DEUXIÈME PARTIE
et retomber quelques jours après entre les mains de la justice.
L'autre jour, je rencontrais un de mes anciens clients de la Grande-Roquette, qui croyait avoir dit un éternel adieu à cette prison et qui vient d y rentrer. Je lui demandais ce qu'étaient devenus tel et tel de ses co-détenus que je lui désignais.
« — Oh! me dit-il, inutile de détailler, ils sont tous rentrés à la « Grande-Maison » ! Pas de chance ! et voilà tout ! »
Il y a quelques années, un journal racontait qu'un voleur, nommé Fontaine, venait d'êtrfe arrêté. Un des gendarmes crut devoir lui adresser cette admonestation :
« — Gomment se fait-il, malheureux, qu'à l'âge où vous êtes, à soixante et onze ans, vous vous mettiez dans le cas de passer le reste de vos jours en prison ?
« — Pas si malheureux que vous croyez, mon brigadier, répondit en ricanant le vieux Fontaine. C'est la première fois que je suis pris, et il y a plus de soixante ans que je vole ! »
Celui-là avait eu plus de chance.
L'abbé Majone, aumônier de Mazas, étant tombé malade, je le remplaçai pendant quelques mois.
« — Le n° 90, de la 2 - division, désire vous parler, me dit un jour un gardien.
Je fis venir le n° 90.
« — Quel âge avez-vous?
« — Vingt-cinq ans.
« — Combien de condamnations?
« — Je ne les compte plus. J'ai cinq ans de surveillance, je pars vendredi; j'ai besoin de souliers. Je vais en résidence au Havre.
« — Que ferez-vous au Havre?
« — J'irai travailler sur le port.
« — Voulez-vous un mot de recommandation?
« — Je ne dis pas non.
« — Voulez-vous redevenir honnête l
« — Dame, si je trouve du travail, je ne dis pas non; mais, si je n'en trouve pas, j'irai vous retrouver à la Roquette. »
Le 4 novembre, un malheureux me supplie de lui donner quelques vêtements. 11 part le 9, et m'assure qu'il va en résidence à Tours. Il se dit victime de la Commune. Je me laisse attendrir. Je lui donne de l'argent et des vêtements. Il sort de prison, boit le tout dans le cabaret le plus voisin, se fait reprendre, et revient deux mois après, avec une nouvelle condamnation de six mois.
Une place dont les détenus de la Grande-Roquelte sont très friands, c'est la place d'auxiliaire.
L'auxiliaire est une manière de domestique attaché à la personne du directeur, de l'aumônier, du greffier, du brigadier; préposé à certains services : à l'infirmerie, à la bibliothèque, au vestiaire, à la comptabilité, à la surveillance des travaux, à la garde du Palais-Royal. Les auxiliaires jouissent de quelques privilèges et ont un petit traitement. On les choisit parmi les mieux notés, et Ton est en droit d'espérer que, quand ils sortiront de prison, ils seront moins gangrenés que les autres.