‹ Le monde des prisonsChapitre 12 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

restaient dans une grande réserve avec nous ; ils n'avaient pas appris à nous connaître et ils ne savaient pas trop s'ils devaient se méfier de nos rapports, ils causaient peu et ne se parlaient qu'à l'oreille ; ils nous répondaient avec beaucoup de politesse, mais brièvement et sans s'arrêter ; ils avaient leurs jeux à part et leurs conversations particulières, dans les coins les plus retirés et aussi loin qu'ils pouvaient se placer des groupes formés çà et là par les plus grands. On en voyait toujours un dans chaque cercle qui tenait le haut bout de la conversation et que tous les autres écoutaient sans mot dire, assis par terre, l'œil fixe et l'oreille attentive ; l'orateur faisait une pose à l'approche d'un grand et l'auditoire retournait la tête comme pour dire au voisin : « Vous êtes de trop ici. »

« Ces petits conciliabules portaient l'empreinte du mystère et de la discrétion ; il s'y faisait sans doute des communications de la plus haute importance, et rien n'en transpirait au dehors; l'œil de la police, qui perce les murailles et les voûtes des plus profonds souterrains, rencontrait une atmosphère opaque et imperméable à sa puissance autour de ces petites réunions qui se tenaient en plein air.

« On peut douter de ce qui s'y disait par ce que le hasard m'a mis un jour à même d'y voir faire.

« Je trouvai sur mon palier un groupe de ces marmots, qui jouaient aux billes ; ils se rangèrent tous pour me laisser passer et reprirent leur jeu dès que j'eus fermé ma porte. Il faisait beaucoup de vent, ce jour-là; tout à coup je sens un courant d'air assez vif, qui ne pouvait provenir que de la fenêtre ouverte

If LE MONDE DES PRISONS

du carré; effectivement, à la fenêtre, qui était fermée, il manquait une vitre, ce que je n'ayais pas remarqué en montant. Il n'y avait pas d'autre remède à cet inconvénient que de transporter sa table de travail dans un autre angle de la pistole. Un instant après, le courant d'air avait doublé d'intensité et le vent ne paraissait pas souffler plus fort que tout à l'heure. Je rouvre ma porte pour boucher ce maudit carreau ; mais, au lieu d'un, j'en trouvai cette fois deux qui manquaient de verres, et mes petits gamins paraissaient quatre fois plus attentionnés au jeu qu'auparavant. Je leur marchai sur les pieds tant ils faisaient peu d'attention aux talons de mes bottes !

« Je soupçonnai alors ce que vous devinez déjà; ces lutins s'étudiaient à faire la vitre (c'est le terme de leur argot), sans laisser la moindre trace de mastic et sans que le voisin, si éveillé qu'il fût, pût entendre tinter le verre et frémir le châssis. Où passait cette lame de verre ? Je l'ignore. Quels instruments employaient-ils à une opération si délicate ? Ils devaient les loger dans le bout de leurs ongles, car, pour sûr, ils n'en avaient pas vestige entre les mains. Mais, enfin, mon palier n'en était pas moins une école mutuelle et mes joueurs aux billes étaient déjà de forts habiles industriels dans Tune des principales branches du grand art des caroubleurs. »

Le voleur de profession n'est donc pas une légende. Il y a, vivant au milieu de nous, côte à côte avec nous, des hommes qui sont convaincus que le vol est un métier honorable parce qu'il est lucratif et qu'ils sont incapables d'en exercer un autre.

« — Le vol, monsieur le Président, disait le fameux

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