DEUXIÈME PARTIE
vulgaire escroc, dont le père est domestique. Il venait me demander la permission de ne pas jeûner et de faire gras les jours d'abstinence! Quelques semaines auparavant, il m'avait prié de lui prêter une bible hébraïque pour continuer ses éludes ! Il tenait l'orgue à la chapelle et se rendait intolérable aux autres détenus par sa morgue et son insolence. Je lui fis dire de se retirer. Il m'adressa la lettre suivante, qui ne manque pas d'esprit :
« Monsieur l'abbé,
« Selon le désir que vous avez exprimé et que vous avez bien voulu me faire transmettre, et pour ne pas troubler l'harmonie, là où elle doit régner en maîtresse absolue, j'ai l'honneur de vous mander que je remets en vos mains les fonctions d'organiste.
« Veuillez agréer, monsieur l'abbé, l'expression de mes sentiments respectueux. »
Je ne serai pas surpris d'apprendre que ce noble aventurier a fini comme Marchandon. Paris est peuplé de ces brillants rastaquouères, qui trompent les yeux les plus vigilants. On ne les connaît que quand il est trop tard.
Voici ce que m'écrivait un de mes confrères. *
« Paris, le 9 novembre 1884.
« Monsieur et bien honoré confrère,
« Je connais effectivement le pauvre détenu dont vous avez eu la charité de me donner des nouvelles.
Je lui ai même rendu des services. Je le croyais fort honnête. Aussi n'ai-je pas été médiocrement surpris, quand j'ai appris son arrestation. Son odyssée est assez curieuse et si je puis aller vous rendre visite bientôt, je vous la raconterai de vive voix. Il a compté sur une chance perpétuelle, comme tous ceux qui l'ont imité. Il avait la manie des grandeurs et prenait le titre de baron, de vicomte, de marquis. J'ai appris naguère qu'il allait voir Mgr R . . . et que ce prélat lui faisait les honneurs du grand salon. Tout cela est curieux. Ce jeune homme a pu cacher son nom à la justice. Mais tout a une fin. Il est en ce moment très recherché par la police pour d'autres méfaits, sous son vrai nom. Il lui sera difficile de rester à Paris, sans être découvert. Par compassion pour lui, je tiens à ce qu'il le sache. Mieux que personne il saura quelles accusations pèsent sur lui et de quel danger il est menacé. Cette fois, son cas serait grave.
« Recevez...
Ce n'est que quand ils se réveillent entre les quatre murs d'un cachot qu'ils comprennent leurs fautes, je n'ose dire leurs torts.
Assez habituellement, en effet, quand ces malheureux tombent en prison, leur premier cri est un cri de révolte contre la société qui les musèle. Loin de leur inspirer des remords, leur détention les irrite.
J'en ai vu d'autres pleurer, jurer que jamais ils ne retomberaient, me demander des vêtements, des lettres de recommandation, prendre mille précautions, s'aguerrir contre les excitations possibles du dehors,