DEUXIÈME PARTIE
« — C'est moi, monsieur, et vous êtes dans ma maison... Gomme vous voyez, elle est vaste, bien aérée* peu de princes en ont de semblables; ici, chaque pensionnaire a sa chambre, si toutefois il est riche et noble. Mais à qui ai-je l'honneur de parler ? Sans doute à quelque comte ou marquis?
« — Vous avez deviné, au marquis Scaramouche.
« — Beau nom, en vérité. Je ne reçois ici, monsieur le marquis, que des pensionnaires nobles, et je leur administre moi-même des remèdes composés d'ingrédients orientaux. Après un somptueux dîner, mes pensionnaires descendent au jardin, pour respirer les parfums balsamiques des fleurs ; ils se rassemblent ensuite au salon, y dansent, y font de la musique, y causent littérature, politique ; le soir, on leur sert un souper magnifique, et bientôt leur état s'améliore à tel point, que non seulement, ils retrouvent la raison qu'ils avaient perdue, mais qu'ils se trouvent avoir acquis l'esprit et la sagesse qu'ils n'avaient jamais eus. Il y a de nos fous, monsieur, qui sont devenus poètes, philosophes, académiciens ; il y en a qui sont devenus ministres, et qui gouvernent les Etats et cela sans qu'il y paraisse.
« — Je vous en fais mon compliment sincère, mais quel est le prix de vos soins ?
« — Une misère, 50 ducats par mois ; mais la famille s'engage à me faire un cadeau de 500 ducats après la guérison ; plus les petits présents des professeurs, les bonnes mains des gardiens... vous comprenez ?...
« — Parfaitement.
« — Ainsi donc, quand vous voudrez être des nôtres, seigneur Scaramouche, nous disposerons vos logements, et je puis vous assurer que vous serez satisfait.
« — Je vous rends grâce, docteur, mais je ne me propose nullement d'être votre pensionnaire. Je n'en ai, je crois, nul besoin.
« — J'avais cru... Vous savez, les plus fous ont leurs moments lucides, et il vaut mieux arranger soi-même ses affaires.
« — Vous êtes trop bon, mais j'ai toute ma raison.
« — J'aurais dû m'en apercevoir.
« — C'est d'un parent qu'il s'agit, d'un riche industriel qui a fait des pertes considérables et qui est devenu fou de chagrin. Voici 50 ducats pour le premier mois ; tout à l'heure je vous l'amènerai; mais, à une condition, c'est que vous ne le maltraiterez pas.
« — Ici, monsieur le marquis, nous ne maltraitons personne.
« — Convenons de nos faits, car le malade ne voudrait pas me quitter si je n'usais de quelque ruse. J'arrive donc par cette porte avec le malade, et je vous demande : « Tout est-il prêt, monsieur le notaire ? » Vous me répondez : « Oui, tout est prêt, passez dans ce cabinet, pour voir si l'acte est en règle ». Sous ce prétexte, je sors par cette porte, qui donne, je crois, sur la rue, je gagne ma voiture el je décampe, vous laissant notre pensionnaire, mais je vous le répèle, lraitez-!e bien, et surtout de la douceur.
« — Ne craignez rien.