DEUXIÈME PARTIE
bourserai la somme dont je viens de me faire débiteur, et ne croyez pas que j'aie fait un mauvais usage de mon argent; non, bien le contraire. Je me suis acheté des effets ; il est bon de vous dire que je n'avais même pas un mouchoir.
« Enfin, je vous avoue bien franchement, monsieur l'abbé, que je ne voudrais pas retomber.
« Je suis toujours très énergique et très courageux.
« Je n'ai pas trouvé M. le marquis de S... ; il est en Espagne.
« Soyez assçz bon également de me donner un petit mot de recommandation pour n'importe quel emploi. Ah ! je vous en supplie, monsieur l'abbé, prenez pitié de mon infortune, car je suis bien malheureux.
« Dans l'espoir que vous ferez bon accueil à ma demande,
« Je suis avec le plus profond respect, monsieur l'abbé, votre très respectueux et reconnaissant serviteur,
« Je ne sais pas où aller coucher ce soir. Je compte sur votre bon cœur pour me tirer d'embarras. »
Ainsi, voil* un drôle qui en dix jours avait croqué les 150 fr. que sa malheureuse sœur avait mis un an à gagner. Il était sorti de prison, habillé des pieds à la tête, et n'avait aucune dépense à faire.
« Un jour que j'étais sur les bords de la mer Rouge avec des Arabes Ababdechs, a raconté M. Maxime du Camp, je vis venir vers moi un homme qui marchait à reculons. Cet homme, déjà vieux, était atteint d'un
des plus curieux cas d'ataxie locomotrice que j'aie vus, et il était nerveusement obligé de tourner le dos aux objets Vers lesquels il voulait se diriger. Les Arabes racontaient qu'un soir, dans le désert, près de la route qui va vers Bérénice, il avait rencontré Schitan le lapidé, le diable ; que celui-ci lui avait soufflé au visage, et que, depuis cette époque, il ne pouvait plus aller qu'à l'envers. »
Cette histoire n'est-elle pas celle de la plupart des malheureux qui franchissent le seuil d'une prison? A les voir, ne pouvant plus « aller qu'à «l'envers », ne dirait-on pas qu'un mauvais génie leur a soufflé au visage?
Dans les premiers jours de janvier 488., un détenu m'envoyait le billet suivant :
«4 janvier 188..
« Monsieur,
« J'ai hésité longtemps avant de vous écrire, craignant que Ton ne rattachât à cette démarche un mobile d'intérêt, mais aujourd'hui je n'y tiens plus. Souffrant très cruellement de l'isolement où me plonge ma détention, j'ai besoin d'entendre une voix amie. Me trompé-je en m'adressant à vous? Non, n'est-ce pas ?
« Ce sera donc avec plaisir que j'entendrai votre appel, chaque fois qu'il vous sera possible de me consacrer quelques minutes.
« Merci mille fois par avance et veuillez croire au profond respect
« De votre très humble,