‹ Le monde des prisonsChapitre 101 sur 171 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Tavais eu pendant huit mois, comme sacristain, un détenu dont j'étais très satisfait. Propre, exact, réservé, il avait toutes les apparences d'un honnête garçon, non qu'il en fût à son coup d'essai, il avait déjà goûté de la prison centrale. Il paraissait néanmoins repentant, corrigé. Le temps de sa libération approchant, il me pria d'écrire à sa famille qu'elle lui envoyât de l'argent. Sa famille est des plus pauvres. Il songeait à partir pour le Canada. J'écrivis à un aumônier dont il avait fait la connaissance dans une prison de province, afin que cet aumônier intercédât pour lui.

Quelques jours après, je recevais de l'ancien aumônier de la prison de P... la lettre suivante :

« P..., 14 avril 188.,

« Monsieur l'aumônier,

« Pendant dix-sept ans, j'ai exercé l'assommant métier de frère quêteur en faveur de mes chers détenus, c'a même été un des motifs allégués dans le décret de ma révocation. N'ayant plus de titre désormais pour continuer cette agréable profession, je me repose entièrement sur le zèle de mon successeur ou des vénérables confrères les aumôniers des prisons, sous la juridiction desquels se trouvent quelques-uns de mes anciens paroissiens.

« Je serais heureux de rendre service à J..., mais il devrait savoir, malgré sa facilité et son déplorable sans-gêne à gaspiller l'argent qu'il gagnait et surtout celui qu'il a arraché à ses pauvres parents qui vivent

avec tant de peine, que 200 francs ne se trouvent pas aussi facilement qu'il semble le penser.

« J'ai montré sa lettre et votre petit mot, monsieur l'abbé, à sa pauvre sœur, qui a déjà tant fait pour lui, lui promettant de l'aider. Elle consentirait encore à sacrifier les gages qu'elle touchera à la Saint-Jean; mais avant de s'engager, et moi aussi, elle voudrait avoir la certitude que son frère partira réellement pour le Canada, où il paraît sûr de trouver de l'occupation.

« Connaissant à fond ces pauvres détenus si adroits à tirer des carottes, je sais que, tant qu'ils sont en prison, ils sont pleins des meilleures intentions; mais à peine ont-ils entendu tirer le dernier verrou qui leur rend la liberté, que toutes ces belles promesses vont sombrer dans le premier caboulot qu'ils rencontrent.

« Donc, si on peut réussir à se procurer la somme demandée, ce ne sera pas à J. . ., mais à vous, monsieur l'aumônier, qu'on l'adressera, vous priant de traiter vous-même avec l'agence dont vous parlez, et de ne vous dessaisir de la somme que lorsque vous aurez la certitude du départ pour l'étranger. Que le pauvre garçon, hélas! qui a été si léger, si inconstant, si coupable, sache bien que c'est le dernier sacrifice que fera sa pauvre sœur.

« Quelle est la date exacte de sa libération?

« Si, pendant trois ans, il n'a pu économiser que quinze francs, il aurait mieux fait de restera F..., où il aurait gagné plus que cela, s'il avait voulu travailler courageusement et recourir moins souvent à la cantine.

« Agréez... »

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