‹ Le monde des prisonsChapitre 10 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

vailler, ce qu'on est heureux quand on a fait un bon coup, proprement, habilement. Que voulez-vous, je n'ai qu'une passion, celle du vol. Mais faut que ce soit proprement fait ! Il y en a un tas qui volent et qui ne savent pas. Ce sont des gâte-métiers. Vous pourriez laisser sur votre table un billet de mille francs, je n'y toucherais pas.

« Tenez, monsieur l'aumônier, puisque j'ai commencé, je vais tout vous raconter :

« La justice est absolument déroutée sur mon compte, elle ne sait pas qui je suis, elle a perdu mes traces, je m'en suis assuré. Mon dossier a été brûlé en 1871. Lorsque je suis revenu des pontons, j'ai écrit au procureur de la République pour reconstituer mon état civil. J'ai vu qu'on ne savait rien sur moi et que mes condamnations depuis l'âge de neuf ans étaient inconnues. On m'a délivré un extrait de mon casier judiciaire avec cette note néant. J'en suis aujourd'hui à ma première condamnation. Aussi je ne crains pas la loi sur les récidivistes, je ne crains que ma femme qui, pour se venger de moi, est capable de me dénoncer ; mais la misérable, elle n'en aura pas le temps. Je vous l'ai dit tout à l'heure, il y en a un de nous deux de trop.

« — Et comment opérez-vous ?

« — Ah ! çà dépend. Ainsi, le jour de l'enterrement de Gambetta, j'ai fait vingt et une pièces de vingt francs avec le vol au rendez-moi. Quand il y a une fête, une réunion quelque part, je suis sûr de faire mes 400 fr. dans la journée.

« Je suis avec un camarade. Nous entrons dans une boutique, de préférence chez une mercière, un char-

, un lampiste ; là où on ne consomme pas, afin de ts nous fatiguer la tête et de garder tout notre -froid. Quand on n'a sous la main qu'un marchand de vins, on y entre tout de même. Je me fais servir pour quatre ou cinq sous de marchandises. Je tends une pièce de 20 francs pour payer. Mon ami me dit : « Eh ! laisse donc, j'ai de la monnaie, » et il tire de son gousset quelques sous pour payer. Il fait semblant de me les donner. « Eh non ! que je dis, j'ai besoin de monnaie, voulez-vous me rendre sur 20 francs ? » J'ai soin de montrer une pièce de 20 francs au marchand, mais de ne pas la lui donner. Pendant que l'autre fait sa monnaie, mon ami et moi nous occupons les marchands. C'est à qui les embrouillera le plus. On leur rachète pour deux sous de ceci, deux sous de cela, on leur demande une allumette. On cause beaucoup avec eux.

Nos emplettes faites, on compte. J'ai eu soin de placer ma pièce de 20 francs dans la paume de ma main et je me mets en devoir de ramasser ma monnaie. Si le marchand me réclame ma pièce, tout en comptant ma monnaie, je réponds invariablement : « Parfaitement, c'est bien ma monnaie de 20 francs » et s'il insiste trop, je lui redemande autre chose. Le tout est de l'embrouiller. A la fin, le marchand finit par croire qu'en même temps qu'il sortait sa monnaie de son comptoir, il y a remis la pièce de 20 francs, aussi il ne me la réclame plus. A ce moment-là nous filons.

« Nous prenons à gauche, mon camarade et moi, et nous faisons trois ou quatre pas. Puis nous revenons de manière à passer devant là boutique. Si le mar-

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