‹ Le monde des prisonsChapitre 112 sur 171 · DEUXIEME PARTIE Î · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE Î

termes, je vous enverrais de la copie et vous me procureriez d'ici cinq à six mois, après ma sortie, un billet de 500 fr. qui paierait ma traversée au Venezuela.

« D'après la diversité de ces questions, vous voyez que je n'ai rien d'arrêté. J'attends votre réponse pour me décider complètement. Je penche pour l'émigration au Venezuela; je suis homme à y prendre une place marquante. Je me sens d'une énergie extraordinaire. Une seule chose me manque : le calme. Gela viendra, cela vient. Je me dompte chaque jour. Je suis d'une santé de fer. J'ai repris mon vieux tempérament des bons jours. Je suis quelqu'un. Je veux.

« J'ai une autre nouvelle à vous apprendre. Je fais des portraits. Je ne sais comment cela est venu. Un matin, j'avais la fièvre, je prends un crayon et en deux ou trois coups j'esquisse le portrait d'un de mes voisins. J'ai besoin de travail, voilà tout; mais j'ai un coup de crayon. Je l'ai en plein, sans forfanterie.

«Voulez-vous m'aider? Vous êtes la seule personne à qui je demande la main. Si vous refusez, je ferai seul, mais vous ne me refuserez pas. M'expatrier, il n'y a que cela. Je connais le Venezuela. C'est un pays à l'état d'embryon. Guzman le mène comme il veut, à force d'énergie et de volonté. Il y a beaucoup à faire là-bas, des choses plus grandes qu'on ne pense. Je ne suis pas fini, m'avez-vous dit. Non, je ne suis pas fini; il s'en faut. Je me répète chaque jour cette strophe d'Horace :

« Rebug angustiis animosus atque fortis « Appare : Sapienter idem « Gontrahe vento nimium secundo « Turgida vêla. »

» Maison centrale de Poisty, 28 juin...

« Mon bon Monsieur,

<..,.. Nunc retrorsùm « Vêla dare, atque iterare cursus c Cogor relictos... »

« En d'autres termes, veuillez excuser les bourdes de mes dernières lettres et permettez à ma fougueuse imagination de remonter dans le passé et d'en revenir à ses premières résolutions.

« Je ne m'expatrierai pas. A ma sortie de Poissy, je me rendrai au Havre et je travaillerai comme manœuvre sur les quais. J*ai déjà votre approbation. Inutile donc d'y revenir. Je suis bien décidé. Voilà ce que c'est que de réfléchir. Il est vrai que dans le tourbillon d'un atelier, il n'y a rien de bien étonnant à voir ses idées chevauchera tire-d'aile dans le domaine immense de l'illusion. Ces écarts sont même si violents que l'administration a été forcée d'intervenir et de ramener le calme dans mes esprits échauffés par une douche de trente jours de cellule,

« A part un ordre de mise en liberté, rien ne pouvait m'êtreplus agréable que cette mesure. Rien non plus ne pouvait m'ètre plus utile en prévision de l'avenir. Je suis seul, mais je travaille; j'ai des livres, j'ai mes vivres, je me promène au préau, isolé, etc.. Absolument comme à Mazas, avec cette différence, toute à mon avantage, que la nourriture est un peu — bien peu — meilleure et un peu plus abondante et que le nombre des détenus isolés étant très restreint —

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