remarque en beaucoup de chefs-d'œuvre. Don Quichotte, déjà nommé, est un type, Sancho en est un autre, Panurge aussi, Hamlet aussi, Othello aussi, le Misanthrope, le Tartuffe, TAvare, M"" Bovary, etc, de même. Cela, c'est la littérature, romanesque ou dramatique, que l'on peut appeler typifiante. Elle correspond, chez l'écrivain qui s'y adonne, à un système de personimages héréditaires définies, persistantes, et d'évocation facile et rythmique. Don Quichotte a hanté Cervantes, comme Hamlet a hanté Shakespeare, comme le Tartuffe a hanté Molière. Ce sont des créations éliminatoires, pour le mécanisme général desquelles je renvoie le lecteur à l'Hérédo, Ces créations littéraires correspondent, dans la vie vécue, à des caractères persistants, stables, ou à modifications extrêmement lentes. Sur le plan verbal, elles correspondent à certains mots, à certaines phrases adaptées, ainsi que des poncifs, à certaines circonstances déterminées, tragiques, comiques, moroses, ironiques ou quiètes. Les rois, les juges, les chefs, militaires ou civils, les grands capitaines (je parle de ceux remplissant complètement leurs fonctions, à la taille de leurs fonctions) appartiennent à cette catégorie. Ce qui subjugue en eux, ce qui fait qu'on les suit et qu'on leur obéit, c'est que leurs personimages, nobles et sages, excentriques^ singulières, troubles, etc., sont persistantes et,

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comme telles, font lever chez ces auloiilés. chez leurs subordonnés, leurs sujets, leurs disciples, des personimages à leur ressemblance. La persuasion qu'ils exercent est une sorte de modelage intérieur, bien plus durable et plus solide que la crainte. Les vues d*im Richelieu, d'un Louis XIV, d'un Louvois s'imposaient immédiatement, par leur conformité avec la raison prévoyante, ou. à la longue, par leurs résultats. Celles de Bonaparte s'imposaient d'abord, surtout les militaires, par une compréhension soudaine de la situation, tactique ou stratégique, et de ses remèdes, puis, à la longue, décevaient et rebutarent. C'est qu'au moment où l'attraction qu'il exerçait cessait, il passait lui même S(»us une autre emp^i^e héréditaire. Au point de vue de la destinée, cela est important. Pour que Brutus ait osé assassiner César, il fallait qu'il y eût, à ce moment-là, une défaillance intérieure, un amoindrissement de la pensée dominatrice en César. Henri IV était hanté par une autre figure héréditaire que d'habitude quand il fut poignardé par Ravaillac. Touie peisonnalité supérieure est évidemment soumise à la haine (qui sert d'ailleurs à la mesurer), mais la haine ne trouve son chemin, et le chemin de son fer ou de son poison, que si cette personnalité est momentanémeni isoumise à un ancêtre de type plus faible.

Cela est très sensible en duel, où l'on est touché, quand on n'a pas la conviction forte que l'on touchera, quand la personimage intérieure est molle et résignée. Chacun sait que l'appréhension (hérédité

craintive et prévoyante à la fois) fait la nnoitié de la roule vers l'accident, ou la maladie* ou le. malheur. Elle ouvre la porte à toutes les menaces, h toutes les douleurs, à tous les microbes. Certains hérédos vivent en état d'appréhension chronique, et collectionnent ainsi les ennuis et les maux dont ils redoutent et facilitent l'approche; au lieu que ceux qui s'en moquent, qui s'en remettent à leur étoile (c'est-à-dire à ime personimage confiante et hardie) passent à travers.

Je tiens de mon cher et incomparable ami, feu le docteur Vivier, le fait suivant : un paysan accompagne son frère au bateau qui doit emmener celui-ci en Amérique. Sur le quai, un chien enragé mord les deux hommes. Le premier, celui qui reste et qui sait que le chien est enragé, meurt six semaines après, dans d'atroces souffrances. Sur le conseil du médecin, la famille cache la cause de cette mort à rémigrant, qui revient, deux ans après, plein de santé et de courage. En t^Jpbarquant, il apprend la cause vraie de la mort de son frère et meurt de la rage six semaines après. Tel est, chez certains, le travail organique de l'appréhension.

Sur le plan littéraire, l'appréhension enlève, à l'écrivain qui doute de soi, toute possibilité d'aller au fond de son sujet et, par conséquent, de faire œuvre durable. Ballotté enire diverses figures héréditaires intérieures, dont le conflit cause chez lui l'hésitation craintive, il aboutit à de médiocres pros^ duits, parfois d'une vogue passagère, mais sans

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portée. Le type de ce genre de défaut rédhibitoire est demeuré, pour moi, Paul [lervieu, qui sentait et voyait aigu, mais rendait inharmonieusement et faiblement, par manque de détermination intérieure. Son existence, intellectuelle et sociale, était un perpétuel compromis entre ses goûts et les convenances, ses inventions romanesques et ses aspirations acadéniiques et mondaines. Il aimait la spontanéité chez les autres. Il la redoutait pour lui même, et chacune de ses démarches, ctminiede ses compositions, était précédée d'un calcul qui ôtait, à cet homme naturellement assez savoureux, totite saveur. Moins le talent, de très nombreux Paul Hervieu tenaient, en France, le haut du pavé, à la veille de la guerre de I9i4- Quarante-qnatre ans de démocratie avaient mis au premier plan, dans tous les domaines, les valeurs basses, ou les valeurs mé-âocres.

En dehors de la tendance à la typification, stimulant littéraire de premier ordre, il y a celle à la pénétration, par laquelle un écrivain se soucie moms de projeter des personi mages à la ressemblance de la vie et de sa vie, que d'avancer dans la connaissance et la comprékension de l'esprit humain (l de ses méandres. Les Lettres de Sénèque, les Essais de Montaigne, les Sermons de Bossuet, les Pensées de Pascal et Je La Rochefoucauld, les Confessions de Jean-Jacques, la Chartreuse de Parme, le Rou(je et le Noir, etc.. appartiennent à cette seconde catégorie. Au delà et au-dessus des dilîérmces de caractère et de tempérament, il y a en effet 1* u humain »,

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dont la complexité échappe soinenl à ceux qui s'intéressent à ses dehors, pour négliger ses profondiMirs. Les éi:rivains de pénétration, o j chez qui domine la pénétration, attachent plus d'importance à la découverte d'un trait, général qu'à l'observation d'un trait singulier, complétant un type donné. Cela j»e remarque bi^n chez Racine, qui peint une Hormione, une Phèdre, une Andromaque, mais chez qui le vers prend son plus haut rémige quand il s'agit de révéler et de fixer l'éternel féminin, l'identique féminin, de ces trois cœurs et corps dissemblables. Alors que les différences de surface sont exprimées par Racine en quelques répliques vives, scéniques, mais ciirsives, les ressemblances d'espèce, les analogies profondes suscitent ce verbe sombre et nuancé, ardent et doux, cette volupté implicite et sournoise, qui sont les marques de ce suprême génie. Car nul n'a su, comme lui, exprimer la chair et ses tourments par le spirituel et mettre en quelque sorte Vénus au couvent. Le» galantes peintures d'Ovide, dans son Art d'aimer^ sont tièdes à rôle des effusions faussement idéales des héroïnes de Racine. A ces hnuteurs, la dissimulation sensuelle devient un outil de t'analyse et un chapitre de la connaissance.

La pénétration littéraire correspond, selon moi, à une simultanéité de personimages dans l'espritcorps de l'écrivain. Son sol se reporte de l'une à l'autre, prélevant ici des figures et des IVa^^ments de figures, là des mjts correspondant à ces figures.

et compose, entre l'abstrait et le concrel, une sorte d'évocation multiple et nuancée. Qu'une telle simultanéité soit possible, nous nous en rendons compte quand nous éprouvons, dans certaines transes, deux sentiments ou trois à la fois, tels que la crainte, le désir et le regret, accompagnés de fièvre, de fourmillements, de mouvements fébrillaires du visage ou des extrémités. Le masque des pluri-imagés, s'il est difficile à décrire (et, pour les comédiens, à reproduire) est, par contre, facile à observer. Il ne consiste pas, comme celui des uni-imagés, en une expression déterminée. Le peuple dit qu'il est moitié figue, moitié raisin. Certains albums japonais (Hokousai-Outamaro) en donnent des expressions saisissantes. '

On pourrait dresser une table des courants sexuels, sensuels, sentimentaux, sensibles, intellectuels et organiques, correspondant à autant de personimages, qui constituent, par leur mélange l'état des pluri-imagés. Spinoza, dans VEthique^ a commencé à dresser cette table, mais avec une perspicacité assez restreinte et assez terre à terre. A l'étudier, on ne sait trop d'où tombent dans l'homme les états passionnels, qu'il analyse mieux qu'il ne les interprète. Ce qui m'a toujours intéressé dans ce philosophe, plus que sa philosophie, fort inférieure, à mon avis, à celle de Descartes, c'est sa personnalité philosophante, dans le moment où il philosophait. On voit, par lui, que la pluri-image tient à la simultanéité des personimages héréditaires, et non à

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In (lomifintion par une seule personlinage, en quelque sorte lt'ralol()^i(jiie et formée de plusieurs présences, tels cmlains entants venant au monde avec deux tètes, ou deux cœurs, ou sept doigts de pied. On le voit par la rigueur de ses déductions, qui contraste avec une singulière faiblesse dans son induction. Son moi est fort et complexe. Son soi ne le vaut pas, à beaucoup près.

Les individus doués d*un soi vigoureux (impulsion créatrice, tonus du vouloir, équilibre par la sagesse) administrent aisément leurs plu ri-images, selon une harmonie et une hiérarchie qui leur permet, littérairement ou scientifiquement^ les trouvailles heureuses et les grandes découvertes. Les individus doués d'un ^o/insufGsant se laissent dominer ou affoler par la pluralité des images et deviennent soit des génies incomplets, soit des maniaques intermittents. Ne voulant pas faire de ces ouvrages des traités de pathologie, je laisse aux aliénistes le soin d'appliquer à la folie cyclique, et aux délires plus ou moins périodiques, les propositions que je m'efforce d'établir ici.

Quand, pour une raison quelconque, la puissance du gouvernement du soi sur les pluri images diminue, le langage et l'écriture s'en ressentent. L'imprécision dans les termes, l'incoordination verbale, les signes de dérèglement graphique, les oublis de lettres, les redoublements ou les retourn«'menls de syllabes, les chutes de consonnes, indiquent que plusieurs figures héréditaires désac-

cordées obcurcîssent le champ de la conscience.

Les états passionnels non sur\eillés (quand le sujet se laisse aller), l'ivresse accidentelle ou habituelle, sont des états de multi-images. Souvent, après cette phase d'excitation, qu'acconnpagne le trouble de la parole, ils aboutissent à l'hébétement et à l'obsession par une seule image, accompagnée de la répétition monotone de certains mots. Un grand poète inachevé, Paul Verlaine, a tiré parti de ces étals dans quelques pièces célèbres. Car le don littéraire utilise jusqu'à ses vices et à ses trous. Néanmoins les dernières poésies de Vorlaine, gardant le rythme souple qu'on lui connaît, ont perdu tout ressort intérieur et ressemblent au balbutiement des petits entants.

L'état fréquent ou accidentel de pluri-images est lui-même héréditaire et transmissible. C'est une question de savoir ce qu'il devient au cours des générations et quel est son aboutissement dans la famille et dans la race.

Pour y répondre, nous devons revenir à ce principe essentiel, qui est l'effort d'éliminalion des images trop abondantes ou trop fortes, par le langage, le regard, le geste, la sueur, l'urine, l'éjaculation, les sécrétions internes, la littérature, les arts et les sciences. L'être humain est un passage, une transmission. Il absorbe et il rejette constamn^ent, depuis la conception jusqu'à l'anéantissement. L'équilibre du soi \eul que les remous des pluri-images aillent s'apaisant et se réglant, après un certain nombre de

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convulsions, ou d'éliminations bienfaisantes. On sait que les convulsions des enfants, dans les cas de surcharge héréditaire, de rétention des pluri-images, se produisent à l'occasion d*un choc, d'une douleur, d'une contrariété, d'une lumière vive, comme celles des hystériques, des urémiques et des grands nerveux. Le monologue, la graphomanie, l'explication enGcvrée de caractère, le rêve, le cauchemar (dont nous nous occuperons dans un chapitre spécial) font partie de l'élimination des pluri-images.

Quelquefois, en une génération, du père au fils, celte élimination est sufGsante, l'état de pluriimages chroniques cesse, et l'équilibre intérieur, après quelques vacillements et oscillations inévitables, se rétablit. Dans d'autres cas, il y faut deux et môme trois générations, et ce n'est que le petitfils ou l'arrière-pelit-fils qui voit cesser en lui le désordre psychique, hérité de son arrière-grandpère. Enfin il arrive (bien que ce soit rare) que ce désordre saute une ou deux générations, et reparaisse dans une famillle où il était presque complètement oublié, avec le don correspondant et compensateur.

Chez les jeunes enfants, le jeu et ses combinaisons intellectuelles et musculaires, accompagné d'clals sensibles de joie, de curiosité, de petite cruauté (taquinerie) et de fatigue, sont le procédé usuel d'élimination des pluri-images, ou des images trop intenses. C'est pourquoi il convient de la favoriser, cette élimination, au besoin en l'accompagnant

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d'histoires ea action; le repas dans la cabanette, la recherche des sauvages dans l'île, la confection des aliments, etc.. , etc.. L'enfant replié sur lui-même, silencieux, qui ne participe pas aux jeux de ses camarades, est un enfant qui n'élimine pas ses images (particulièrement les sensuelles, fort précoces, bien que sommaires et masquées), est un enfant à surveiller et à distraire.

Car ce qui ressort de l'i'tude que nous venons de faire du rôle des personimages dans la conception créatrice, c'est qu'il y a, dans l'être humain, dominé par eiles, des moments de changement, des plis de passage et dé délivrance, des moments privilégiés quant au soi. Les figures liéréditaires sont comparables à l'arbre du bien et du mal. Placées à l'ori^ gine de nos connaissances, de nos sentiments, de nos mouvements, elles peuvent faire notre joie et notre tourment, notre bonheur et notre infortune. Nous devons accepter leur positif et rejeter leur négatif. La nature nous a donné le moyen de les régler par la volonté, à condition que cette volonté s'exerce dans des conditions favorables, au moment où telle personimage nocive faiblit, où telle autre, utile et féconde, commence à poindre et tressaillir derrière elle. Nous pouvons calculer et ruser avec nous-mêmes, et, ce faisant, détourner de nous, et de ceux que nous aimons, bien des ennuis, bien des fautes, bien des erreurs et bien des maux. La médecine de demain, je le répète, c'est l'intervention volontaire et psychique, appliquée selon certains

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fjiii^ijx^s, par noïjs-mêmes sur nous^-mèmes, et ifii;îijo(ii ^ijcriient. Xpprendt^à te connaître toi-même. i.-iisuite à trr guider et guérir toi-méiue!

Avant de clore ce chapitre, consacré à la* faculté cnralrice dans i'espril-corjiS" et à ses modalités, je veux dire deux mots d'une hypothèse qui s'est souvent j)n's<:ntée à mon esprit, avec une force sinfinlière : c'erït celle d'après laquelle le cervelet, organe encore mvstéricux dans ses fonctions, serait, non le 8i(''ge unique, mais un sensorium de concentration de la mémoire héréditaire, surtout en ce qui touche aux idces de mesure, de rapports, de situatioti. de pcaanleur et de mouvement. Bien qu'hostile au principe des localisations, je pense que Tes prit-corps présente des points de jonction, où se matérialisent les per.son images et fragments de personi mages héréditaires, pour prendre, delà, d'autres directions: ce sont leccrveau, le cervelet, le bulbe, les ganglions du grand sympathique. Or. il y a cette coïncidence que le rôle du cervelet (à j)art quelques constata tioùs et expériences assez vagues) est encore totalement ignoré, de même que la mémoire héréditaire est en général méconnue, non différenciée de la mémoire mdividuelle, dont elle est cependant si distincte. Le cerveau nous apparaît, depuis plusieurs années, comme un grand canclbur central de la mémoire personnelle, desesenregislrements, de ses concentrations et transformations, demi-volontaires ou volontaires. Il n'est pas invraisemblable, dans ces conditions, que l'organe le plus important, après le cerveau, de la boîte crà-

nienne, joue, vis à-vîs de la mémoire héréditaire et de la condensation des images de l'ascendance, un rôle correspondant à celui du cerveau pour la mémoire personnelle. Je livre cette hypothèse aux chercheurs.

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