DEUXIEME PARTIE
société de nettoyage, que je suis employé; mais en attendant mieux j'ai accepté, car il faut manger et, comme je vous l'ai promis et comme je vous le jure encore devant Dieu qui m'entend, je suivrai la ligne droite et si j'arrive à être quelque chose plus tard je ne veux le devoir qu'à mon courage et à ma persévérance, et ce sera un beau jour que celui où je pourrai vous dire : « Voilà ce que j'étais, perdu pour la société ; voilà ce que je suis aujourd'hui ».
« Comme j'ai toute mon après-midi à mot, je vais m'occuper activement pour tâcher de trouver un travail quelconque. Je connais assez bien la tenue des livres en partie simple ou en partie double, pour obtenir une petite place.
« Certes, je ne suis pas exigeant et il faut un commencement à tout et vous nous l'avez assez répété et je m'en aperçois moi-même, les commencements sont durs.
a Le plus long pour moi, monsieur l'aumônier, sera de me procurer des effets pour me présenter dans une maison de commerce ; car, n'ayant que ce que j'ai sur moi, surtout par suite du travail salissant que je fais le malin, il m'est impossible de me présenter dans une tenue convenable. Je n'ose vous demander de me rendre encore ce service, vous qui avez déjà tant fait pourmoi ; mais je sais que vous Êtes bon et que vous vous intéresse/, aux malheureux; si dans cette occasion, vous voulez bien me tendre encore une main charitable, monsieur l'aumônier, vous aurez l'ail un heureux de plus.
h Pardonnez-moi de vous écrire si longuement, mais je suis seul dans ma pauvre chambre, me levant
26î LE MONDE DES PRISONS
à cinq heures, me couchant à sept, ne pouvant du reste faire autrement et bien heureux encore de trou* ver le soir un lit pour me reposer; mais j'ai senti le besoin de m'épaacher un moment, car depuis six jours que je suis sorti, ce ne sont ni les humiliations, ni les affronts qui m'ont manqué.
« Permettez-moi donc de vous remercier, monsieur l'aumônier, de tout ce que vous avez fait pour moi ; j'espère vous prouver par la suite que vous n'avez* pas obligé un ingrat.
« Votre bien humble et bien dévoué serviteur,
« Dépôt des condamnés, .4 novembre 188..
« Monsieur l'aumônier,
« Permettez-moi de vous remercier des bonnes par rôles que vous nous avez fait entendre jeudi dernier, jour de la Toussaint. Si ces paroles raniment le courage et donnent l'espoir d'un avenir meilleur aux malheureux coupables, elles ont aussi la vertu de consoler un malheureux condamné. Vos paroles resteront gravées dans mon cœur, elles adouciront mes peines. Puissé-je, dans ma longue captivité et dans le lieu où je serai bientôt transféré, entendre d'aussi bonnes paroles consolatrices. Je prie Dieu qu'il m'accorde ce bonheur, cela m'aidera à supporter l'absence de tous ceux que je laisse dans la tristesse et la misère.
« Daignez recevoir, monsieur l'aumônier, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux.