‹ Le monde des prisonsChapitre 13 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

voleur Chapon, le vol, c'est le premier commerce du monde ! »

C'est un fait connu de ceux qui ont fréquenté ces malfaiteurs, qu'ils sont incorrigibles. En prison, ils font de nouveaux plans et forment des élèves. Ils sont comme un peintre dans son atelier, a dit Victor Hugo, ils rêvent un nouveau chef-d'œuvre. Ils sont voleurs et assassins, comme d'autres pâtissiers et fumistes. Il leur est impossible de tourner leurs aptitudes vers un autre labeur. Us aiment leur métier, ils en sont fiers.

Essayez de les dépayser, ils auront la nostalgie de la pince et du couteau. Vous les aurez introduits à grand'peine dans un refuge, dans un atelier ; ils se sauveront par la fenêtre, et, malgré leurs promesses et vos bienfaits, ils retourneront à leur infâme métier.

En prison, ils ne souffrent pas. Avec leurs gardiens, ils sont de bonne composition, et savent même se rendre utiles. En général, ils ne sont pas récalcitrants; ce sont « d'honnêtes prisonniers », connaissant, par exemple, leurs droits comme pas un jurisconsulte, et que l'autorité craint sans jamais les prendre en défaut. Elle aime mieux, d'ailleurs, s'en faire des alliés que des ennemis. Ne sont-ils pas sa clientèle privilégiée? Ne donnent-ils pas le ton à la prison, comme au collège les anciens?

Interrogez le directeur, le brigadier, les agents : « bon détenu, vous répondront-ils, excellent sujet ! pas mauvaise tête du tout I entend parfaitement raison et ne ferait pas de mal à une mouche ».

Leurs notes sont généralement satisfaisantes. Ils travaillent et sortent avec une bonne masse.

Il est difficile d'évaluer l'effectif de cette armée du crime. Les statistiques officielles du ministère de l'intérieur établissent bien que, dans le courant de Tannée 1878, par exemple, 447,228 individus sont entrés en prison, qu'il en est sorti 391,024, et que, par conséquent, il en restait, le 31 décembre 1878, 56,204, dont 55,938 pour crimes de droit commun; mais, ce que la statistique ne nous apprend pas, c'est comment se décomposent ces 55,938 détenus, combien ont déserté, dans quelle proportion entrent les officiers, les soldats, les recrues.

Canler, qui fut chef de la sûreté, il y' a un peu moins de quarante ans, a déclaré qu'il ne connaissait pas plus de vingt scélérats de profession à Paris. Ou les temps ont singulièrement changé, ou Canler s'est moqué de nous. Je n'ai fait que camper au milieu de cette armée. Je me suis heurté, tant à la (irande- Roquetle qu'à Mazas, à plus de cent cinquante scélérats de profession. On peut donc évaluer à cinq ou six cents le chiffre de la promotion annuelle des officiers de « l'armée du crime » en 1887. Quant aux simples soldats, que la misère, la paresse, la débauche jettent dans la « pègre » *, leur contingent annuel varie entre quinze et vingt mille recrues.

C'est donc, à l'heure actuelle, une armée qui ne compte pas moins de deux à trois cent mille combattants, toujours sous les armes, et que mènent à l'assaut de la fortune privée cinq ou six mille officiers déterminés.

1 Le nom de pégriot sous lequel sont connus ces misérables, vient de l'italien pegro , issu du latin piger : fainéant par excellence.

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