DEUXIÈME PARTIE
tèrent muets. Je me trouvais donc sans le sou, sans domicile, sans ouvrage, sans pain et en plein mois de novembre , marchant nuit et jour et très souvent l'estomac vide ; car j'avais honte d'aller toujours implorer les amis qui me restaient.
« Je fis à pied le voyage de Paris à Château- Thierry, Epernayet Reims, pensant trouver de l'ouvrage ; mais rien.
« Je revins à Paris avec une faim dévorante et un sommeil accablant.
« J'avais toujours envie de bien faire et j'étais toujours plein de courage; mais je ne trouvais pa&d'ouvrage ; j'arrivai à Paris mourant de faim et de froid le 17 décembre 187..
« Je me rendis chez un ami avec l'intention de lui dire tous mes malheurs pour qu'il vînt à mon secours; arrivé à sa porte, je n'avais pas le courage d'entrer à cause de mon costume délabré et de mes chaussures en mauvais état ; j'avais vendu tous mes effets jusqu'à ma dernière chemise pour ne pas succomber à la faim. Cependant j'entrai chez lui, il me reçut assez froidement quand il me vit dans cet état. Je lui fis un mensonge et je profitai de son absence pour lui dérober un manteau, un parapluie et une valise vide. Je m'enfuis comme un fou à neuf heures du soir pour les vendre, mais personne ne voulut me les acheter. Je ne savais plus quel parti prendre en pensant à ce que je venais de faire : avoir volé ! avoir déshonoré ma famille !
<c Cette idée me jeta dans le désespoir et j'avais faim; j'eus la pensée de me jeter à la Seine, mais non, me suis-je dit : « Tu as commis une bassesse, il
faut avoir le courage d'en supporter les conséquences, p A trois heures du matin, ne sachant où j'allais, je marchais comme un fou, j'arrivai à Saint- Denis ; plus rien à faire que de me rendre à la police. Cependant je n'en fis rien.
a Au jour, je vendis le manteau dix francs, je déjeunai et je partis pour mon village. Je marchai pendant deux jours et deux nuits sans désemparer avec l'intention de me présenter à la gendarmerie de mon département. Lorsque j'arrivai, la faim me prit, j'entrai chez un traiteur, je me fis servir un dîner, n'ayant pas un denier. Je m'enfuis; le lendemain j'en fis autant.
a Le jour de Noël, j'allai voir une personne de connaissance qui me remit une montre en nickel pour la faire réparer : je la vendiscinq francs. Delà j'allai dans mon pays; je n'eus pas le courage d'aller voir mes parents ; je me rendis à l'église et là, caché dans un coin derrière un pilier, je priai et pleurai pendant la messe de minuit.
« Le lendemain, à onze heures du soir, je me suis rendu à la gendarmerie deC...,je rendis compte à l'autorité de mes méfaits. Le tribunal de L... me condamna à quarante jours de prison le 4 janvier 18.. et le tribunal correctionnel de Paris me condamna à quatre mois pour le vol du manteau.
« Je dois sortir le 21 juin, plus malheureux encore au sortir de prison qu'en y entrant.
« Où irai-je ? Le déshonneur me suivra partout et toujours.
« Cependant, j'ai envie de bien faire. C'est pourquoi, monsieur l'aumônier, je me permets de vous écrire,