‹ Le monde des prisonsChapitre 9 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

àPoissy. J'en suis sorti avec 1,100 fr. de masse. C'est à cette époque-là que je me suis marié. Il y avait quinze ans, monsieur, que je n'avais pas fauté ! Est-ce malheureux d'avoir été pincé ?

« — Et pourquoi avez-vous été condamné à cinq ans en 1864 ?

« — Tenez, monsieur, je vais vous dire toute la vérité. J'ai été abandonné par mes parents à l'âge de neuf ans. Quand ma mère est morte, j'avais cinq ans. Mon père était trop vieux pour me surveiller. Au lieu d'aller à l'école, je galvaudais dans les rues. Trois ou quatre fois j'ai été ramassé comme vagabond et enfermé à la Petite-Roquette. J'y étais en 1859. J'y ai bien connu l'abbé Grozes ; mais la Petite- Roquette ne me corrigea pas du tout.

« — En galvaudant dans les rues, j'avais appris à Faire le barbot, et je vous assure que je travaillais bien. J'étais très recherché des bandes parce que j'étais très adroit, pas grand et mince. C'est moi qui éclairais les pièces qu'il s'agissait de fouiller. Je me glissais comme une couleuvre à travers les barreaux.

« Mon père| ayant travaillé pour un curé de Paris qui me voulait du bien, ainsi que ce M. X..., avocat, qui m'a sauvé plus tard du conseil de guerre, la dernière fois que je sortis de la Petite-Roquette, ils me firent entrer au patronage de Sainte-Mélanie pour y faire ma première communion. Je restai dans ce patronage jusqu'à l'âge de quinze ans. J'y étais très bien, mais il me manquait quelque chose, je regrettais le temps passé. Que voulez-vous, monsieur, c'était plus fort que moi. Je me sentais fait pour barboter!

« Je Quittai le patronage ; je plantai là l'àppreti-

tissage et je me remis à faire le truc. J'avais grandi, j'étais devenu fort. Je portais plus que mon âge. Je fus pincé pour une grosse affaire de vol avec effraction. Je déclarai que j'avais vingt ans afin de n'être pas réintégré à la Petite-Roquette. On me crut sur parole. C'était en 1864, je descendis à la Conciergerie en môme temps que La Pommerais. Je balayais sa chambre, je lavais sa vaisselle, je faisais son service. Il me donnait de temps en temps quelques pièces de cent sous. Cet homme-là m'aurait fait faire tout ce qu'il aurait voulu.

« Je fus condamné à cinq ans. Je quittai Poissy en 1869, très décidé à redevenir honnête. J'avais de l'argent, je m'établis, et me mariai. Eh bien ! monsieur, vous me croirez si vous voulez, ça fut encore plus fort que moi. Je plantai encore là l'ouvrage, et je me mis à voler ! Ma spécialité, à moi, c'est le vol au rendez-moi et surtout le vol à la reconnaissance. Voilà douze ans que je ne vis pas d'autre chose ! »

Cet homme s'était peu à peu animé, ses yeux brillaient, sa parole était rapide, imagée, presque éloquente.

« — Tenez, monsieur, me dit-il tout à coup, avec un accent qui me fit frissonner, vous avez entendu parler de Troppmann ? Eh bien ! je me charge de faire mieux que lui !

« — Mieux que cet homme qui a fait neuf victimes ?

« — Oui, monsieur, mieux que lui. Ce qu'il a fait n'est pas mal ; mais il y a mieux, et je m'en charge. Ah ! monsieur, vous ne savez pas, vous, ce que c'est . que de voler, ce au'il y a de satisfaction à bien tra-

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