‹ Le monde des prisonsChapitre 105 sur 171 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

de la Roquette, d'où il monta à l'infirmerie à moitié mort.

« Monsieur l'aumônier,

« Je serais content de pouvoir vous parler quelques minutes, si toutefois vos occupations vous le permettent. Je suis fort indisposé et très inquiet. Est-ce que je ne m'amuse pas à cracher le sang à plein vase? Le docteur des chevaux de bois m'a bien dit que ce n'était rien, mais vous connaissez ma confiance en lui. »

A la fin de mai, il me donnait avis de sa libération:

« Monsieur l'aumônier,

« Encore 28 jours ! Je serais heureux que vous puissiez me consacrer quelques minutes. J'aurais beaucoup à vous entretenir au sujet de ma sortie. Excusez-moi d'abuser ainsi de votre bonté, et recevez mes très humbles respects.

Depuis six mois que J. L... m'avait écrit pour la première fois, je l'avais revu souvent. Il ne se passait pas de semaine que je ne le fisse appeler. Je m'étais même départi pour lui d'une règle que je m'étais imposée, je lui donnaisdu tabac, quelques souspour s'offrir une gobette, je lui prêtais les livres qui pouvaient l'intéresser. Je ne le traitais pas en prévenu, mais en ami. II me semblait que c'était un de mes anciens élèves, tombé comme le prodigue, et qui avait droit à toute ma tendresse. De son côté, sans hypocrisie, sans

phrase, sans ostentation, J. L... m'avait laissé entrevoir les bonnes dispositions qui ranimaient.

Il avait besoin de vêtements, je l'habillai des pieds à la tète; d'un peu d'argent, je lui en donnai. Je ne négligeai rien pour le sauver. Quelques jours avant son départ, il m'envoya cet adieu :

« Monsieur l'aumônier,

« Ma peine est terminée. Au moment d'être rendu à la liberté, j'éprouve le besoin de vous remercier des bontés que vous avez eues pour moi. Si.pour vous prouver ma reconnaissance, il ne faut que du courage et de l'énergie, j'en ai... et pourtant je suis triste. J'ai presque peur de la vie isolée à laquelle je suis momentanément condamné; seul le matin, seul dans la journée, seul le soir. Pas une bouche jalouse pour me demander d'où je viens. Elle est parfois bien dure, la liberté... ! Enfin !

« Priez pour moi. De tous les malheureux de la Roquette, je suis de ceux qui, peut-être, en ont le plus besoin. Priez pour moi! Priez pour mon enfant bien aimé et puis... priez aussi pour sa mère. Si malheureux que je sois, elle est peut-être plus à plaindre que moi. Priez pour nous tous. Nos fautes ont causé nos souffrances. Dieu finira peut-être par nous apercevoir et jeter un rayon de bonheur dans notre vie. Espérons toujours !

« A dimanche Je plaisir de vous présenter mes respects.

« Votre très reconnaissant,

Page 1