DEUXIÈME PARTIE
en vous priant de vouloir bien m'accorder une audience.
« Je vous demanderai encore de me rendre le service d'écrire à mes pauvres parents et de leur faire connaître mon repentir et la douleur que j'éprouve de mon malheur qui cause le leur.
« Je suis, monsieur l'aumônier, votre très humble serviteur,
« Atelier des boutons. »
« P. S. — Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous remercier, monsieur l'aumônier, du plaisir que vous me procurez le dimanche par vos sermons et vos sages conseils que je veux suivre.
« 4 août 188..
« Monsieur l'aumônier de la Grande-Roquette,
« Je regrette de ne pas avoir pu vous voir avant de sortir de cette malheureuse maison, pour vous remercier des bons conseils que vous nous donnez dans vos instructions. Quand je suis entré dans cette maison, j'avais perdu tout espoir, j'étais abattu; mais vos bonnes exhortations m'ont rendu le courage et la force de supporter ma malheureuse captivité. Je sens bien que c'est avec la confiance en Dieu que je pourrai rester ferme. Une bonne parole est une consolation pour celui qui souffre; elle lui fait supporter avec résignation les injustices et les peines de cette vie. Je
saurai toujours être reconnaissant de vos bonnes paroles ; elles m'ont fortifié pour l'avenir.
« Aujourd'hui je suis près des miens : c'était pour moi une consolation de pouvoir entendre la messe paroissiale, dimanche dernier, entouré de ma famille.
« Je suis avec respect, monsieur l'aumônier,
« Alexandre F.... »
« Paris, le 14 août 188. .
« Monsieur l'aumônier,
« Excusez-moi si je ne vous ai pas donné plutôt de mes nouvelles, mais étant, 75, rue de..., dans un magasin de ch..., j'espérais vous voir passer et vous donner connaissance de ma nouvelle situation et en même temps vous annoncer que, depuis le 29 juin, j'ai eu un autre petit garçon, qui se porte très bien ainsi que sa maman qui serait très désireuse de vous voir.
« J'ose espérer, monsieur l'aumônier, que vous voudrez bien venir me voir, sitôt qu'il vous sera possible.
« Veuillez agréer, monsieur l'aumônier, l'assurance de mon profond respect.
« Votre tout dévoué et très reconnaissant serviteur,
« Auguste T... »
Si la plupart des détenus deviennent trop souvent
des « canailles », c'est en grande partie la faute de notre régime pénitentiaire.
Assurément, ce régime n'est pas comparable à ce qu'il était avant 1789. Nous avons fait des progrès depuis cent ans.
On e3t épouvanté, en effet, quand on lit les auteurs du temps, de la barbarie avec laquelle les magistrats traitaient les prisonniers : la question pour les uns; la détention pour les autres, et une détention, dont nous avons peine à supporter même la description, semblaient toutes naturelles.
Sous l'ancien régime, l'emprisonnement ne constituait pas une pénalité ; il n'avait d'autre but que de s'assurer de la personne de l'inculpé.
Voici la copie de quelques feuillets du registre de la Bastille :
« La nommée Besnoit, dite d'Arnouville, femme méchante, qui a tenu des propos, n — o Jean-BIondeau Hermitle, tenu pour suspect. » — iUn Anglais, le chevalier de Witteronge, avait prêté de l'argent au marquis de Rosen : ce marquis le remboursa par une bonne lettre de cachet qui l'enferma pour crime contre l'Etat, n — « Jean Laby et le nommé Detin: mauvais propos. •• — » Rulland. Il voulait se donner au diable, o — « François Davaud, accusé d'être piétisle. » — « Laurent d'Houry, imprimeur. Pour avoir manqué de respect, dans son almanach, au roi, Georges, en ne le nommant pas comme roi d'Angleterre. » — « Le sieur Duprat, sa femme, sa fille etses domestiques, de la religion prétendue réformée. Pour avoir voulu sortir du royaume. » — o Poupaillard. Mauvais eatholique. » — « Jean Pardiac, prêtre
du diocèse de Condom. Pour libelles contre les jésuites. » — « Poupé, portier de ]f"° l'abbesse de , Port-Royal. Pour satisfaire au comte de GharOlais et savoir de lui ce qu'on désirait savoir. » — « Maurice- Jeanne Lelièvre. Sujette à l'épilepsie. »
Cette dernière raison « Sujette à l'épilepsie », révèle tout un mondé.
L'histoire raconte que Charles IX, appréciant l'utilité des galériens appliqués au service naval, avisa un moyen de ralentir le mouvement trop rapide des libérations, et un édit enjoignit aux juges de ne point condamner les criminels à moins de dix ans de peine. Les officiers des galères secondèrent si ardemment les intentions du roi, qu'il était rare qu'un coupable, à l'expiration de son châtiment, ]pût obtenir sa mise en liberté.
Le capitaine des galères était le maître-souverain. S'il était nuisible à ses intérêts de briser la chaîne du malheureux, nul n'eût été assez osé pour le faire.
L'abus alla si loin, que Henri III fit défense aux capitaines de retenir les forçats au-delà du temps fixé pour leur peine.
La Correspondance administrative montre la facilité avec laquelle on mettait aux galères des gens non condamnés; un d'eux y alla malgré l'opposition expresse du parlement de Toulouse. Tout cela est resté inconnu sous Louis XIV. Ce n'est qu'à sa mort qu'on osa publier en Europe quelques détails.
On retenait sur les galères des condamnés qui avaient doublé, triplé même le temps porté par leur condamnation ; on les retenait parce qu'ils étaient de vigoureux rameurs, et on ne les libérait qu'à la