DEUXIÈME PARTIE
une dizaine environ — le service y est bien mieux fait.
« Je vous disais autrefois, que je sortirais de Poissy avec un habillement neuf et une somme de 100 fr. Grâce aux punitions que ma mauvaise tête ma suscitées, l'habillement est flambé, et les 100 fr. se borneront, après que j'aurai acheté des bottines et payé mon voyage, à la modique somme de 40 à 50 fr.
« Vous me disiez, dans une de vos dernières lettres, que mes idées en général étaient bonnes. Je serais bien heureux que vous fussiez du même avis pour l'idée suivante : Mes ressources ne me permettant pas d'acheter les effets dont j'ai besoin, seriez-vous assez bon pour me procurer des vêtements?
« Je vous serais reconnaissant de mettre au chemin de fer un petit paquet ainsi composé : une blouse et un pantalon de travail. De peur que ces vêtements ne fassent les récalcitrants, faites-les moi empoigner par deux robustes chemises, et, au besoin, garrottezles avec deux solides mouchoirs. Cet envoi, qui sera votre réponse, m'apportera votre approbation et des encouragements pour l'avenir. Je compte sur votre bonté. J'ai tant besoin d'être soutenu. La vie est si triste quand on la passe seul, délaissé, loin d'êtres chéris, qu'on n'a pas même l'espoir de voir revenir un jour. Et puis la misère, la noire boiteuse! Enfin sic voluêre fatal
« Quoique cet envoi soit prématuré, je vous prierai néanmoins de le faire dès qu'il vous sera possible, parce que je tiens à savoir ce qu'il me faudra acheter lors de la vente qui aura lieu dans deux mois. Le mois qui précède la sortie, on va au magasin d'habillements et on y achète des eflets. Ces vêtements
m'étant indispensables, je les veux avant de sortir de Poissy; que rien ne m'arrête! Que je n'aie plus qu'à marcher. Une fois parti et lancé, cela ira bien. Mais c'est la mise à l'eau, c'est le lancement du navire! Voilà la difficulté. Je me sais si faible et si fantasque ! Il faut que je me brusque, que je m'arrache, Réfèrent m mare te novi fluctue... fortlter occupa portum. Fortiter, ou je suis perdu.
« Quant à ma femme, je vais essayer, pour la ramener, un moyen que je n'ai pas encore employé. . Ce moyen, c'est la persuasion, la douceur, la patience, en un mot la séduction. Je suis un imbécile de ne pas y avoir pensé. Je connais son caractère. Je sais comment la prendre, je crois pouvoir être sûr de réussir. Il le faut pour mon enfant. Je vous baise affectueusement les mains et vous prie d'excuser cette audacieuse demande d'un envoi que je réclame au plus tôt. Pour empêcher les vêtements de s'ennuyer en route, vous pourriez leur donner pour compagnon quelque volume dépareillé de Musset. »
J'étais depuis quelques mois sans nouvelles de J. L. J'ignorais ce qu'il était devenu, s'il avait quitté Poissy, s'il était rentré dans le bon chemin, ou si la Roquette ne l'avait pas déjà recueilli. Un de ses codétenus, que j'avais rencontré, m'avait dit en me parlant de lui :
« — J. L...? Vous verrez qu'il mourra sur l'échafaud. C'est un homme à la mer. Il ira jusqu'au bout », lorsqu'il y a quelques mois, je recevais la lettre suivante :