‹ Le monde des prisonsChapitre 108 sur 171 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

une fois, priez pour moi et pour mon enfant et après m'avoir pardonné, ne m'abandonnez pas. »

« Maison centrale de Poissy, 5 octobre 188..

« Monsieur l'aumônier,

« Merci de votre bonne lettre! qu'elle ne soit pas la dernière et que de temps à autre un rayon de soleil vienne éclairer ma tristesse. Car je suis triste! Oh! d'une tristesse inouïe! J'ai relu mille fois votre bonne invitation à vous écrire de nouveau et je suis bien heureux de songer que mes lettres seront bienvenues au moins quelque part.

« Le temps qui s'est écoulé depuis mon arrivée m'a semblé relativement court, tant il est vrai que le travail désennuie. Je fais, je vous l'assure, un bien piètre cordonnier. Le contre-maître civil me regarde d'un air méprisant.

« — Ça se croit intelligent et ça ne sait pas faire un soulier. Est-ce possible? »

« Voilà ce que je lis dans ses regards chaque fois que je rends de l'ouvrage. Enfin ! Il n'en est pas moins vrai que je gagne 1 fr. 50 par jour et que j'arriverai à gagner 2 fr. d'ici peu, dont le quart pour ma sortie. Je puis donc être assuré dès maintenant de sortir avec 100 fr. de masse et un habillement neuf. C'est un point très important pour moi.

« Ainsi que je vous l'ai dit, je me retirerai au Havre et là, je gagnerai ma vie. Je le veux. J'y arriverai. Dans les trois ans qui suivront ma sortie, je mériterai d'être réhabilité.

« Je me demande parfois ri je ne me fais pas illusion, si je pourrai surmonter les obstacles et si, pouvant les surmonter, j'aurai la force de le faire et alors, songeant à mon enfant, je réponds de moi. Mon fils me soutiendra.

« Je n'ai jamais vu comme maintenant l'abîme où je me trouve. Quand je pense à ce que je devrais être, au bonheur dont je devrais jouir et à ma position actuelle, il y a de quoi stupéfier. Je n'ai jamais réfléchi, je vous le jure. Jamais, il ne m'est venu à l'esprit la plus simple des réflexions que je me fais actuellement.

« Une chose qui m'accable, c'est cette espèce de camaraderie qui règne entre moi et ceux que j'ai connus à la Roquette. Dieu sait s'ils sont nombreux I Il résulte de l'endroit où nous nous sommes connus des interrogations et des narrations multiples qui me font mal.

« — Un tel est arrêté... il a trois ans. Il n'est pas plus malin que les autres », etc., etc.. et lorsque je parle par hasard de ma ferme intention de revenir au bien, on me répond par un sourire narquois.

« Parfois on ajoute :

« — Ah! tu dis cela maintenant, mais quand tu seras dehors, tu n'y songeras plus. Travailler! Allons donc ! C'est bon pour les imbéciles. »

« Les malheureux ne savent pas que j'ai un enfant. Oh! monsieur l'aumônier, encouragez-moi bien. J'ai besoin de conseils pour me soutenir et ne pas me laisser entraîner par le découragement. Si mal que l'on soit à la Roquette, je regrette souvent de ne pas y être. Les quelques instants que je passais au-

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