‹ Le monde des prisonsChapitre 121 sur 171 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

ne coûte pas moins de 24,969,976 francs, c'est le chiffre officiel pour Tannée 1885 — ne sont guère mieux administrées que la maison « hospitalière » d'A versa.

La routine, une routine invraisemblable, que l'initiative de M. Herbette ne parvient pas à déraciner ; un arbitraire sans limite que rien ne justifie ; une insuffisance dont on n'a pas idée : tel est le bilan moral et intellectuel de la chiourme française en 1887. Et cette routine, cet arbitraire, cette insuffisance, le public ne s'en doute pas. Un silence de mort plane sur les prisons. Quand, d'aventure, les gardiens soulèvent un coin du voile qui cache toutes ces misères, ils le font d'une si parfaite mauvaise humeur, et avec tant de recommandations de ne pas dire ceci, de taire cela, d'être prudent, discret, que le malheureux écrivain ne sait que dire.

Il raconte alors que le grand-duc Constantin a visité Mazas, la Roquette, et qu'il a été ravi ; que M. le ministre de l'intérieur est tombé à l'improviste à la Santé, à Saint-Lazare, et que, comme le grand-duc, il est sorti enthousiasmé . Il joue le rôle du « démonstrateur » d'A versa, et les abus se perpétuent. Même des émeutes comme celles trop souvent répétées de la Grande-Roquette, de Porquerolles, de Beaulieu, de Thouars, n'amènent aucun changement. Un inspecteur général fait une enquête ; l'affaire est classée, c'est-à-dire enterrée.

Voulez-vous que les détenus se plaignent ? L'affaire alors tourne au tragique.

J'ai connu un directeur de prison — il Test encore — que troublait la, vue d'un ruban rouge à la bou-

tonnière des autres, et qui, pour en orner la sienne, frappait à toutes les portes. Quelqu'un lui ayant dit que je pouvais lui être utile, il me fit un doigt de cour, et m'initia à ses prouesses directoriales :

« — Je suis un directeur à poigne, monsieur l'aumônier, je connais les détenus et je sais comment on les mate. Il n'y a que les naïfs, comme Nivelle et Bosc, pour les écouter et les plaindre. Le cachot et une bonne volée au besoin, voilà le meilleur sermon, et qu'ils retiennent toujours. Pour ceux qui ne sont pas contents, et qui se plaignent, on double la dose, et ça fait le compte.

« Un jour, je fus appelé à la préfecture de police, pour fournir des explications sur un détenu qui se plaignait de moi. Ce détenu était dans son droit. Je l'avais injustement puni. M. Naudin, qui ne mâche pas ses paroles, m'invita sévèrement à ne pas recommencer. Vous comprenez si j'étais furieux !

c En rentrant, je fais appeler le détenu. On le fouille, je lui fais laisser ses sabots à la porte, et je l'enferme seul avec moi dans mon cabinet.

« — C'est vous, mon garçon, qui avez écrit au préfet pour vous plaindre ?

« — Oui, monsieur le directeur... »

« Il n'avait pas achevé, qu'il recevait une volée de coups de pieds et de gifles, que je lui appliquai si à Timproviste, qu'il n'eut pas le temps de se mettre en garde.

« — Tiens ! écris ça ! au préfet, ça encore ! si le cœur t'en dit, et, pour te remettre, tu vas aller huit jours au cachot. » Yoilà, monsieur l'aumônier, comment on mène ces canailles-là 1 »

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